Si nous avions le talent, l'âge, le loisir et un pourvoyeur comme
Alexandre, mettant des milliers d'hommes à notre disposition pour
étudier partout les formes et les moeurs de tous les animaux dans
l'univers connu, nous oserions entreprendre cette oeuvre et chanter
ainsi le cantique plus complet de la création, le spiritualisme de
l'histoire naturelle.
Depuis l'ami de l'homme, le chien, avec lequel nous avons passé une
partie essentielle de l'espace de temps qui nous a été assigné dans
la vie, et dont aucune _pensée_ ne nous est mystère, jusqu'au chat
mélancolique qui s'attache à la femme et qui meurt quand elle meurt,
jusqu'à la cigogne dont le père, la mère et les petits semblent
descendre du ciel pour nous donner l'idée et le modèle des trois
amours de la vie de famille, jusqu'à l'innocente brebis, ce champ
ambulant et fertile qui nous livre avec son lait la tiède toison qui
nous abrite l'hiver, jusqu'à l'éléphant, militaire et politique,
qui combat pour nous et qui se soumet aux lois volontaires de la
discipline pour honorer les rois ou les chefs armés des nations,
nous aurions passé en revue ce monde animé et inférieur créé pour
nous aimer et nous aider; nous aurions cherché et trouvé dans
leurs instincts les plus secrets les mystères de leurs moeurs, et,
disons le mot, de leurs vertus. Combien de fois ne les avons-nous
pas vus délibérer entre leur penchant naturel et leur devoir pour
s'attacher à leur devoir, en surmontant péniblement leur penchant!
N'est-ce pas là la vertu dans sa force et, par conséquent, dans son
mérite? Pouvons-nous douter, quand le chien de l'infirme, du blessé,
du noyé, du misérable, meurt volontairement pour son maître, qu'un
pressentiment ne lui donne la foi dans la récompense que la nature
prépare à son dévouement? La nature est pleine de ces dévouements qui
seraient des sarcasmes du destin s'ils n'étaient des augures d'un
autre monde. Quant à moi, je n'ai jamais foulé d'un pied indifférent
le moindre insecte visible, sans croire que la vie que je sauvais
ainsi emporterait ma mémoire dans l'éternité, et que je me préparais
des amis dans l'inconnu. Je n'ai jamais feuilleté sans mépris et
sans regret les écrivains qui, en décrivant les corps, ne voient
dans la machine animale que le mécanisme, et proclament l'athéisme,
non de Dieu, mais des sentiments et des idées; j'ai toujours fait
des voeux ardents pour que la Providence fit naître enfin un génie
contemplateur, un prophète du monde animé qui nous révélât l'harmonie
divine dans l'âme comme dans les organes des animaux. Ce jour viendra
et glorifiera le Créateur. Les besoins de l'humanité sont des
prophéties, peut-être cet homme est-il né.
Aristote était digne de l'être, s'il eût été aussi philosophe que
médecin. Mais il n'avait que la justesse de l'esprit, il n'en avait
pas assez l'étendue ni surtout l'élévation.
Voilà toute l'oeuvre de lui que nous a léguée le temps et que M.
Barthélemy Saint-Hilaire nous a si magnifiquement traduite et
commentée. Faut-il dire toute ma pensée? J'ai été plus ravi encore
de l'oeuvre de Barthélemy Saint-Hilaire que de celle d'Aristote. Il
est plus beau en résumant Socrate qu'en résumant Aristote. On sent
qu'il regrette à chaque instant le spiritualisme du _Phédon_ dans le
sensualisme de l'_Histoire des animaux_, dans la _Morale_, dans la
_Physique_, dans la _Politique_, dans le _Traité sur l'Âme_, qui ne
sont que des préfaces aux considérations surhumaines du platonisme.
Aristote, en effet, est un esprit juste (mérite immense); mais ce
n'est pas un esprit haut. L'élévation fait partie de l'étendue dans
le cube de nos facultés. Aspirer à monter toujours plus haut, et
enfin jusqu'à Dieu, c'est la loi la plus pieuse de notre nature.
Aristote n'y monte pas assez; c'est sa faiblesse. C'est l'aigle des
régions moyennes, mais ce n'est point l'aigle de Pathmos. On voit que
son traducteur, qui aimerait à le suivre au septième ciel, souffre,
tout en l'excusant, de cette philosophie un peu trop terrestre. Lisez
ces regrets.
