La soeur de Balzac parle ainsi:
«On le trouvait toujours chez lui vêtu d'une large robe de chambre
de cachemire blanc doublée de soie blanche, taillée comme celle d'un
moine, attachée par une cordelière de soie, la tête couverte de cette
calotte dantesque de velours noir adoptée dans sa mansarde, qu'il
porta toujours depuis et que ma mère seule lui faisait.
Selon les heures où il sortait, sa mise était fort négligée ou fort
soignée. Si on le rencontrait le matin, fatigué par douze heures de
travail, courant aux imprimeries, un vieux chapeau rabattu sur les
yeux, ses admirables mains cachées sous des gants grossiers, les
pieds chaussés de souliers à hauts quartiers passés sur un large
pantalon à plis et à pieds, il pouvait être confondu dans la foule;
mais s'il découvrait son front, vous regardait ou vous parlait,
l'homme le plus vulgaire se souvenait de lui.
Son intelligence, si constamment exercée, avait encore développé
ce front naturellement vaste, qui recevait tant de lumières! cette
intelligence se trahissait à ses premiers mots et jusque dans
ses gestes! Un peintre aurait pu étudier sur ce visage si mobile
les expressions de tous les sentiments: joie, peine, énergie,
découragement, ironie, espérances ou déceptions, il reflétait toutes
les situations de l'âme.
Il triomphait de la vulgarité que donne l'embonpoint par des manières
et des gestes empreints d'une grâce et d'une distinction natives.
Sa chevelure, dont il variait souvent l'arrangement, était toujours
artistique, de quelque manière qu'il la portât.
Un ciseau immortel a laissé ses traits à la postérité. Le buste
que David a fait de mon frère, alors âgé de quarante-quatre ans, a
reproduit fidèlement son beau front, cette magnifique chevelure,
indice de sa force physique égale à sa force morale, l'enchâssement
merveilleux de ses yeux, les lignes si fines de ce nez carré, de
cette bouche aux contours sinueux où la bonhomie s'alliait à la
raillerie, ce menton qui achevait l'ovale si pur de son visage avant
que l'embonpoint en eût altéré l'harmonie. Mais le marbre n'a pu
malheureusement conserver le feu de ces flambeaux de l'intelligence,
de ces yeux aux prunelles brunes pailletées d'or comme celle du lynx.
Ces yeux interrogeaient et répondaient sans le secours de la parole,
voyaient les idées, les sentiments, et lançaient des jets qui
semblaient sortir d'un foyer intérieur et renvoyer au jour la lumière
au lieu de la recevoir.
Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité de ces lignes, que ceux
qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagération.»