III.

Peu de temps après, je le rencontrai à dîner, en très-petit comité,

dans une de ces maisons neutres de Paris, où se rencontraient alors,

comme dans un lieu d'asile de l'antiquité, les esprits indépendants

de toute nuance. C'était chez un homme de ce caractère qui créait en

ce temps-là la _Presse_. La _Presse_, oeuvre de M. Émile de Girardin,

en se moquant avec un immense talent des fausses passions et des

lieux communs d'opposition banale, promettait un nouvel organe où M.

Émile de Girardin en politique, Mme Émile de Girardin en sel attique,

donnaient à ce journal un double succès d'enthousiasme. Ils créaient

à eux deux l'_individualité_, cette force inconnue dont se composent,

au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays,

force qu'on commence par railler et qu'on finit par subir. Il y

faut, il est vrai, un grand et double talent, une audace intrépide

dans l'homme, une originalité éblouissante dans la femme. Comment

ce jeune homme et cette jeune femme s'étaient-ils rencontrés et

s'étaient-ils unis pour cette oeuvre? C'était un miracle de l'amour,

du hasard et du destin. Ce miracle était accompli, et triomphait sans

contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu naître

quelques années avant, dans un petit entresol de la rue _Gaillon_. Je

l'avais vu croître, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentré en France

quelques années après, j'en jouissais par une vive et sincère amitié

pour le mari et pour la femme.

L'esprit chez tous les deux était héréditaire: le père de M. de

Girardin était l'_excentricité transcendante_, le _gentilhomme_

à grandes idées et à grands projets à tout prix, le radical de

l'imagination. J'ai été très-lié avec lui, sans pitié pour son

radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe

sur cette terre des réalités. Il me faisait admirer et sourire. Dans

les premiers mois de la république, il m'apportait plus de plans

de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et

en écarter. Il faut du loisir et de la sécurité à longue échéance

pour jouer avec les rêves. Entre deux rêves on jette son pays dans

l'abîme ou dans le problème qu'on n'a pas le temps de résoudre. Il

y a un peu de cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent,

qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le père ne

peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa

valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularité d'un nom

indiscutable, et pouvant tout oser.

Mme Émile de Girardin, fille de Mme Gay, qui l'avait élevée pour

lui succéder sur deux trônes, l'un de beauté, l'autre d'esprit,

avait hérité, de plus, de la bonté qui fait aimer ce qu'on admire.

Ces trois dons, beauté, esprit, bonté, en avaient fait la reine du

siècle. On pouvait l'admirer plus ou moins comme poëte, mais, si on

la connaissait à fond, il était impossible de ne pas l'aimer comme

femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres

n'étaient que de l'électricité; ses imprécations contre les ennemis

de son mari n'étaient que de la colère; cela passait avec l'orage. Il

faisait toujours beau dans sa belle âme, ses jours de haine n'avaient

point de lendemain.

Elle avait des soeurs tout aussi distinguées, quoique moins célèbres,

qui avaient moins de poésie, mais autant d'esprit anecdotique

qu'elle-même. L'une d'entre elles, Mme O'Donnel, passait pour lui

fournir son répertoire le plus piquant, quand elle entreprit son

chef-d'oeuvre _de prose_, le feuilleton de la _Presse_, qui contribua

tant à sa popularité.

Avant, pendant, après, j'étais resté son ami _quand même_, je lui

devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait

pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une

reconnaissance surnaturelle. Tous les jours, quand je passe triste

devant cette place vide des Champs-Élysées, où fut sa maison, plus

semblable à un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regards

s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un coeur si

bon et une intelligence si vaste.

Elle savait mon désir de connaître Balzac. Elle l'aimait, comme

j'étais disposé à l'aimer moi-même. Nul coeur et nul esprit n'était

plus façonné pour lui plaire. Elle se sentait à l'unisson avec lui,

soit par la gaieté avec sa jovialité, soit par le sérieux avec sa

tristesse, soit par l'imagination avec son talent. Lui aussi sentait

en elle une créature de grande race, auprès de laquelle il oubliait

toutes les mesquineries de sa condition misérable.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 80 / 145 题