«La loi qui parle dans la conscience de l'homme et à sa raison, voilà
le principe supérieur et surhumain; la volonté libre qui observe ou
qui viole cette loi, voilà le principe humain et subordonné. À eux
deux, ils sont la source et la clé de toute la morale. L'homme porte
donc en lui une législation, et en quelque sorte un tribunal, qui
l'absout ou le condamne selon les cas, et qui a pour sanction, ou la
satisfaction délicate d'avoir bien fait, ou le regret et le remords
d'avoir fait mal. L'homme se sent le sujet d'une puissance qui est
au-dessus de lui, bienfaisante et douce s'il l'écoute, implacable
s'il lui résiste, et, quand la justice l'exige, anticipant le
châtiment du dehors par ses tortures invisibles, dont le coupable a
le douloureux secret, même quand il échappe à la vindicte sociale.
«Ces deux grands faits de la loi morale et de la liberté sont
au-dessus de toute contestation possible. Qui les nie, abdique son
titre d'homme, et se ravale, qu'il le sache ou qu'il l'ignore,
au-dessous même de la brute; plus intelligent qu'elle sans doute,
mais dépravé, tandis que la brute ne l'est pas.
«Les conséquences ne sont point ici moins claires ni moins admirables
que les principes. L'homme, en acceptant de sa libre volonté le
joug de la loi, s'ennoblit loin de s'abaisser. Par sa soumission
volontaire, il s'associe de son plein gré à quelque chose de plus
grand que lui; il se sent rattaché à un ordre de choses qui le
dépasse et qui le fortifie. Loin de perdre à l'obéissance, il y gagne
une grandeur et une dignité que sans elle il n'a pas. Le monde moral
où il entre par cette dépendance éclairée de sa liberté, est le
vrai monde où son âme doit vivre, tandis que son corps vit dans un
monde tout différent, où la liberté n'a presque plus rien à faire.
C'est une sphère de pureté et de paix, où il n'y a de souillures
et de tempêtes que celles qu'il veut bien y laisser pénétrer.
Le calme et la lumière n'y dépendent que de lui seul; et, quand
il sait le vouloir, il peut établir dans ce ciel intérieur une
inaltérable sérénité. Sa raison de plus en plus soumise devient de
plus en plus forte, et le terrain sur lequel elle s'appuie, de plus
en plus inébranlable et fécond. Les convictions de la conscience
s'affermissent à mesure qu'elles s'exercent; et, dans cet échange
d'obéissance consentie d'une part, et de force communiquée de
l'autre, l'homme prend à ses propres yeux une valeur qu'il ne se
connaissait pas, et que son humilité la plus sincère peut accepter,
parce qu'il en place l'origine au-dessus de lui. C'est là qu'il puise
ce sentiment étrange et noble qui se nomme le respect de soi, gage
assuré du respect que lui devront et que lui donneront ses semblables
et qu'il leur rendra.
«En comparaison de ces biens intérieurs et sans prix, de ces biens
divins, comme disait Platon, les biens du dehors sont assez peu
estimables. Ils sont à sacrifier sans hésitation, si ce n'est sans
douleur, à des biens qu'ils ne valent pas. La fortune, la santé, les
affections, la vie même ne tiennent point: on les immole, s'il le
faut, pour conserver ce qui est au-dessus d'elles. On ne peut pas les
préférer à ce qui seul leur confère quelque prix:
_Nec propter vitam vivendi perdere causas._
Pour une âme éclairée et suffisamment énergique, tous les biens se
subordonnent dans cette proportion et ce rapport; et, quand le moment
de la décision arrive, elle est déjà toute prise, parce qu'elle
est indubitable. Ce n'est guère qu'un calcul dont le résultat est
prévu et infaillible. Seulement, c'est un calcul en sens inverse
des calculs vulgaires; on perd tout au dehors pour tout gagner au
dedans; et, quand l'épreuve est bien tout ce qu'elle doit être, on
se trouve avoir gagné beaucoup plus encore qu'on n'a perdu, jusqu'au
sacrifice dernier ou l'existence peut être mise en jeu. C'est que la
loi morale, en même temps qu'elle fait tout l'honneur de l'homme, est
aussi la règle de sa vie. Elle ne dirige pas seulement les pensées,
elle gouverne les actes; elle prononce dans les conflits qu'elle
tranche souverainement; et dans l'échelle des biens divers, c'est
elle qui assigne et maintient les rangs. Il serait déraisonnable
de dédaigner les biens extérieurs, en tant que biens; ils ont leur
utilité; mais ce ne sont que des instruments pour un but plus haut;
et quelque valeur qu'ils aient en eux-mêmes, ils la perdent du moment
qu'on les met en balance avec ce qui pèse davantage.
