X.

Nous ne donnons pour échantillon de son style que ces fragments

sur les abeilles. Le miel du mont Hymette les rendait chères aux

Athéniens:

«On distingue plusieurs espèces d'abeilles: la meilleure est petite,

ronde et de plusieurs couleurs; la seconde est allongée et semblable

au frelon; la troisième est l'abeille qu'on nomme voleuse: sa

couleur est noire, son ventre large; la quatrième espèce est celle

du bourdon: il est plus grand que les abeilles des trois premières

espèces. Il n'a point d'aiguillon et il est paresseux. En conséquence

de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la

ruche, de manière que les abeilles seules puissent y entrer, tandis

que les bourdons sont arrêtés par leur grosseur. J'ai dit qu'il y

avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et

non un seul roi. La ruche périt si elle n'a pas des rois suffisants.

Ce n'est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la

gouverner que parce qu'ils contribuent, dit-on, à la reproduction des

mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se

met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps

est tardif et que la saison est sèche et aride: elles font plus de

miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans

les temps de pluie; et c'est là ce qui fait que les oliviers et les

essaims produisent beaucoup dans les mêmes années.

«Les abeilles forment d'abord le gâteau de cire: ensuite elles y

jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent

par la bouche, disent ceux qui prétendent qu'elles l'apportent

de dehors dans leurs ruches. En troisième lieu, elles jettent

également par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture,

partie l'été, partie l'automne. Le miel d'automne est le meilleur.

Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs: elles tirent la

propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l'air,

principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque

l'arc en ciel s'étend sur la terre. Il n'y a jamais de miel nouveau

avant le lever des Pléiades. L'abeille prépare donc la cire avec des

fleurs comme je l'ai dit, mais une preuve qu'elle ne compose point

le miel, et qu'elle recueille celui qui tombe, c'est que ceux qui

ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et

que d'ailleurs, quand on leur a ôté leur miel en automne, elles n'en

font plus de nouveau quoiqu'il y ait encore des fleurs. Cependant,

n'ayant plus de nourriture, puisqu'on leur a ôté leur miel, ou n'en

ayant qu'une petite quantité, elles ne manqueraient pas de faire de

nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend

de la consistance en se mûrissant, si l'on peut parler ainsi. Il

est d'abord comme de l'eau, et il demeure liquide pendant quelques

jours. Si on l'ôte alors de la ruche, il n'a point de consistance.

Il faut ordinairement vingt jours pour l'épaissir. Le mérite du miel

se reconnaît aisément au goût: car les différents miels ont plus ou

moins de douceur, de même qu'ils ont plus ou moins de consistance.

L'abeille fait sa récolte sur les fleurs qui sont en calice, et en

général sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun

tort au fruit. Un organe semblable à la langue lui sert à rassembler

les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches

lorsque les figues sauvages commencent à être mûres. Les nouveaux

essaims qui réussissent le mieux sont ceux qui viennent dans le

temps où les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et

l'érithaque avec leurs cuisses: pour le miel, elles le jettent par la

bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont déposé la semence

qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux.

«Le ver de l'abeille, étant encore petit, est d'abord couché en

travers dans l'alvéole: après cela il se relève de lui-même et prend

de la nourriture. Il est attaché à l'alvéole, de sorte qu'on croirait

qu'il en fait partie. La semence qui sert à la reproduction, soit

des abeilles, soit des bourdons, est également blanche. Il en naît

de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons:

mais la semence d'où naissent les rois est roussâtre, elle a plus

de consistance que le miel épaissi, et dès les premiers instants

elle est d'un volume qui répond à celui du roi qu'elle produira.

Le roi ne passe point par l'état de ver: il devient abeille tout

d'abord. La semence étant déposée dans l'alvéole, l'abeille place

du miel vis-à-vis. Les pieds et les ailes de l'embryon de l'abeille

se produisent pendant qu'il est enfermé: lorsqu'il a acquis sa

perfection, il rompt la membrane qui l'enfermait et s'envole. Tant

que l'abeille est dans l'état de ver, elle rend des excréments, mais

après cela elle n'en rend plus, à moins qu'elle ne soit pas encore

sortie de son enveloppe, comme je l'ai déjà observé. Si l'on ôte

la tête à un embryon d'abeille, avant qu'il ait acquis des ailes,

les abeilles mangent le reste du corps, et si, après avoir ôté les

ailes à un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent

aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans;

quelques-unes vont jusqu'à sept: on regarde comme heureux qu'une

ruche dure neuf ou dix ans.

