La première fois que je le vis, c'était en 1833; j'avais presque
toujours vécu hors de France; et encore plus loin de ce monde (du
demi-monde littéraire dont parle le grand fils du grand Alexandre
Dumas). Je ne connaissais que les noms classiques de notre
littérature, et encore très-peu, excepté _Hugo_, _Sainte-Beuve_,
_Chateaubriand_, _Lamennais_, _Nodier_, et en grands orateurs,
_Lainé_, _Royer-Collard_; toutes les péripéties des demi-fortunes qui
s'agitaient dans la région militante, théâtrale ou romanesque de
Paris, m'étaient étrangères: je n'avais pas approché une coulisse,
je n'avais pas lu un roman excepté _Notre-Dame de Paris_. Je savais
seulement qu'il existait un jeune écrivain du nom de Balzac; qu'il
annonçait une originalité saine; qu'il lutterait bientôt avec l'abbé
_Prévôt_, l'auteur des _Mémoires d'un homme de qualité_, du _Doyen
de Killerine_ et de _Manon Lescaut_, ce roman de mauvais aloi dont
les critiques du moment réchauffaient la verve suspecte. Effacer de
l'âme humaine l'honneur et la vertu, comme dans le chevalier Des
Grieux, ce n'est pas élever le monde et l'amour, c'est les abaisser
et les rétrécir; Manon Lescaut, malgré l'engouement de ses jeunes
enthousiastes, vrais ou faux, ne me paraissait qu'un _Manuel_ de
courtisane, et son amant qu'un monomane de débauche qu'on ne peut
plaindre qu'en consentant à le mépriser.
Cependant il m'était tombé par aventure sous la main une page ou
deux de Balzac, où l'énergie de la vérité et la grandeur de l'accent
m'avaient ému fortement. Je m'étais dit: «Un homme est né; si
l'opinion le comprend, et si l'adversité ne l'effeuille pas dans le
ruisseau de la rue de Paris, ce sera un jour un grand homme!»