«Mais la loi morale n'est pas une loi individuelle, c'est une loi
commune. Elle peut être plus puissante et plus claire dans telle
conscience que dans telle autre; mais elle est dans toutes à un degré
plus ou moins fort. Elle parle à tous les hommes le même langage,
quoique tous ne l'entendent pas également. Il suit de là que la loi
morale n'est pas uniquement la règle de l'individu; c'est elle encore
qui fait à elle seule les véritables liens qui l'associent à ses
semblables. Si les besoins rapprochent les hommes, les intérêts les
séparent, quand ils ne les arment pas les uns contre les autres; et
la société qui ne s'appuierait que sur des besoins et des intérêts,
serait bientôt détruite. Les affections mêmes de la famille, qui
suffiraient à la commencer, ne suffiraient point à la maintenir. Sans
la communion morale, la société humaine serait impossible. Peut-être
les hommes vivraient-ils en troupes comme quelques autres espèces
d'animaux; mais ils ne pourraient jamais avoir entre eux ces rapports
et ces liens durables qui forment les peuples et les nations, avec
les gouvernements plus ou moins parfaits qu'ils se donnent et qui
subsistent des siècles. C'est parce que l'homme sent ou se dit que
les autres hommes comprennent aussi la loi morale, à laquelle il
est soumis lui-même, qu'il peut traiter avec eux. Si des deux parts
on ne la comprenait pas, il n'y aurait point de liaisons ni de
contrats possibles. De là cette sympathie instinctive qui rassemble
les hommes, et donne tant de charmes à la vie commune, même dans le
large cercle d'une nationalité; de là aussi cette sympathie bien
autrement vive, parce qu'elle est plus éclairée, qui forme ces liens
particuliers qu'on appelle des amitiés. Sans l'estime mutuelle que
deux coeurs se portent, parce qu'ils obéissent avec une égale vertu
à une loi pareille, l'amitié n'est pas; et elle a besoin, pour être
sérieuse et durable, de la loi morale, tout autant qu'en a besoin
la société. De là enfin cette sympathie qui réunit deux êtres de
sexes différents, et qui constitue leur réelle union, que l'amour
même serait impuissant à cimenter assez solidement. C'est parce que
l'homme aime la loi morale à laquelle il doit obéir, qu'il aime tous
ceux, qui de plus près ou de plus loin la pratiquent avec lui, dans
la mesure où il nous est donné de pouvoir la pratiquer.
«Je viens de parcourir en quelques mots le cercle à peu près entier
de la science morale, depuis la conscience individuelle, où éclate
la loi qui régit l'âme humaine, jusqu'à ces grandes agglomérations
d'individus qui forment les sociétés. Mais ce serait se tromper
que de croire que la science morale ne s'étend pas encore au delà.
Elle va plus haut; et la raison se manquerait à elle-même, si elle
s'arrêtait à moitié chemin. Une loi suppose de toute nécessité un
législateur qui l'a faite; l'obéissance suppose nécessairement
l'empire; et la raison n'a pas de route plus assurée, si elle en a
de plus profondes, pour arriver à Dieu, le connaître et l'aimer.
Les lois humaines ne peuvent être le fondement de la loi morale;
car c'est elle qui les inspire, qui les juge et les condamne, quand
elles s'écartent de ses ordres légitimes. L'éducation, invoquée par
quelques philosophes, n'explique pas plus la loi morale qui la domine
que les lois publiques. Au fond, l'éducation, quelque particulière
qu'elle puisse être, n'est sous une autre forme qu'une législation,
imposée à l'enfant au lieu de l'être à des hommes; et cette
législation restreinte n'a pas d'autres bases que les législations
civiles. La loi morale, de quelque côté qu'on l'envisage, n'a donc
rien d'humain quant à son origine. Elle gouverne l'homme précisément
parce qu'elle ne vient pas de lui; et quand il veut étudier en elle
les voies de Dieu, il en reconnaît avec une entière évidence la
puissance et la douceur.
«Dans le monde matériel tout entier, quelque beau, quelque régulier
qu'il soit, l'observation la plus attentive ne rencontre rien qui
puisse nous donner la moindre idée de la loi morale. Les traces
que parfois nous croyons en découvrir dans les animaux les mieux
organisés, ne sont que des illusions. Nous leur prêtons alors ce que
nous sommes; nous leur supposons notre nature, soit par une ignorance
qui peut être coupable quand elle tend à nous rabaisser à leur
niveau, soit même par une sorte de sympathie assez puérile. Mais, au
vrai, il n'y a de loi morale que dans le coeur de l'homme; et celui
qui a créé les mondes avec les lois éternelles qui les régissent, n'a
rien fait d'aussi grand que notre conscience. La liberté, même avec
toutes ses faiblesses, vaut mieux que la nature avec son immuable
constance; et pour une intelligence qui se comprend elle-même, la
comparaison n'est pas même possible, parce qu'elle est absurde, et
que la supériorité du monde moral est absolument incommensurable.
