Telles sont les oeuvres d'Aristote. Nous sommes, en finissant, de
l'avis de son traducteur. Ce n'est pas l'apogée, c'est la moyenne
parfaite de la philosophie hellénique de cette époque; l'encyclopédie
du vulgaire, distinguée de la science de ses contemporains; c'est
toute l'intelligence de la Grèce, mais ce n'est pas son âme. L'âme de
la Grèce est dans Socrate. Platon lui fit un magnifique commentaire.
Aussi Aristote eut une mort humaine qui n'intéressa pas le sort
futur de l'âme ni le Dieu de l'univers. Autant qu'on peut discerner
à de telles distances les causes de cette mort, on les retrouve
aisément dans la politique de son pays et dans les passions des
hommes, bonnes ou mauvaises.
La première cause de cette impopularité qui livra le philosophe
de Stagyre à la rancune des Athéniens fut sans aucun doute le
ressentiment des hommes qui l'avaient vu attaquer Socrate et
Platon, dont il avait été le disciple, puis le schismatique. Ils
l'abandonnèrent quand la mort de son patron Alexandre le Grand le
livra à leur vengeance.
La seconde cause de son malheur et de son désespoir fut la haine
stupide de la multitude qui voyait en lui un Macédonien. Le titre
de Macédonien fut un crime et une injure quand Athènes sentit que
la mort d'Alexandre, à Babylone, délivrait la Grèce de ce héros
devenu son tyran. La réaction fut rapide et terrible contre les amis
d'Alexandre. Elle se tourna à l'instant contre Aristote; il sentit
qu'il fallait fuir aux frontières de la Grèce pour y échapper. Il
emporta prudemment avec lui le reste de la ciguë de Socrate, et il
la but par défiance des hommes, non par foi dans le Dieu unique et
immortel du _Phédon_.
La troisième fut une stupide accusation populaire, qui, pour un hymne
familier à un de ses amis de Macédoine, inculpa Aristote d'impiété
et lui attribua la pensée de donner à un homme des qualités divines.
À cette stupidité il reconnut les successeurs d'Anytus, et il sentit
qu'il fallait mourir.--Il mourut, les uns disent de sa propre main,
les autres par la violence de ses ennemis. Mais il laissa ses
richesses à sa femme et sa bibliothèque à son fils.
Ainsi finit ce grand homme; combien ne serait-il pas mort plus
dignement s'il était mort comme Socrate, non pour échapper à ses
ennemis, mais pour Dieu!
Il eut toute l'intelligence que le monde antique pouvait léguer au
monde à venir, mais l'âme lui manqua: il fut le premier des savants,
le moindre des philosophes.