Peu de temps après, je le rencontrai à dîner, en très-petit comité,
dans une de ces maisons neutres de Paris, où se rencontraient alors,
comme dans un lieu d'asile de l'antiquité, les esprits indépendants
de toute nuance. C'était chez un homme de ce caractère qui créait en
ce temps-là la _Presse_. La _Presse_, oeuvre de M. Émile de Girardin,
en se moquant avec un immense talent des fausses passions et des
lieux communs d'opposition banale, promettait un nouvel organe où M.
Émile de Girardin en politique, Mme Émile de Girardin en sel attique,
donnaient à ce journal un double succès d'enthousiasme. Ils créaient
à eux deux l'_individualité_, cette force inconnue dont se composent,
au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays,
force qu'on commence par railler et qu'on finit par subir. Il y
faut, il est vrai, un grand et double talent, une audace intrépide
dans l'homme, une originalité éblouissante dans la femme. Comment
ce jeune homme et cette jeune femme s'étaient-ils rencontrés et
s'étaient-ils unis pour cette oeuvre? C'était un miracle de l'amour,
du hasard et du destin. Ce miracle était accompli, et triomphait sans
contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu naître
quelques années avant, dans un petit entresol de la rue _Gaillon_. Je
l'avais vu croître, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentré en France
quelques années après, j'en jouissais par une vive et sincère amitié
pour le mari et pour la femme.
L'esprit chez tous les deux était héréditaire: le père de M. de
Girardin était l'_excentricité transcendante_, le _gentilhomme_
à grandes idées et à grands projets à tout prix, le radical de
l'imagination. J'ai été très-lié avec lui, sans pitié pour son
radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe
sur cette terre des réalités. Il me faisait admirer et sourire. Dans
les premiers mois de la république, il m'apportait plus de plans
de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et
en écarter. Il faut du loisir et de la sécurité à longue échéance
pour jouer avec les rêves. Entre deux rêves on jette son pays dans
l'abîme ou dans le problème qu'on n'a pas le temps de résoudre. Il
y a un peu de cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent,
qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le père ne
peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa
valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularité d'un nom
indiscutable, et pouvant tout oser.
Mme Émile de Girardin, fille de Mme Gay, qui l'avait élevée pour
lui succéder sur deux trônes, l'un de beauté, l'autre d'esprit,
avait hérité, de plus, de la bonté qui fait aimer ce qu'on admire.
Ces trois dons, beauté, esprit, bonté, en avaient fait la reine du
siècle. On pouvait l'admirer plus ou moins comme poëte, mais, si on
la connaissait à fond, il était impossible de ne pas l'aimer comme
femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres
n'étaient que de l'électricité; ses imprécations contre les ennemis
de son mari n'étaient que de la colère; cela passait avec l'orage. Il
faisait toujours beau dans sa belle âme, ses jours de haine n'avaient
point de lendemain.
Elle avait des soeurs tout aussi distinguées, quoique moins célèbres,
qui avaient moins de poésie, mais autant d'esprit anecdotique
qu'elle-même. L'une d'entre elles, Mme O'Donnel, passait pour lui
fournir son répertoire le plus piquant, quand elle entreprit son
chef-d'oeuvre _de prose_, le feuilleton de la _Presse_, qui contribua
tant à sa popularité.
Avant, pendant, après, j'étais resté son ami _quand même_, je lui
devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait
pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une
reconnaissance surnaturelle. Tous les jours, quand je passe triste
devant cette place vide des Champs-Élysées, où fut sa maison, plus
semblable à un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regards
s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un coeur si
bon et une intelligence si vaste.
Elle savait mon désir de connaître Balzac. Elle l'aimait, comme
j'étais disposé à l'aimer moi-même. Nul coeur et nul esprit n'était
plus façonné pour lui plaire. Elle se sentait à l'unisson avec lui,
soit par la gaieté avec sa jovialité, soit par le sérieux avec sa
tristesse, soit par l'imagination avec son talent. Lui aussi sentait
en elle une créature de grande race, auprès de laquelle il oubliait
toutes les mesquineries de sa condition misérable.