XVIII.

Il vécut (si c'est là vivre) de cette misère jusqu'en 1833.

De 1833 à 1848, c'est sa moisson; retiré tantôt dans une solitude

anonyme de Paris ou des environs, affectant quelquefois un certain

luxe pour imiter _Walter Scott_, et doubler ainsi à l'oeil le prix

de ses propres oeuvres, il se bâtit à _Ville-d'Avray_ une maison en

apparence idéale, qui s'écroule bientôt après comme un rêve. Mais son

talent grandit. La liste de ses livres pendant ces fécondes années

est longue. Tout est écrit de sa main, et recorrigé deux fois sous

la main de l'imprimeur. Cela suppose un travail qui fait reculer le

calcul.

Il s'isole, il se dérobe, il écrit à sa soeur qui s'en plaint, il

fuit quelquefois à la campagne auprès de Tours, chez des amis. Il

y compose ses meilleurs volumes. Il s'y apaise, il y respire, il y

écrit à sa soeur:

«Merci, ma soeur; le dévouement des coeurs aimés nous fait tant de

bien! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici

les difficultés de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas,

j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté

parmi les grandes intelligences de mon pays!

«Mais quels efforts pour arriver là! ils brisent le corps, et, la

fatigue venue, le découragement suit!

«_Louis Lambert_ m'a coûté tant de travaux! Que d'ouvrages il m'a

fallu relire pour écrire ce livre! Il jettera peut-être un jour ou

l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une

oeuvre purement savante, il eût attiré l'attention des penseurs

qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le hasard met, un jour

ou l'autre, _Louis Lambert_ entre leurs mains, ils en parleront

peut-être!...

«Je crois _Louis Lambert_ un beau livre! Nos amis l'ont admiré ici,

et tu sais qu'ils ne me trompent pas!

«Pourquoi revenir sur sa terminaison? Tu connais la raison qui me

l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de

tristes exemples ne la justifient que trop: le docteur n'a-t-il pas

dit que la folie est toujours à la porte des grandes intelligences

qui fonctionnent trop?...

«Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le

découragement qui l'a rendue nécessaire. La partie engagée, je

joue si gros jeu! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les

seules réponses que je veuille jamais faire à ceux qui commencent à

m'attaquer.

«Que leurs critiques ne te préoccupent pas trop; elles sont de bons

pronostics: on ne discute pas la médiocrité!...

«Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal

sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère soeur, dis-lui de

me faire l'aumône de sa patience; ses dévouements lui seront comptés!

Un jour, je l'espère,--un peu de gloire lui payera tout! Pauvre mère!

cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du nord

au midi et du midi au nord: de tels voyages fatiguent; je le sais

aussi, moi!

«Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes

me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de

désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au

jour du triomphe! Quand l'atteindrai-je?

«Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir.

«Quant à toi et à ton mari, ne doutez jamais de mon coeur; si je ne

puis vous écrire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez

jamais mon silence; dites-vous: Il pense à nous, il nous parle;

entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieilles et mes plus

sûres affections!

«En sortant de mes longues méditations, de mes travaux accablants, je

me repose dans vos coeurs comme dans un lieu délicieux où rien ne me

blesse!

«Quelque jour, quand mes oeuvres seront développées, vous verrez

qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de

choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et

vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais

l'égoïsme du penseur et du travailleur.

«Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'apportes l'espérance, baiser

de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranimé; après sa lecture,

j'ai poussé un hourra joyeux.»

* * * * *

La liste de ses ouvrages, avec la date qu'il leur assigna après les

avoir remaniés, peut seule faire comprendre la valeur de ses travaux,

car peu de lecteurs ignorent l'importance de ces livres.

1827. (Fin de) _Les Chouans_.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 96 / 145 题