«Mon frère était fort occupé à cette époque, dit Mme de Surville,
car, indépendamment de son cours de droit et des travaux dont le
chargeaient ses patrons, il avait encore à se préparer pour ses
examens successifs; mais son activité, sa mémoire, sa facilité,
étaient telles qu'il trouvait encore le temps d'achever ses soirées
à la table de boston ou de whist de ma grand'mère, où cette douce
et aimable femme lui faisait gagner, à force d'imprudences ou de
distractions volontaires, l'argent qu'il consacrait à l'acquisition
de ses livres. Il aima toujours ces jeux en mémoire d'elle; il s'y
rappelait ses paroles, et un de ses gestes retrouvé lui semblait un
bonheur arraché à la tombe!
Mon frère nous accompagnait aussi quelquefois au bal; mais, s'y étant
laissé tomber malencontreusement, malgré les leçons qu'il recevait
d'un maître de danse de l'Opéra, il renonça à la danse, tant le
sourire des femmes qui suivit sa chute lui resta sur le coeur; il se
promit alors de dominer la société autrement que par des grâces et
des talents de salon, et devint seulement spectateur de ces fêtes
dont plus tard il utilisa les souvenirs.
À vingt et un ans, il avait terminé son droit et passé ses examens.
Mon père lui confia les projets qu'il avait pour son avenir et qui
eussent conduit Honoré à la fortune; mais la fortune était alors le
moindre de ses soucis.
Mon père avait protégé jadis un homme qu'il avait retrouvé, en 1814,
notaire à Paris. Celui-ci, reconnaissant et pour rendre au fils le
service qu'il avait reçu du père, offrait de prendre Honoré dans
son étude et de la lui laisser après quelques années de stage; la
caution de mon père pour une partie de la charge, un beau mariage,
des prélèvements successifs sur les brillants revenus de l'étude,
auraient acquitté mon frère en peu d'années.
Mais Balzac, courbé dix ans, peut-être, sur des contrats de vente,
des contrats de mariage ou sur des inventaires!... lui qui aspirait
secrètement à la gloire littéraire!
Sa stupéfaction fut grande à cette révélation; il déclara nettement
ses désirs, et ce fut au tour de notre père d'être stupéfait.
Une vive discussion suivit. Honoré combattit éloquemment les
puissantes raisons qu'on lui donnait, et ses regards, ses paroles,
son accent, révélaient une telle vocation que mon père lui accorda
deux ans pour faire ses preuves de talent.
Cette belle chance perdue explique la sévérité dont on usa envers lui
et la rancune qu'il conserva contre le notariat, rancune qui perce
dans quelques-unes de ses oeuvres.
Mon père ne céda pas, toutefois, aux désirs d'Honoré sans regrets;
des événements fâcheux les augmentaient encore. Il venait d'être mis
à la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises.
Enfin nous allions vivre dans une maison de campagne qu'il venait
d'acheter à six lieues de Paris.
Les chefs de famille comprendront les inquiétudes de nos parents en
cette circonstance. Mon frère n'avait encore donné aucune preuve
de talent littéraire, et il avait sa fortune à faire; il était donc
rationnel de désirer pour lui un état moins problématique que celui
de littérateur! Pour une vocation telle que celle d'Honoré, vocation
qu'il justifia si grandement, que de médiocrités ont été jetées
en des voies malheureuses par une semblable condescendance! Aussi
celle de mon père envers son fils fut-elle traitée de faiblesse et
généralement blâmée par tous ceux qui s'intéressaient à nous.
On allait faire perdre à mon frère un temps précieux; l'état de
littérateur pouvait-il, en aucun cas, mener à la fortune? Honoré
avait-il l'étoffe d'un homme de génie? Tous en doutaient...
Qu'eût-on dit à mon père, s'il eût mis ses amis dans la confidence
des offres qui lui avaient été faites?
Un intime, un peu brusque et fort absolu, déclara que, pour lui,
Honoré n'était bon qu'à faire un expéditionnaire! Le malheureux
_avait une belle main_, selon l'expression du maître d'écriture qu'on
lui avait donné à sa sortie du collége.
--À votre place, ajouta cet ami, je n'hésiterais pas à mettre Honoré
dans quelque administration où, avec votre protection, il arriverait
promptement à se suffire.