La puissance de Dieu se manifeste donc au-dedans de nous bien plus
vivement qu'au dehors; et prouver l'existence de Dieu par cette loi
que nous portons dans nos coeurs et que confesse notre raison, c'est
en donner une des preuves les plus frappantes et les plus délicates.
«Mais la mansuétude de Dieu égale au moins sa puissance. Dans ces
législations imparfaites que les hommes sont obligés de faire à
leur usage, il y a toujours dans leurs injonctions et dans leurs
châtiments quelque chose de grossier et de brutal, même quand
elles sont les plus justes. La peine qui frappe le coupable peut
le détruire, mais elle ne le touche pas; elle l'effraye sans le
corriger. La menace le détourne sans l'améliorer. Ici rien de
pareil. Dans la législation de Dieu, l'homme est son propre juge,
provisoirement du moins; et c'est parce qu'il peut se juger lui-même
qu'il peut aussi éviter la faute dont il sent l'énormité. La voix
qui parle en lui l'a d'abord averti; elle lui adresse des conseils
avant de lui adresser des reproches; et c'est quand il est resté
sourd qu'elle sévit. Il impliquerait contradiction que, pour se
faire obéir, la loi morale employât des moyens qui ne seraient pas
purement moraux. Aussi, dans cette répression, que de ménagements
pour le coupable! Que d'efforts dont lui seul a conscience, et que
rien ne divulgue au dehors, pour le ramener au bien! Quelle réserve
et quelle discrétion! L'homme abuse sans doute plus d'une fois de
cette clémence; mais ce serait joindre l'ingratitude à la perversité
que de s'en plaindre. C'est bien assez de la dédaigner, en n'en
profitant pas; il n'y a pas de coeur, même le plus endurci, qui ne
doive l'admirer, et remercier le législateur suprême de tant de
bienveillance à côté de tant de pouvoir.
«Une autre conséquence non moins certaine et non moins grave de ce
mécanisme divin, c'est que l'homme, se sentant libre d'obéir ou de
résister à la loi de la raison, se sent par cela même responsable
de ses actes devant l'auteur tout-puissant de cette loi et de sa
liberté. Il n'a point à le craindre de cette crainte qui ne convient
qu'à l'esclave, puisque, par sa soumission, il peut s'associer à un
père plutôt qu'à un maître. Mais il doit craindre de l'offenser, en
violant la loi dont il reconnaît lui-même toute l'équité. Si l'homme
s'indigne en son coeur contre la faute à laquelle il succombe, à
bien plus forte raison doit-il croire que le législateur s'indigne
contre celui qui, pouvant éviter cette faute, l'a cependant commise.
L'homme qui, par la loi morale, a dans ce monde une destinée
privilégiée, a donc à rendre un compte de l'emploi qu'il aura fait
de cette destinée. Ce n'est pas à ses semblables qu'il le doit; car
ils peuvent tout au plus connaître de ses actes, qu'ils châtient
quelquefois. Comme ils sont des sujets ainsi que lui, ils ne sont
que ses égaux; ils ne peuvent être ses vrais juges. Les intentions,
les pensées, mobiles invisibles de tous les actes, leur échappent
absolument; et ce sont cependant les pensées et les intentions, en
un mot, tout ce qui se dérobe nécessairement aux justices humaines,
qu'il s'agit de juger. Ou il faut nier la loi morale, la liberté de
l'homme et sa responsabilité, ou il faut admettre, comme conséquence
inévitable, une autre vie à la suite de celle-ci, où Dieu saura
distribuer les récompenses et les peines. Ce qu'elles seront, c'est
lui seul qui en a l'inviolable secret; mais la science morale
ne dépasse pas ses justes bornes en affirmant que cette justice
définitive est indispensable, et que la vie de l'homme ici-bas ne
peut se comprendre sans ce complément qui doit la suivre.
«Ce n'est pas, comme on l'a dit, et Kant en particulier, qu'il y
ait en ce monde un désaccord inique entre la vertu et le bonheur.
