Le sculpteur _David_, homme de grande main, mais d'intelligence
systématique, avait fait de moi-même un magnifique buste, possédé
depuis par M. _Millaud_; il décore un de ses salons. David fit plus
tard un buste de Balzac. Mais ce sculpteur, à cette seconde époque,
avait confondu dans ses oeuvres la matière avec l'âme. Il cherchait
dans la masse corporelle le symptôme et l'indice de l'intelligence.
Il grossissait l'homme au lieu de le grandir. La _proportion_ et
l'_harmonie_ sont les signes de la vraie supériorité; Goethe,
Chateaubriand, Hugo, Balzac, devenaient sous le ciseau de _David_ des
éléphants humains dignes de l'Inde; la finesse et la délicatesse des
lignes disparaissaient sous cette exagération colossale. Chaque ride
de la figure était un abîme creusé par la pensée. Ce matérialisme
des lignes nuisait à la vérité et à la ressemblance. Les têtes de
taureaux ne sont pas des têtes d'aigles. Voyez le crâne de Raphaël
dans le moyen âge; voyez le crâne exquis mais étroit de Voltaire dans
le dernier siècle; ces deux hommes, doués des plus merveilleuses
facultés de l'intelligence, seraient des idiots si vous compariez la
petitesse de l'organe de leur pensée à la masse tudesque des têtes de
_David_. La lourdeur allemande des cerveaux indique la pesanteur et
nullement la perfection de la pensée. Le matérialisme de son procédé
a trompé en ceci le sculpteur, comme il trompe aujourd'hui ses
imitateurs. Heureusement il ne l'avait pas encore inventé quand il
ébaucha, en 1821, ma figure.