Mon père jugeait alors son fils autrement que cet intime, et, ses
théories aidant, il croyait à l'intelligence de ses enfants; il se
contenta donc de sourire à cette sortie, tint bon et passa outre.
Il est à présumer que ses amis se séparèrent, ce soir-là, en
déplorant entre eux l'aveuglement paternel...
Ma mère, moins confiante que son mari, pensa qu'un peu de misère
ramènerait promptement Honoré à la soumission.
Elle l'installa donc, avant notre départ de Paris, dans une mansarde
qu'il choisit près de la bibliothèque de l'Arsenal, la seule qu'il
ne connût pas et où il se proposait d'aller travailler; elle meubla
strictement sa chambre d'un lit, d'une table et de quelques chaises,
et la pension qu'elle lui alloua pour y vivre n'eût certainement
pas suffi à ses besoins les plus rigoureux, si notre mère n'eût
pas laissé à Paris une vieille femme, attachée depuis vingt ans au
service de la famille, qu'elle chargea de veiller sur lui. C'est
cette femme qu'il appelle, dans ses lettres, l'_Iris messagère_.
Passer subitement de l'intérieur d'une maison où il trouvait
l'abondance à la solitude d'un grenier où tout bien-être lui
manquait, certes la transition était dure! Il ne se plaignit pas
toutefois dans ce réduit, où il trouvait la liberté et portait de
belles espérances que ses premières déceptions littéraires ne purent
éteindre.
C'est alors que commence cette correspondance conservée par tendresse
et qui devint sitôt de chers et de précieux souvenirs.
Je demande grâce pour les badinages familiers que contiennent les
premiers fragments que je vais citer. Leur caractère intime appelle
naturellement l'indulgence. Je n'ose les supprimer, parce qu'ils
peignent merveilleusement le caractère primordial de mon frère, et
que le développement successif d'une telle intelligence me semble
intéressant à suivre.
Dans sa première lettre, après avoir énuméré ses frais d'emménagement
(détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère
qu'il manquait déjà d'argent), il me confie qu'il a pris un
domestique.
«--Un domestique!... y penses-tu, mon frère?
«--Oui, un domestique. Il a un nom aussi drôle que celui du docteur.
Le sien s'appelle _Tranquille_, le mien s'appelle _Moi-même_.
Mauvaise emplette, vraiment!... Moi-même est paresseux, maladroit,
imprévoyant. Son maître a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni
eau à lui offrir; il ne sait pas même le garantir contre le vent qui
souffle à travers sa porte et sa fenêtre, comme Tulou dans sa flûte,
mais moins agréablement.»
Suivent les réprimandes du maître au serviteur:
«--Moi-même?...
«--Plaît-il, monsieur?
«--Regardez cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des
cris à m'étourdir? Ces _moutons_ qui se promènent sous le lit, cette
poussière sur les vitres qui m'aveugle?...
«Le paresseux regarde et ne bouge pas! et, malgré tous ses défauts,
je ne puis me séparer de cet inintelligent _Moi-même_!...»
Dans sa seconde lettre, il s'excuse de la première, que notre mère
avait trouvée fort négligée.
«Dis à maman que je travaille tant, que vous écrire est mon
délassement! Alors, sauf vot' respect et le mien, je vais, comme
l'âne de Sancho, par les chemins broutant tout ce que je rencontre.
Je ne fais pas de brouillon (fi donc! le coeur ne connaît pas les
brouillons). Si je ne ponctue pas, si je ne relis pas, c'est pour que
vous me relisiez et pensiez plus longtemps à moi! Je jette ma plume
aux bêtes, si ce n'est pas là une finesse de femme!...
«Vous saurez, mademoiselle, qu'on économise pour avoir ici un piano;
quand ma mère et toi vous viendrez me voir, vous en trouverez un.
J'ai pris mes mesures, en reculant les murs il tiendra, et si
mon propriétaire ne veut pas entendre à cette petite dépense, je
l'ajouterai à l'acquisition du piano, et le _Songe de Rousseau_
(morceau de Cramer fort à la mode alors) retentira dans ma mansarde,
où le besoin de songes se fait généralement sentir.»