Ce monde, tel qu'il est fait, est en général assez équitable; et
il est à présumer que c'est la faiblesse de l'homme plutôt que sa
raison qui en murmure. Il n'y a donc point à rétablir un équilibre
qui n'est pas rompu, comme on se plaît à le répéter; et il ne
faut pas que la vertu, si elle veut rester pure, pense trop à un
salaire dont la préoccupation suffirait à la flétrir. D'ailleurs,
en observant bien ce monde, il est facile de voir que le bonheur
y dépend presque entièrement de nous; il est le plus souvent le
résultat de notre conduite, et il manque bien rarement à qui sait
le chercher là où il est. Les âmes vertueuses sont en général fort
résignées. Il n'y a guère que le vice qui se révolte. Kant, tout en
parlant de l'équilibre nécessaire, qu'il ne voit que dans la vie
future, ne s'est pas trouvé, j'en suis sûr, trop malheureux dans
celle-ci. Socrate, malgré sa catastrophe, n'a pas gémi sur son sort;
et il n'a pas douté de la justice de Dieu, même en ce monde, parce
qu'il y a fini par la ciguë. Mais si le rapport du bonheur et de la
vertu est suffisant dès ici-bas, ce qui ne l'est point, c'est le
rapport moral de l'âme à Dieu. Indépendamment des lois extérieures,
l'homme avait une loi tout intérieure à observer. Jusqu'à quel point
y est-il resté fidèle? Lui-même, tout sincère qu'il peut être avec
sa propre conscience, ne le sait pas. Le souvenir de la plupart de
ses pensées et de ses intentions, même les plus vives, périt à chaque
instant en lui. Il voudrait juger sa propre vie avec la plus stricte
impartialité qu'il ne le pourrait point. Il faut bien cependant
quelqu'un qui la juge; car autrement elle serait une énigme sans mot,
et l'homme ne serait guère qu'un monstre.
«Ainsi la science morale, dépassant cette existence terrestre,
pénètre de l'homme d'où elle part jusqu'à Dieu; et elle affirme la
vie future avec les récompenses et les peines, aussi résolument
qu'elle affirme la vie présente. Ce ne sont pas là des hypothèses
gratuites; ce ne sont pas même des postulats de la raison pratique,
comme disait Kant en son bizarre langage. Mais ce sont des
conséquences aussi certaines que les faits incontestables d'où la
raison les tire. On peut même ajouter que ces théories sont en
parfait accord avec les croyances instinctives du genre humain, et
que les religions les plus éclairées les sanctionnent, en même temps
que la philosophie les démontre.
«Arrivée là, la science morale a épuisé la meilleure part de son
domaine; elle a rempli sa tâche presque entière. Il ne lui reste plus
qu'à montrer comment l'homme, soumis à une loi si sainte et si douce,
la viole cependant, et à expliquer d'où vient en lui cette lutte, où
il est si souvent vaincu, et cette révolte qui le perd. La raison
voit et comprend le bien; la liberté fait souvent le mal. Comment
cette chute est-elle possible? La cause en est assez manifeste, et
l'homme n'a pas besoin de s'étudier bien longtemps pour la découvrir.
C'est de son corps, de ses passions et de ses besoins diversifiés
à l'infini, que lui viennent ces assauts d'où il sort si rarement
victorieux; c'est d'un principe contraire à celui de son âme que
lui viennent ces combats, terminés le plus ordinairement par des
défaites. Ce serait exagérer que de croire que le vice tout entier
vient du corps, et que l'âme n'a pas ses passions propres qui la
ruinent, quand elles sont mauvaises, comme celles que le corps lui
suggère. Mais on peut dire sans injustice que la grande provocation
au mal, dans l'âme de l'homme, lui vient du corps auquel elle est
jointe, qu'elle peut dominer sans doute, puisqu'elle va quand elle
veut jusqu'à l'anéantir, mais qui, dans bien des cas, la domine
elle-même et la souille par les insinuations les plus cachées et les
plus sûres. Modérer le corps, le dompter dans une certaine mesure,
lui faire la part de ses justes besoins, lui résister dans tout
ce qui les dépasse, en un mot faire du corps un instrument docile
et un serviteur soumis, voilà l'une des règles essentielles de la
vie morale, et par conséquent, une des parties considérables de la
science. L'union de l'âme et du corps, c'est-à-dire de l'esprit et de
la matière, est un mystère dont elle n'agite point la solution, qui
appartient à la métaphysique. Mais il est de son devoir de rechercher
les conditions de cette union, et de les expliquer à la lumière de
la loi. C'est un fait qu'elle étudie comme les faits de conscience,
et qui n'est pas moins important. L'omettre serait une grave lacune;
et l'on risquerait, en le supprimant, de ne pas comprendre assez
clairement la vie morale, qui, au fond, n'est qu'une sorte de duel
entre ces deux principes opposés.
«Il semblerait résulter de cet antagonisme que l'ennemi de l'homme,
c'est son corps, qui sert tout au moins d'intermédiaire au vice,
quand il n'en est pas directement la cause. Cependant cet ennemi,
sans être nous précisément, est une partie indispensable de nous.
C'est un compagnon nécessaire, quoique dangereux; et durant cette
vie, nous ne pouvons pas nous en séparer un seul instant, puisque,
sans lui, notre destinée morale n'est pas même possible. Il y a
donc à le ménager, tout en le combattant; il faut s'en servir en le
surveillant, et s'en défier en le conservant avec le soin obligé.
