Après l'exposé du système de Platon, M. Barthélemy Saint-Hilaire
passe à celui d'Aristote.
«Nous entrons avec lui dans un tout autre monde, et, bien que nous
restions encore dans une sphère très-élevée, nous aurons beaucoup
à descendre. L'esprit grec est à son apogée avant Philippe et
Alexandre; et la Grèce, qui est sur le point de perdre sa liberté,
va commencer cette longue décadence qui, de chute en chute,
durera encore plus de mille ans, et toujours au grand profit de
l'intelligence humaine. Je ne dis pas qu'Aristote soit déjà sur la
pente fatale; et, à bien des égards, son vaste génie n'a pas de
supérieurs, si même il a des égaux. Mais, en morale, il est bien loin
de son maître; et il est sorti de ces régions sereines où pendant
vingt ans il avait pu être guidé par lui. Il connaît profondément la
vie, et les tableaux qu'il en trace sont de la plus rare exactitude.
Mais il ne s'élève point assez au-dessus d'elle. On dirait qu'il
croit suffisant de la peindre, sans chercher à la juger et surtout
à la conduire. Il oublie trop souvent, malgré des prétentions
contraires, que le moraliste doit être un conseiller et non un
historien. Sans doute, l'expérience est une chose très-précieuse, et
il est bon qu'en morale elle tienne sa place. Mais il ne faut jamais
lui accorder qu'une place secondaire; et quand l'homme doit prendre
une grande décision, il vaut mieux qu'il sache ce qu'il doit faire
que de savoir ce que l'on fait. La conscience l'inspirera toujours
mieux que la pratique la plus consommée de la vie. C'est qu'Aristote
s'attache un peu trop aux faits, et qu'il ne s'attache point assez
aux idées. Dans toutes les branches de la science, c'est là une
méthode peu sûre, malgré ce qu'on en croit ordinairement. En morale,
c'est une méthode fausse, parce que, dans le domaine de la liberté,
les faits ne sont que ce que nous voulons qu'ils soient, et qu'ils
importent beaucoup moins que les principes et les intentions qui les
produisent.
«Cependant, tout différent qu'Aristote est de Platon, il n'a pour
ainsi dire point une seule théorie qu'il ne lui emprunte. Toutes
celles qu'il expose, il les lui a prises, en les transformant. Le
caractère général de sa morale est tout autre, mais les doctrines
particulières sont au fond les mêmes. Cela se comprend sans peine.
On ne peut pas être si longtemps le disciple d'un tel maître sans
recevoir beaucoup de lui, quelque indépendant et quelque fort qu'on
puisse être par soi-même. On peut bien combattre quelques-uns des
enseignements qu'on a entendus, comme Aristote a combattu le système
des Idées, avec plus de sévérité souvent que de justesse; mais, tout
en se faisant un adversaire, on ne reste bien des fois qu'un écho,
et, en désapprouvant l'ensemble de la doctrine, on reproduit, à son
insu, une foule de détails qu'on en tire, sans même les reconnaître.
Ce n'est point être injuste envers Aristote que de douter qu'il eût
fait jamais sa _Morale_, s'il n'eût été à l'école de Platon. C'est là
qu'il a trouvé tous les germes de ses grandes théories sur le bien,
sur la vertu, sur la tempérance et le milieu, sur le courage, sur
l'amitié, etc.
«Voilà d'où viennent les ressemblances. La différence radicale
s'explique encore mieux, s'il est possible.
«On a vu dans Platon quelle était sa doctrine psychologique, et la
démarcation profonde qu'il établissait entre l'âme et le corps; il
faudrait dire plutôt, l'intervalle infranchissable qu'il met entre
les deux principes dont l'homme est composé, comme l'attestent
hautement le témoignage de la conscience et la voix du genre
humain. L'âme est, pour Platon, l'élément supérieur et distinct,
qui a sa nature et ses destinées propres; et, lorsque Criton
désolé demande à Socrate qui va boire le poison: «Socrate, comment
t'ensevelirons-nous?» Socrate lui répond: «Tout comme il vous plaira,
si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas.»
Puis, regardant avec un sourire plein de douceur ses disciples tout
en larmes: «Mes amis, ajouta-t-il, soyez donc mes cautions auprès de
Criton, mais d'une manière toute contraire à celle dont il a voulu
me cautionner auprès des juges. Il répondait pour moi que je ne m'en
irais pas. Vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas
plutôt mort que je m'en irai jouir de félicités ineffables, afin que
le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant
brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi,
comme si je souffrais de grands maux, et qu'il ne dise pas à mes
funérailles qu'il expose Socrate, qu'il le porte, qu'il l'enterre.
Car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler
improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses;
mais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. Il faut avoir plus de
courage et dire que c'est mon corps que tu enterres; enterre-le donc
comme il te plaira, et de la manière qui te paraîtra la plus conforme
aux lois.»
«Aristote n'a pas profité de cet avertissement suprême; et il est
difficile de parler de l'âme plus improprement qu'il ne l'a fait. Il
l'a confondue avec le corps, auquel elle est jointe, et dont elle
n'est selon lui que l'achèvement, ou, pour prendre son langage,
l'Entéléchie. Plus coupable que Criton, ce n'est pas sous le coup de
la douleur qu'il commet cette confusion déplorable; c'est dans un de
ses ouvrages les plus élaborés et les plus approfondis, le _Traité de
l'âme_. Il parcourt la nature entière pour démontrer que le principe
qui sent et pense en nous, est le même qui nourrit notre corps et
qui fait végéter la plante. L'âme n'a donc point d'existence propre;
elle est toute corporelle; et Aristote, par un silence assez peu
philosophique, en ce qu'il est peu courageux, ne dit pas un mot de
l'immortalité de l'âme, que tend à nier toute sa doctrine unitaire et
matérialiste.
«Ainsi Platon, distinguant l'esprit et la matière, a sans cesse les
yeux fixés sur la vie future, qui complète et qui explique celle-ci.
Aristote, au contraire, ne s'inquiète en rien de la vie future, parce
qu'il n'y croit pas, non plus qu'à une âme immatérielle. De là, toute
la différence des deux systèmes, séparés de la distance d'opinions
diamétralement opposées.»