Que de travaux il médite!... des romans, des comédies, des
opéras-comiques, des tragédies, sont sur la liste d'ouvrages à faire.
Il ressemble à l'enfant qui a tant de paroles à dire qu'il ne sait
par où commencer. C'est d'abord _Stella_ et _Coqsigrue_, deux livres
qui ne virent jamais le jour! De tous ses projets de comédie de ce
temps, je me souviens des _Deux Philosophes_, qu'il eût certainement
repris à ses loisirs. Ces prétendus philosophes se moquaient l'un de
l'autre, se querellaient sans cesse, comme des amis (disait mon frère
en racontant cette pièce).
Ces philosophes, tout en méprisant les hochets de ce monde, se
les disputaient sans pouvoir les obtenir, insuccès final qui les
raccommodait et leur faisait maudire en commun la détestable engeance
humaine!
Pour laquelle de ces oeuvres lui faut-il le Tacite de notre père,
dont l'édition manque dans la bibliothèque de l'Arsenal? Ce désir
fait le sujet de sa troisième lettre.
«Il me faut absolument le Tacite de mon père; il n'en a pas besoin,
maintenant qu'il est dans la Chine ou dans la Bible!...»
Mon père, enthousiasmé des Chinois (peut-être à cause de leur
longévité comme peuple), lisait alors les gros livres des jésuites
missionnaires qui ont décrit la Chine les premiers; il annotait aussi
de précieuses éditions de la Bible qu'il possédait, livre qui, en
tout temps, causa son admiration.
«Il ne te faut pas longtemps pour savoir où est la clef de la
bibliothèque! Papa n'est pas toujours chez lui, il se promène tous
les jours! et le farinier Godard est là pour m'apporter le Tacite!
«À propos, _Coqsigrue_ dépasse présentement mes forces, il faut le
ruminer et attendre pour l'écrire.
«Je n'aime pas, ma chère, tes travaux historiques et tes tableaux
siècle par siècle. Pourquoi t'amuser (et le mot est mal choisi)
à refaire l'ouvrage de Blair? Prends-le dans la bibliothèque, il
ne doit pas être loin du Tacite, et apprends-le par coeur; mais à
quoi bon? Une jeune fille en sait assez quand elle ne _fricasse_
pas Annibal avec César, ne prend pas le Trasimène pour un général
d'armée, et _Pharsale_ pour une dame romaine; lis Plutarque et deux
ou trois livres de ce _calibre-là_, et tu seras _calée_ pour toute ta
vie, sans déroger à ton titre charmant de femme. Veux-tu donc devenir
une savante? Fi!... fi!...
«J'ai fait cette nuit un rêve délicieux; je lisais Tacite que tu
m'avais envoyé!...
«Talma joue maintenant Auguste dans _Cinna_. J'ai grand'peur de ne
pouvoir résister à l'aller voir; mais quelle folie!... mon estomac en
tremble!...
«Les nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux nuisent à
la propreté. Ce coquin de _Moi-même_ se néglige de plus en plus. Il
ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va
chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du
quartier; les autres sont trop loin, et le garçon économise au moins
ses pas; de sorte que ton frère (destiné à tant de célébrité) est
déjà nourri absolument comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt
de faim!
«Autre sinistre: le café fait d'affreux _gribouillis_ par terre; il
faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât; or, l'eau ne montant pas
naturellement dans ma _céleste_ mansarde (elle y descend seulement
les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat du piano, à
l'établissement d'une machine hydraulique, si le café continue à
s'enfuir, pendant que maître et serviteur bayent aux corneilles.
«Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvre-pied; si tu
pouvais y joindre quelque _vieillissime_ châle, il me serait bien
utile. Tu ris? C'est ce qui me manque dans mon costume nocturne. Il a
fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je
les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart, de _boustiquante_
mémoire, _cousillonna_. (Grogniart était un petit tailleur de Tours,
chargé jadis d'ajuster à la taille du fils les habits du père, et qui
ne s'acquittait pas de ce travail à la satisfaction d'Honoré.)
«Le susdit carrick n'arrivant qu'à mi-corps, reste le haut, mal
défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et ma veste de molleton
à traverser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas!
pour le supporter; de sorte que le froid _me pipe_.
