Étudions l'homme dans sa vie:
Il était né à Tours en 1799.
On le mit en nourrice chez une paysanne aux environs de la ville.
La maison paternelle ne le rappela que quatre ans après. Il y revint
fortement enraciné dans la vie.
«C'était un charmant enfant, dit sa soeur; sa joyeuse humeur, sa
bouche bien dessinée et souriante, ses grands yeux bruns, à la fois
brillants et doux, son front élevé, sa riche chevelure noire, le
faisaient remarquer dans les promenades où l'on nous conduisait tous
les deux.
La famille réagit tellement sur le caractère des enfants et exerce
de si grandes influences sur leur sort, que quelques détails sur nos
parents me paraissent ici nécessaires; ils expliqueront d'ailleurs
les premiers événements de la jeunesse de mon frère.»
Mme de Surville parle ainsi de son père:
«Mon père, né en Languedoc en 1746, était avocat au conseil sous
Louis XVI. Sa profession le mit en relation avec les notabilités
d'alors et avec des hommes que la Révolution fit surgir et rendit
célèbres.
Ces circonstances lui permirent, en 1793, de sauver plus d'un de ses
anciens protecteurs et de ses anciens amis. Ces services dangereux
l'exposèrent, et un conventionnel très-influent, qui s'intéressait au
_citoyen Balzac_, se hâta de l'éloigner du souvenir de Robespierre en
l'envoyant dans le Nord organiser le service des vivres de l'armée.
Ainsi jeté dans l'administration de la guerre, mon père y resta,
et il était chargé des subsistances de la vingt-deuxième division
militaire, lorsqu'il épousa à Paris, en 1797, la fille d'un de ses
chefs, en même temps directeur des hôpitaux de Paris.
Mon père vécut dix-neuf ans à Tours, où il acheta une maison et des
propriétés près de la ville. Après dix ans de séjour, on parla de le
nommer maire, mais il refusa cet honneur pour ne pas abandonner la
direction du grand hôpital dont il s'était chargé. Il craignit de
manquer de temps pour bien remplir ces triples fonctions.
Mon père tenait à la fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle
Toby par sa philosophie, son originalité et sa bonté. Comme l'oncle
Toby, il avait aussi une idée prédominante. Cette idée chez lui était
_la santé_. Il s'arrangeait si bien de l'existence qu'il voulait
vivre le plus longtemps possible. Il avait calculé, d'après les
années qu'il faut à l'homme pour arriver à _l'état parfait_, que sa
vie devait aller à cent ans _et plus_; pour atteindre _le plus_, il
prenait des soins extraordinaires et veillait sans cesse à établir
ce qu'il appelait _l'équilibre des forces vitales_. Grand travail,
vraiment!...
Sa tendresse paternelle augmentait encore ce désir _de longévité_. À
quarante-cinq ans, n'étant pas marié et ne comptant pas se marier,
il avait placé une bonne partie de sa fortune en viager, moitié sur
le grand-livre, moitié sur la caisse Lafarge, qu'on fondait alors et
dont il était un des plus forts actionnaires. (Il touchait en 1829,
quand il mourut par accident, à l'âge de quatre-vingt-trois ans,
douze mille francs d'intérêt.)
La réduction des rentes, les gaspillages qui eurent lieu dans
l'administration de la tontine, diminuèrent ses revenus; mais sa
belle et verte vieillesse lui donna l'espoir de partager un jour
avec l'État, à l'extinction des concurrents de sa classe, l'immense
capital de la tontine; ce qui eût grandement réparé le tort qu'il
avait fait à sa famille. Cet espoir passa tellement chez lui à l'état
de conviction, qu'il recommandait sans cesse aux siens de conserver
leur santé pour jouir des millions qu'il leur laisserait.
Cette conviction, que chacun entretenait, le rendait heureux et le
consola dans les revers de fortune qui l'atteignirent à la fin de sa
vie.
--Lafarge réparera tout un jour, disait-il.
Son originalité, devenue proverbiale à Tours, se manifestait aussi
bien dans ses discours que dans ses actions; il ne faisait et ne
disait rien comme un autre; Hoffmann en eût fait un personnage de
ses créations fantastiques. Mon père se moquait souvent des hommes,
qu'il accusait de travailler sans cesse à leur malheur; il ne pouvait
rencontrer un être disgracié sans s'indigner contre les parents et
surtout contre les gouvernants qui n'apportaient pas autant de soins
à l'amélioration de la race humaine qu'à celle des animaux. Il avait,
sur ce sujet fort scabreux, de singulières théories qu'il déduisait
non moins singulièrement....