«Dans le nombre des quadrupèdes sauvages, la biche n'est pas un des

moins remarquables par sa prudence: soit lorsqu'elle dépose ses

petits auprès des chemins, parce que les hommes qui les fréquentent

en écartent les animaux féroces, soit lorsqu'elle dévore les

enveloppes de ses petits aussitôt après les avoir mis bas, qu'elle

court au séséli, en mange, puis revient à eux. La biche mène ses

faons dans les forêts pour les accoutumer à connaître les endroits où

il faudra qu'ils se mettent en sûreté: c'est une roche escarpée qui

n'a d'accès que d'un côté. La biche s'y arrête, et s'y met, dit-on,

en défense.

«Le cerf devenu trop épais, ce qui lui arrive en automne où il

engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de

retraite: on dirait qu'il sait qu'on le forcera plus facilement à

cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux où

l'on ne pénètre pas aisément et qui sont difficiles à reconnaître. De

là le proverbe: _Où les cerfs ont jeté leur bois._ Ils ne se laissent

plus voir, comme n'étant plus en état de défense. On prétend qu'on

n'a jamais trouvé la partie gauche du bois d'un cerf, et qu'il la

cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d'un an n'ont pas encore

de bois: ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme

la marque; ce bois naissant est court et velu. À leur seconde année,

leur bois s'allonge droit comme un piquet; aussi leur donne-t-on

alors le nom de _piquets_. La troisième année il a deux branches; la

quatrième il est plus inégal, et il augmente de même chaque année

jusqu'à ce que l'animal ait atteint six ans. Après cette époque, la

tête du cerf se refait toujours la même, et on ne peut plus connaître

son âge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent à deux autres

marques: ou ils n'ont plus de dents, ou elles sont petites, et la

partie de leur bois qu'on appelle les défenses ne renaît plus. Ce

sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf

se sert pour se défendre: quand il est vieux il ne les a plus, son

bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque année vers le mois

d'avril. Le cerf qui ne l'a plus se cache, comme je l'ai dit, pendant

le jour, et se retire dans les bois épais pour y être à l'abri des

mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts,

jusqu'à ce qu'il ait refait sa tête. Le nouveau bois pousse d'abord

comme enveloppé d'une peau: il est même couvert de poil. Quand il a

pris sa croissance, le cerf l'expose au soleil afin de le mûrir et de

le sécher, et, lorsqu'il ne ressent plus de douleur en frottant son

bois contre les arbres, il quitte les lieux où il s'était retiré; il

est rassuré, parce qu'il a des armes pour se défendre. On a pris un

cerf dont le bois était chargé de lierre vert qui y était attaché; il

fallait qu'il y fût venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois

était tendre.

«Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre

insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait

avec des cancres pourrait être bon pour les hommes en pareil cas,

mais il est de mauvais goût.

«Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitôt qu'elles

ont mis bas: elles ne les laissent pas même tomber à terre, de sorte

qu'il n'est pas possible de s'en saisir: vraisemblablement elles

contiennent quelque vertu.

«Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la

flûte; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux

personnes vont ensemble: l'une se montre et chante ou joue de la

flûte; l'autre se tient en arrière et tire la flèche au signal que

le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites,

elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n'être pas

découvert; quand elle les a baissées, on la tire sans qu'elle s'en

aperçoive.»

Telle est l'_Histoire des animaux_ par Aristote: c'est le

chef-d'oeuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est

intéressant. Pline lui-même est inférieur. C'est le catéchisme de la

nature. On n'y regrette que deux choses: la première, c'est qu'elle

ait été tronquée par le temps; la seconde, c'est qu'un écrivain aussi

consommé n'ait pas suffisamment insisté dans sa description des

animaux sur la partie intellectuelle de leurs moeurs. Cette partie

jusqu'ici négligée manque à Aristote comme à Buffon. Ils n'ont peint

que le corps, ils ont déchiré une des plus belles pages de l'oeuvre

de Dieu dans sa nature animée; ils ont ainsi privé le Créateur d'une

partie de sa gloire.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 71 / 145 题