Sa soeur s'était mariée à un homme distingué en Normandie, M. de
Surville.
Il lui écrit à demi son mépris pour lui-même pendant qu'on imprime
ses _Contes_ à Paris.
«Tu me demandes des détails des fêtes, et je n'ai aujourd'hui que des
tristesses au coeur! Je me trouve le plus malheureux des malheureux
qui vivotent sous cette belle calotte céleste que l'Éternel a
brillantée de ses mains puissantes!
«Des fêtes!...c'est une triste litanie que j'ai à t'envoyer.
«Mon père, en revenant du mariage de Laurence (il avait été célébré
à Paris), a eu dans sa voiture l'oeil gauche déchiré par le fouet de
Louis, triste présage... Le fouet de Louis toucher à cette belle
vieillesse, notre joie et notre orgueil à tous! Le coeur saigne! On
a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est, heureusement! Le calme
apparent de mon père me faisait peine, j'aurais préféré des plaintes,
je me serais figuré que des plaintes l'auraient soulagé! mais il est
si fier, à bon droit, de sa force morale, que je n'osais même le
consoler, et la douleur du vieillard fait autant souffrir que celle
d'une femme!
«Je ne pouvais ni penser ni travailler; il faut pourtant écrire,
écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse!
Essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans! Ah!
Laure, quelle chute de mes projets de gloire!
«Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler
à ma célébrité, mais il faut le temps pour de pareils travaux, et
il faut vivre d'abord! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour
m'_indépendantiser_!
«Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais été
si vrai)!
«Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place
reparaîtra, je ne serai pas notaire toutefois, car M. T... vient de
mourir. Mais je crois que M. *** me cherche sourdement une place:
quel terrible homme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet
éteignoir: je deviendrai un cheval de manége qui fait ses trente ou
quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés
d'avance.
«Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour
des mêmes choses!...
«Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide
existence! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans
la saison où elles s'épanouissent! À quoi bon la fortune et les
jouissances quand ma jeunesse sera passée? Qu'importe des habits
d'acteur si l'on ne joue plus de rôle? Le vieillard est un homme qui
a dîné et qui regarde les autres manger, et moi, jeune, mon assiette
est vide et j'ai faim! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses
désirs, _être célèbre et être aimé_, seront-ils jamais satisfaits?...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je t'envoie deux nouveaux ouvrages; ils sont encore fort mauvais
et fort peu littéraires surtout! Tu trouveras dans l'un des deux
quelques plaisanteries assez drôles et des espèces de caractères,
mais un plan détestable.
«Le voile ne tombe, malheureusement, qu'après l'impression, et,
quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coûteraient plus
que le livre. Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le
millier de francs qu'ils me rapportent, mais la somme n'a été réglée
qu'en billets à longues échéances? Seront-ils payés?
«Je commence, toutefois, à tâter et reconnaître mes forces; sentir
ce que je vaux et sacrifier la fleur de ses idées à de pareilles
inepties! Il y a de quoi pleurer.
«Ah! si j'avais ma _pâtée_, j'aurais bien vite ma _niche_ et
j'écrirais des livres qui resteraient peut-être!
«Mes idées changent tellement que le _faire_ changerait bientôt!
Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et
le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de
vingt ans et l'homme de trente! Je réfléchis, mes idées mûrissent,
je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant
mon coeur et ma tête. Crois-moi, chère soeur, car j'ai besoin d'une
croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose; car je
vois aujourd'hui que _Cromwell_ n'avait pas même le mérite d'être un
embryon; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, mais ils
ne sont pas si tentateurs.»