--Mais à quoi bon publier ces idées? disait-il en se promenant par
la chambre dans sa douillette de soie puce, et la tête enfoncée dans
la grosse cravate qu'il avait conservée de la mode du Directoire;
on m'appellerait encore original (ce titre le courrouçait), et il
n'y aurait pas un être étiolé ni un rachitique de moins! Excepté
Cervantes, qui donna le coup de grâce à la chevalerie errante, quel
philosophe a jamais corrigé l'humanité, _cette patraque_ toujours
jeune, toujours vieille, qui va toujours... heureusement pour nous et
nos successeurs! ajoutait-il en souriant.
Il ne raillait toutefois l'humanité que lorsqu'il ne pouvait lui
venir en aide, il le prouva en mainte occasion. Des épidémies se
déclarèrent à plusieurs reprises à l'hospice, notamment lorsque les
soldats l'encombrèrent en revenant d'Espagne: mon père s'installait
alors dans l'hôpital, et, oubliant sa santé pour veiller au salut
de tous, il déployait un zèle qui était pour lui du dévouement. Il
détruisit beaucoup d'abus sans redouter les inimitiés que ce genre
de courage attire, et introduisit de grandes améliorations dans cet
hôpital, entre autres des ateliers de travail pour les vieillards
valides à qui il fit allouer un salaire.
Sa mémoire, son esprit d'observation et de repartie, n'étaient pas
moins remarquables que son originalité; il se souvenait, à vingt ans
de distance, de paroles qu'on lui avait dites. À soixante-dix ans,
rencontrant inopinément un ami d'enfance, il s'entretint avec lui,
sans aucune hésitation, dans l'idiome de son pays, où il n'était pas
retourné depuis l'âge de quatorze ans!
Ses fines remarques lui firent plus d'une fois prédire les succès ou
les désastres de gens qu'on appréciait bien autrement qu'il ne les
jugeait; le temps lui donna souvent raison dans ses prophéties!
Les répliques, enfin, ne lui faisaient jamais défaut en aucune
occurrence.
Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire
(article qu'on ne passait pas, comme on peut croire), contre son
habitude, il interrompit le lecteur pour dire avec enthousiasme:
--Celui-là a vécu sagement et n'a pas gaspillé ses forces en toute
sorte d'excès, comme le fait l'imprudente jeunesse...
Il se trouva que ce sage se grisait souvent, au contraire, et soupait
tous les soirs, une des plus grandes énormités que l'on pût commettre
contre sa santé (selon mon père).
--Eh bien! reprit-il sans s'émouvoir, cet homme a abrégé sa vie,
voilà tout!...
Quand Honoré fut d'âge à comprendre et à apprécier son père, c'était
un beau vieillard, fort énergique encore, aux manières courtoises,
parlant peu et rarement de lui, indulgent pour la jeunesse qui lui
était sympathique, laissant à tous une liberté qu'il voulait pour
lui, d'un jugement sain et droit, malgré ses excentricités, d'une
humeur si égale et d'un caractère si doux qu'il rendait heureux tous
ceux qui l'entouraient.
Sa haute instruction lui faisait suivre avec bonheur les progrès
des sciences et les améliorations sociales, dont, à leur début, il
comprenait l'avenir!
Ses graves entretiens, ses curieux récits, avancèrent son fils dans
la science de la vie et lui fournirent le sujet de plus d'un de ses
livres.
Ma mère, riche, belle, et beaucoup plus jeune que son mari, avait une
rare vivacité d'esprit et d'imagination, une activité infatigable,
une grande fermeté de décision et un dévouement sans bornes pour les
siens. Son amour pour ses enfants planait sans cesse sur eux, mais
elle l'exprimait plutôt par des actions que par des paroles. Sa vie
entière prouva cet amour; elle s'oublia sans cesse pour nous, et cet
oubli lui fit connaître l'infortune, qu'elle supporta courageusement.
Sa dernière et plus cruelle épreuve fut, à l'âge de soixante-douze
ans, de survivre à son glorieux fils et de l'assister dans ses
derniers moments; elle pria pour lui à son lit de mort, soutenue par
la foi religieuse qui remplaçait toutes ses espérances terrestres par
celles du ciel.
Ceux qui ont connu mon père et ma mère attesteront la fidélité de
ces esquisses. Les qualités de l'auteur de LA COMÉDIE HUMAINE sont
certainement la conséquence logique de celles de ses parents; il
avait l'originalité, la mémoire, l'esprit d'observation et le
jugement de son père, l'imagination, l'activité de sa mère, de tous
les deux, enfin, l'énergie et la bonté.
Honoré était l'aîné de deux soeurs et d'un frère. Notre soeur cadette
mourut jeune, après cinq années de mariage. Notre frère partit pour
les colonies, où il se maria et resta.
À la naissance d'Honoré, tout faisait présager pour lui un bel
avenir. La fortune de notre mère, celle de notre aïeule maternelle
qui vint vivre avec sa fille dès qu'elle fut veuve, les émoluments et
les rentes viagères de mon père composaient une grande existence à
notre famille.