«Quant à la tête, je compte sur une calotte _dantesque_, pour qu'elle
puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort
agréablement mon palais!...
«Je finis cette lettre comme Caton finissait ses discours; il disait:
Que Carthage soit détruite! Moi, je dis: Que le Tacite soit pris!
et je suis, chère historienne, de vos quatre pieds huit pouces, le
très-humble serviteur.»
Voici une lettre (d'août 1819) que je copie tout entière, après avoir
préalablement donné les explications nécessaires pour la rendre
intelligible.
Mon père, pour épargner à son fils des froissements d'amour-propre
en cas du non-succès de ses espérances, le disait absent de Paris.
C'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation
mondaine.
M. de Villers, dont il parle dans cette lettre, était un vieil ami
de la famille, ancien abbé et comte de Lyon, retiré à Nogent,
petit village situé près de l'Isle-Adam. Mon frère avait déjà fait
plusieurs séjours chez lui; la spirituelle conversation de ce bon
vieillard, ses curieuses anecdotes sur l'ancienne cour, où il avait
obtenu de grands succès, les encouragements qu'il donnait à mon
frère, dont il était le confident, avaient fait naître une telle
affection entre eux qu'Honoré appelait plus tard l'Isle-Adam _son
paradis inspirateur_.
«Tu veux des nouvelles, il faut que je les fasse; personne ne passe
dans mon grenier, je ne peux donc te parler que de moi et t'envoyer
autre chose que des fariboles; exemple:
«Le feu a pris rue Lesdiguières, nº 9, à la tête d'un pauvre garçon,
et les pompiers n'ont pu l'éteindre. Il a été mis par une belle femme
qu'il ne connaît pas: on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au
bout du pont des Arts; elle s'appelle _la Gloire_.
«Le malheur est que le brûlé raisonne, et il se dit:
«Que j'aie ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des
chagrins!
«Sans génie, je suis flambé! il faudra passer la vie à sentir des
désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines!
«Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié; je sais bien
qu'alors Mlle la Gloire essuiera bien des pleurs!...
«Il serait temps encore de faire partie nulle et de devenir un M.
***, qui juge tranquillement les autres sans les connaître, qui jure
après les hommes d'État sans les comprendre, qui gagne au jeu, même
en écartant les atouts, l'heureux homme! et qui pourra bien un jour
devenir député, parce qu'il est riche, l'homme parfait!
«Si je gagnais demain un quine à la loterie, j'aurais raison comme
lui, quoi que je fasse ou dise; mais, n'ayant pas d'argent pour
acheter cette espérance, je n'ai pas cette merveilleuse chance pour
en imposer aux sots!... _Patraque d'humanité!..._
«Parlons plutôt de mes plaisirs! J'ai fait hier un boston chez mes
propriétaires, où, après avoir entassé misères sur piccolos et avoir
eu des chances d'innocent (j'avais peut-être songé à M. ***), j'ai
gagné... trois sols!...
«Maman va dire: «Allons, Honoré va devenir joueur!» Point, mère, je
veille sur mes passions.
«J'ai songé qu'après l'hiver laborieux que je viens de passer,
quelques jours de campagne me seraient bien nécessaires!...
«Non, maman, ce n'est pas pour fuir ma bonne vache enragée: j'aime
ma vache; mais quelqu'un près de vous vous dira que l'exercice et
le grand air sont bien utiles à la santé de l'homme! Or donc, comme
Honoré ne peut se montrer chez son père, pourquoi n'irait-il pas chez
le bon M. de Villers, qui l'aime jusqu'à soutenir le pauvre rebelle?
«Une idée, mère! si vous lui écriviez pour arranger ce voyage?
Allons, c'est comme si c'était fait; vous avez beau prendre votre air
sévère, on sait que vous êtes bonne au fond, et l'on ne vous craint
qu'à demi!
«Quand viendrez-vous me voir? boire mon café, manger des oeufs
_brouillés_, _raccommodés_ sur un plat que vous m'apporterez? car
si je succombe à _Cinna_, il faudra renoncer à monter mon ménage et
peut-être même au piano et à la machine hydraulique.
«L'Iris messagère ne vient pas! J'achèverai demain cette lettre.»