La limite est des plus délicates à tracer, et il faut prendre garde
d'outrer l'indulgence ou la sévérité. Mais comme l'indulgence est
notre pente naturelle, il est bon que la science morale incline
plutôt en sens contraire, et elle n'est pas assez sage quand elle
n'est pas austère. De là, dans tous les systèmes de morale dignes
des regards de la postérité, tant de règles sur la tempérance et sur
l'éducation.
«L'homme aurait d'ailleurs grand tort de se plaindre de cette union
de l'esprit et de la matière en lui, redoutable seulement quand il ne
sait point en user. Elle est d'abord la condition essentielle de la
vertu, le prix dernier de la vie morale et son trésor. Sans combats,
la vertu n'est point; car il est par trop évident que, sans lutte, il
n'y a point de triomphe. De plus, l'homme éclairé par l'expérience
et sincèrement ami du bien peut faire tourner à son profit cette
influence possible du physique sur le moral. En réglant le corps
de certaine façon, on tempère les passions de l'âme; et, par un
régime bien entendu, on tire, en partie du moins, la santé de l'âme
de la santé du corps: _Mens sana in corpore sano._ C'est l'âme qui
d'abord a réglé le corps; c'est elle qui l'a soumis au gouvernement
convenable, et qui l'a restreint dans ses vraies limites. Mais, par
un retour inexplicable, le corps rend à l'âme ce qu'il en a reçu; et,
loin de la troubler désormais, il lui transmet un calme et une paix
qu'elle emploie à mieux comprendre le devoir et à le mieux accomplir.
L'union de l'âme et du corps est donc un bienfait, et ce n'est pas
assez le reconnaître que d'en gémir, comme le font quelquefois les
coeurs les plus purs, et d'anticiper la dissolution du pacte, soit
par des voeux téméraires, soit par un ascétisme exagéré.
«Tel est à peu près l'ensemble de la science morale et des questions
qu'elle doit étudier dans tous leurs détails, sous toutes leurs
faces. Elle apprend à l'homme où est en lui la source du bien et la
source du mal; elle le rattache à lui-même, à ses semblables et à
Dieu par des liens indissolubles, et sa mission est remplie quand
elle lui a enseigné, non pas précisément la vertu, mais ce qu'est la
vertu et à quelles conditions elle s'acquiert. La vertu ne résulte
que de l'accomplissement réel du devoir. On n'est pas vertueux parce
qu'on sait ce qu'on doit faire; on l'est parce qu'on a fait ce qu'on
doit, en sachant, à titre de créature raisonnable, pourquoi l'on agit
de telle façon et non point de telle autre. Mais éclairer l'humanité
sur les caractères de la vertu, lui montrer avec pleine lumière la
fin obligatoire de toutes les actions humaines, et lui indiquer les
voies qui mènent à cette fin, c'est un immense service; et l'on n'a
point à s'étonner de l'estime et de la gloire qui le récompensent.
Sur la scène du monde, où ce sont cependant les mêmes principes qui
s'agitent et qui se combattent, il est bien plus difficile de les
discerner; ils y sont le plus souvent obscurs et douteux, même pour
les yeux les plus attentifs. Sur le théâtre de la conscience, ils
brillent d'un éclat splendide, où rien ne les ternit que l'ignorance
intéressée d'un coeur pervers.
«Le point essentiel et le plus pratique de la science, c'est donc
de démontrer irrévocablement à l'homme que sa loi est toujours de
faire le bien, quelles que soient les complications que le jeu des
choses humaines puisse amener; et que faire le bien, c'est obéir sans
réserve, sans murmure, avec résignation et, quand il le faut, avec
une fermeté héroïque, aux décrets de la raison, promulgués dans la
conscience, acceptés par une volonté soumise autant qu'intelligente,
et qui peuvent passer dans le for individuel pour les décrets mêmes
de Dieu. C'est là le centre de la vie, comme c'est le centre de la
science; mais c'est là aussi que se livrent, dans la théorie et dans
la pratique, les grands combats. En général, c'est par inattention
ou par ignorance que l'individu fait le mal, et ce n'est presque
jamais de propos délibéré qu'il commet la faute, en sachant qu'il la
commet, bien qu'il y ait des natures assez malheureuses pour qu'en
elles les dons les plus beaux ne servent qu'au vice. Mais dans la
science, l'ignorance et l'inattention ne sont pas permises; et si,
dans le cours de la vie, il faut beaucoup d'indulgence, même avec les
coupables, il n'en faut avoir aucune envers les fausses théories.