Ma mère se consacra exclusivement à notre éducation et se crut
obligée d'user de sévérité envers nous pour neutraliser les effets
de l'indulgence de notre père et de notre aïeule. Cette sévérité
comprima les tendres expansions d'Honoré, à qui l'âge et la gravité
de son père inspiraient aussi la réserve. Cet état de choses tourna
au profit de l'affection fraternelle; ce fut certainement le premier
sentiment qui s'épanouit et fleurit dans son coeur. J'étais de deux
ans seulement plus jeune qu'Honoré, et dans la même situation que
lui vis-à-vis de nos parents; élevés ensemble, nous nous aimâmes
tendrement; les souvenirs de sa tendresse datent de loin. Je n'ai
pas oublié avec quelle vélocité il accourait à moi pour m'éviter
de rouler les trois marches hautes, inégales et sans rampes qui
conduisaient de la chambre de notre nourrice dans le jardin! Sa
touchante protection continua au logis paternel, où plus d'une fois
il se laissa punir pour moi, sans trahir ma culpabilité. Quand
j'arrivais à temps pour m'accuser: «N'avoue donc rien une autre fois,
me disait-il, j'aime à être grondé pour toi!» On se souvient toujours
de ces naïfs dévouements.
D'heureuses circonstances protégèrent encore notre affection. Nous
vécûmes toujours l'un près de l'autre dans une intimité et une
confiance sans bornes. Je connus donc en tout temps les joies et
les peines de mon frère, et j'eus toujours le doux privilége de le
consoler; certitude qui fait aujourd'hui ma joie.
Le plus grand événement de son enfance fut un voyage à Paris, où ma
mère le conduisit, en 1804, pour le présenter à ses grands parents.
Ils raffolèrent de leur joli petit-fils, qu'ils comblèrent de
caresses et de présents.
Peu habitué à être fêté ainsi, Honoré revint à Tours la tête pleine
de joyeux souvenirs, le coeur rempli d'affection pour ces chers
grands parents dont il me parlait sans cesse, les décrivant de
son mieux, ainsi que leur maison, leur beau jardin, sans oublier
_Mouche_, le gros chien de garde avec lequel il s'était lié
intimement. Ce séjour à Paris servit longtemps d'aliment à son
imagination.
Notre grand'mère aimait à raconter les faits et gestes de son
petit-fils chez elle, et répétait volontiers cette petite scène:
Un soir qu'elle avait fait venir pour lui la lanterne magique, Honoré
n'apercevant pas parmi les spectateurs son ami _Mouche_, se lève en
criant d'un ton d'autorité: «Attendez!...» (Il se savait le maître
chez son grand-père.) Il sort du salon et rentre traînant le bon
chien, à qui il dit: «Assieds-toi là, _Mouche_, et regarde; ça ne te
coûtera rien, c'est bon papa qui paye!»
Quelques mois après ce voyage, on changeait la veste de soie brune
et la belle ceinture bleue du petit Honoré pour des vêtements de
deuil. Son cher grand-père venait de mourir, frappé par une apoplexie
foudroyante. Ce fut son premier chagrin; il pleura bien fort quand on
lui dit qu'il ne verrait plus son aïeul, et son souvenir lui resta
tellement à l'esprit que, longtemps après ce jour néfaste, me voyant
prise d'un malencontreux fou rire pendant une réprimande de notre
mère, il s'approche de moi, et pour arrêter cette gaieté intempestive
qui menaçait de tourner à mal, me dit à l'oreille d'un ton tragique:
--Pense à la mort de ton grand-papa!
Secours inefficace, hélas! car je ne l'avais pas connu et ne
comprenais pas encore la mort!
On le voit, les seules paroles qu'on a retenues des premières années
d'Honoré révélaient plutôt la bonté que l'esprit. Je me souviens
néanmoins qu'il montrait déjà son imagination dans ces jeux de
l'enfance que George Sand a si bien décrits dans ses _Mémoires_. Mon
frère improvisait de petites comédies qui nous amusaient (succès que
n'ont pas toujours les grandes); il écorchait pendant des heures
entières les cordes d'un petit violon rouge, et sa physionomie
radieuse prouvait qu'il croyait écouter des mélodies. Aussi était-il
fort étonné quand je le suppliais de finir cette musique, qui eût
fait hurler l'ami _Mouche_.
--Tu n'entends donc pas comme c'est joli? me disait-il.
Il lisait enfin avec passion, comme la plupart des enfants, toutes
ces féeries dont les catastrophes, plus ou moins dramatiques, les
font tant pleurer! Elles lui inspiraient sans doute d'autres contes,
car à des babillages étourdissants succédaient quelquefois des
silences qu'on n'expliquait que par la fatigue, mais qui pouvaient
bien être déjà des rêveries dans des mondes imaginaires.»