Balzac!--Voilà un nom de vrai grand homme!--Un grand homme fait par
la nature, et non par la volonté!--«Je suis un homme, disait-il, je
puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire: ajouter
au titre de grand écrivain celui de _grand citoyen_, est une ambition
qui peut tenter aussi!...» (Lettre à sa soeur et confidente, Mme de
Surville, en 1820.)
Balzac était digne de se comprendre ainsi lui-même et de se mesurer
tout entier devant Dieu et devant sa soeur en 1820; il avait tout en
lui: grandeur de génie et grandeur morale, immense aristocratie de
talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de
soi-même, exquise délicatesse d'impressions, bonté de femme, vertu
mâle dans l'imagination, rêves d'un dieu toujours prêts à décevoir
l'homme..... tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel!
Tous ses malheurs, et ils furent grands comme son caractère, ont tenu
à cet excès de grandeur dans son génie; ils dépassaient, non pas son
esprit infini et universel, mais ils dépassaient le possible ici-bas:
voilà la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses
chutes. C'était un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure
de son vol.
Mettez la fortune de Bonaparte dans la destinée de Balzac, il eût été
complet; car il aurait pu ce qu'il imaginait!
«Le réel est étroit, le possible est immense!» ai-je dit moi-même
dans un autre temps.
Un esprit gigantesque contrarié et taquiné par une mesquine fortune,
voilà l'exacte définition de ce malheureux grand homme.
C'est à nous d'oser le dire, nous qui avons eu le bonheur triste de
vivre côte à côte avec lui de son temps, et qui ne devons pas avoir
la lâcheté d'attribuer à cet homme unique les torts de la fortune.
Ce n'est pas de l'auteur que je parle ainsi, c'est de l'homme:
l'homme en lui était mille fois plus vaste que l'écrivain. L'écrivain
écrit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti et pensé que
j'ai toujours jugé Balzac.