On doit les flétrir sans pitié et en faire ressortir l'erreur pour
les rendre moins dangereuses; on doit les traîner devant le tribunal
incorruptible de la conscience et les y condamner sans appel. Or,
à côté de la théorie du bien, seul devoir de l'homme, il n'y a
qu'une solution possible: c'est la théorie de l'intérêt, avec les
replis et les dédales où elle se diversifie et s'égare. L'intérêt
peut se présenter sous plusieurs formes: d'abord assez grossier,
et c'est alors la fortune, avec tous les biens secondaires qui la
constituent; puis un peu plus raffiné, sous l'aspect du plaisir, avec
ses séductions et ses attraits trop souvent irrésistibles; et enfin,
moins déterminé et plus acceptable, sous le spécieux prétexte du
bonheur.
«La loi morale, et par conséquent aussi la science, doit repousser
et combattre l'intérêt, sous quelque masque qu'il se dissimule;
fortune, plaisir, bonheur même, elle ne peut accepter aucun de ces
mobiles pour la conduite de l'homme. Ce sont eux, sans doute, qui
le gouvernent le plus fréquemment dans la réalité; et l'on peut
même accorder que, dans une certaine mesure, il est bon qu'ils le
gouvernent. Mais pas un d'eux n'a le droit de prétendre à l'empire,
ni de se substituer par une usurpation menteuse à l'exclusive
souveraineté du bien. La loi morale, que les coeurs ignorants ou
faibles se représentent sous des couleurs si sévères, afin de la
mieux éluder, n'interdit à l'homme ni la richesse, fruit ordinaire
et mérité de son labeur, ni le plaisir, besoin de sa nature, ni le
bonheur, tendance spontanée et constante de tous ses efforts. Mais
elle lui dit, sans qu'il puisse se méprendre à la sagesse obligatoire
de ces conseils, qu'il doit dans certains cas, assez rares
d'ailleurs, sacrifier au bien fortune, plaisirs, bonheur, vie même;
et que s'il ne sait pas accomplir ce sacrifice, ce sont des idoles
qu'il adore, et non le vrai Dieu. Ces immolations, toutes rares
qu'elles sont, suffisent à qui sait les comprendre pour révéler dans
sa splendeur suprême la loi du bien; et puisque c'est précisément
dans les rencontres les plus grandes et les plus solennelles que
le bien l'emporte, c'est que le bien est le maître véritable de
l'homme, et que tous les autres mobiles, issus à différents degrés de
l'intérêt, fortune, plaisir, bonheur, ne sont que ses tyrans.
«Il n'y a donc point d'excuses dans la science morale pour ces
théories relâchées, toutes séduisantes qu'elles peuvent être, qui
mettent l'intérêt au-dessus du bien. Il ne doit point y en avoir
davantage pour les autres théories, moins coupables, qui tentent
un compromis, et qui veulent accoupler le bien avec ce qu'elles
appellent l'intérêt bien entendu. Si l'intérêt bien entendu est le
bien, tel qu'on vient de le définir, à quoi bon substituer un mot
obscur, et tout au moins équivoque, à un mot si simple et si clair?
Il y a danger, comme Cicéron le remarquait, voilà près de deux
mille ans, dans ces variations arbitraires de langage; l'intérêt
bien entendu n'en est pas moins l'intérêt; et l'interprétation peut
changer perpétuellement, non pas seulement d'un individu à un autre,
mais dans le même individu, qui n'a pas toujours de son intérêt, même
en tâchant de le bien entendre, des notions pareilles et immuables.
Si l'intérêt bien entendu est autre chose que le bien, il est alors à
proscrire, ou du moins à subordonner. Ainsi, l'intérêt bien entendu
ne peut pas plus prétendre à dominer l'homme que l'intérêt dans son
acception la plus vulgaire et la moins calculée.
«Je dis que la science morale, comprise comme je viens de le
faire, est la seule vraie, et que tout ce qui s'éloigne de ce type
est faux. Elle suffit à expliquer et à conduire l'homme. Elle le
place à sa véritable hauteur, au-dessus de tous les autres êtres
qui l'entourent, mais au-dessous de Dieu; elle ne l'exalte pas,
mais elle est loin aussi de le ravilir; elle le soumet à une loi
bienfaisante et sage, tout en reconnaissant sa liberté, si ce n'est
son indépendance. En un mot, elle peut le sauver, s'il consent à la
suivre. Mais la science ne se fait pas illusion. Si elle sent son
importance, elle sent non moins vivement ses bornes; et comme elle
peut à peine éclairer quelques individus, elle ne se flatte pas
de l'orgueilleuse prétention de gouverner les peuples. Cependant
il ne peut y avoir deux lois morales, et il est bien évident
que la politique est soumise aux mêmes conditions que la morale
individuelle; les principes ne changent pas pour s'appliquer à une
nation. Mais dans ces grands corps, qui renferment des multitudes
innombrables, et qui ont des ressorts si compliqués, la vie morale
est bien plus confuse et bien plus difficile que sur cette scène
étroite de la conscience. La politique ne s'est guère élevée
jusqu'à présent au-dessus de l'intérêt, et elle n'a presque jamais
porté ses regards dans une région plus haute. Servir à tout prix,
même au prix de la justice et du bien, la nation qu'on commande,
c'est-à-dire accroître sa force, sa puissance, sa richesse, sa
sécurité, son honneur, tel est le but habituel des hommes d'État.
C'est à l'atteindre qu'ils consacrent leur génie et qu'ils attachent
leur gloire. Les moyens qu'ils mettent en usage varient avec les
temps, et ce serait être injuste envers la civilisation que de ne
point avouer qu'ils s'améliorent. Mais à quelle distance encore la
politique n'est-elle pas de cette notion du bien, telle que la loi
morale nous la donne! Quel espace presque infranchissable n'a-t-elle
point à parcourir! Que de progrès n'a-t-elle point à faire, pour que
la science reconnaisse en elle sa fille légitime! Que de vices, que
d'erreurs à détruire! La science morale ne peut guère aujourd'hui,
comme au temps de Platon, qu'en détourner les yeux, tout en plaignant
les hommes d'État plus encore qu'elle ne les blâme. S'il n'est pas
facile déjà de faire parler la raison au coeur de l'homme, c'est
une tâche bien autrement ardue de la faire parler au coeur des
peuples, en supposant qu'on ait soi-même le bonheur de l'entendre. La
philosophie en est toujours réduite au voeu stérile du disciple de
Socrate; et elle n'a pour toute consolation que les utopies non moins
vaines dont elle se berce quelquefois. Ce qu'elle a de mieux à faire,
sans cesser d'ailleurs ses enseignements, c'est de s'en remettre à la
Providence, dont la part est bien plus grande encore dans le destin
des empires que dans le destin des individus. Mais la science morale
serait coupable envers l'humanité si elle abdiquait en faveur de la
politique, comme on le lui a plus d'une fois conseillé. L'honneur
vrai de la politique, c'est de se conformer le plus qu'elle peut à
la morale éternelle, et de diminuer chaque jour, en montant jusqu'à
elle, l'intervalle qui les sépare. Mais la politique, à son tour,
peut récriminer contre la morale, et lui dire que le gouvernement
des sociétés serait bien autrement facile et régulier, si tous les
membres qui les composent étaient vertueux autant qu'ils doivent
l'être. Il est aisé à des sages d'être de dociles et bons citoyens.
Mais apparemment, ce n'est pas à la politique de faire les sages;
c'est à elle seulement de s'en servir, pour les fins qui lui sont
propres.
«En traçant à grands traits cette rapide esquisse de la science
morale, je ne me dissimule pas que ces traits ne m'appartiennent
point, et que je les ai empruntés, pour la plupart du moins, à des
études qui ont précédé et facilité les miennes. Je les ai demandés à
l'observation directe de la conscience, mais je les ai reçus aussi
de la tradition; et en prenant la morale au point où je la trouve,
dans notre siècle, au fond de tous les coeurs honnêtes, je sais
bien que, eux non plus, ne l'ont pas faite à eux seuls, et qu'ils
doivent beaucoup de ce noble héritage aux siècles qui nous l'ont
transmis. Je crois donc qu'à cette mesure on peut juger équitablement
les divers systèmes qui se montrent à nous dans l'histoire de la
philosophie, et qu'en les comparant à cet idéal de la science, tout
incomplet qu'il est, on peut voir avec assez d'exactitude et de
justice ce qu'ils valent. Ils ont contribué tous à amener la science
où elle en est; et ce n'est qu'un acte de gratitude que d'assigner à
chacun la part qui leur revient dans cette oeuvre commune. Il suffira
d'en prendre quelques-uns, Platon, Aristote et Kant. Ce sont les plus
grands. J'y joindrai aussi le Stoïcisme qui peut marcher de pair avec
eux, quand il ne les devance pas, mais qui, n'étant point individuel,
n'a pas la même rigueur scientifique. Sur quatre doctrines, la Grèce
nous en offrira donc trois à elle seule; les temps modernes ne nous
en fourniront qu'une. Qu'on ne s'en étonne pas. Dans les choses de
cet ordre, c'est le privilége de l'esprit grec que d'avoir surpassé
le nôtre et de l'avoir instruit. Acceptons ce bienfait avec tant
d'autres en fils reconnaissants, et sachons en profiter sans jalousie
contre notre mère.
«Ces quatre systèmes sont tous conformes, dans des proportions
diverses, à la loi morale, telle que je viens de l'esquisser.»