Nous ne donnons pour échantillon de son style que ces fragments
sur les abeilles. Le miel du mont Hymette les rendait chères aux
Athéniens:
«On distingue plusieurs espèces d'abeilles: la meilleure est petite,
ronde et de plusieurs couleurs; la seconde est allongée et semblable
au frelon; la troisième est l'abeille qu'on nomme voleuse: sa
couleur est noire, son ventre large; la quatrième espèce est celle
du bourdon: il est plus grand que les abeilles des trois premières
espèces. Il n'a point d'aiguillon et il est paresseux. En conséquence
de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la
ruche, de manière que les abeilles seules puissent y entrer, tandis
que les bourdons sont arrêtés par leur grosseur. J'ai dit qu'il y
avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et
non un seul roi. La ruche périt si elle n'a pas des rois suffisants.
Ce n'est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la
gouverner que parce qu'ils contribuent, dit-on, à la reproduction des
mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se
met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps
est tardif et que la saison est sèche et aride: elles font plus de
miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans
les temps de pluie; et c'est là ce qui fait que les oliviers et les
essaims produisent beaucoup dans les mêmes années.
«Les abeilles forment d'abord le gâteau de cire: ensuite elles y
jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent
par la bouche, disent ceux qui prétendent qu'elles l'apportent
de dehors dans leurs ruches. En troisième lieu, elles jettent
également par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture,
partie l'été, partie l'automne. Le miel d'automne est le meilleur.
Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs: elles tirent la
propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l'air,
principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque
l'arc en ciel s'étend sur la terre. Il n'y a jamais de miel nouveau
avant le lever des Pléiades. L'abeille prépare donc la cire avec des
fleurs comme je l'ai dit, mais une preuve qu'elle ne compose point
le miel, et qu'elle recueille celui qui tombe, c'est que ceux qui
ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et
que d'ailleurs, quand on leur a ôté leur miel en automne, elles n'en
font plus de nouveau quoiqu'il y ait encore des fleurs. Cependant,
n'ayant plus de nourriture, puisqu'on leur a ôté leur miel, ou n'en
ayant qu'une petite quantité, elles ne manqueraient pas de faire de
nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend
de la consistance en se mûrissant, si l'on peut parler ainsi. Il
est d'abord comme de l'eau, et il demeure liquide pendant quelques
jours. Si on l'ôte alors de la ruche, il n'a point de consistance.
Il faut ordinairement vingt jours pour l'épaissir. Le mérite du miel
se reconnaît aisément au goût: car les différents miels ont plus ou
moins de douceur, de même qu'ils ont plus ou moins de consistance.
L'abeille fait sa récolte sur les fleurs qui sont en calice, et en
général sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun
tort au fruit. Un organe semblable à la langue lui sert à rassembler
les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches
lorsque les figues sauvages commencent à être mûres. Les nouveaux
essaims qui réussissent le mieux sont ceux qui viennent dans le
temps où les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et
l'érithaque avec leurs cuisses: pour le miel, elles le jettent par la
bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont déposé la semence
qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux.
«Le ver de l'abeille, étant encore petit, est d'abord couché en
travers dans l'alvéole: après cela il se relève de lui-même et prend
de la nourriture. Il est attaché à l'alvéole, de sorte qu'on croirait
qu'il en fait partie. La semence qui sert à la reproduction, soit
des abeilles, soit des bourdons, est également blanche. Il en naît
de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons:
mais la semence d'où naissent les rois est roussâtre, elle a plus
de consistance que le miel épaissi, et dès les premiers instants
elle est d'un volume qui répond à celui du roi qu'elle produira.
Le roi ne passe point par l'état de ver: il devient abeille tout
d'abord. La semence étant déposée dans l'alvéole, l'abeille place
du miel vis-à-vis. Les pieds et les ailes de l'embryon de l'abeille
se produisent pendant qu'il est enfermé: lorsqu'il a acquis sa
perfection, il rompt la membrane qui l'enfermait et s'envole. Tant
que l'abeille est dans l'état de ver, elle rend des excréments, mais
après cela elle n'en rend plus, à moins qu'elle ne soit pas encore
sortie de son enveloppe, comme je l'ai déjà observé. Si l'on ôte
la tête à un embryon d'abeille, avant qu'il ait acquis des ailes,
les abeilles mangent le reste du corps, et si, après avoir ôté les
ailes à un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent
aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans;
quelques-unes vont jusqu'à sept: on regarde comme heureux qu'une
ruche dure neuf ou dix ans.
«Dans le nombre des quadrupèdes sauvages, la biche n'est pas un des
moins remarquables par sa prudence: soit lorsqu'elle dépose ses
petits auprès des chemins, parce que les hommes qui les fréquentent
en écartent les animaux féroces, soit lorsqu'elle dévore les
enveloppes de ses petits aussitôt après les avoir mis bas, qu'elle
court au séséli, en mange, puis revient à eux. La biche mène ses
faons dans les forêts pour les accoutumer à connaître les endroits où
il faudra qu'ils se mettent en sûreté: c'est une roche escarpée qui
n'a d'accès que d'un côté. La biche s'y arrête, et s'y met, dit-on,
en défense.
«Le cerf devenu trop épais, ce qui lui arrive en automne où il
engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de
retraite: on dirait qu'il sait qu'on le forcera plus facilement à
cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux où
l'on ne pénètre pas aisément et qui sont difficiles à reconnaître. De
là le proverbe: _Où les cerfs ont jeté leur bois._ Ils ne se laissent
plus voir, comme n'étant plus en état de défense. On prétend qu'on
n'a jamais trouvé la partie gauche du bois d'un cerf, et qu'il la
cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d'un an n'ont pas encore
de bois: ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme
la marque; ce bois naissant est court et velu. À leur seconde année,
leur bois s'allonge droit comme un piquet; aussi leur donne-t-on
alors le nom de _piquets_. La troisième année il a deux branches; la
quatrième il est plus inégal, et il augmente de même chaque année
jusqu'à ce que l'animal ait atteint six ans. Après cette époque, la
tête du cerf se refait toujours la même, et on ne peut plus connaître
son âge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent à deux autres
marques: ou ils n'ont plus de dents, ou elles sont petites, et la
partie de leur bois qu'on appelle les défenses ne renaît plus. Ce
sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf
se sert pour se défendre: quand il est vieux il ne les a plus, son
bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque année vers le mois
d'avril. Le cerf qui ne l'a plus se cache, comme je l'ai dit, pendant
le jour, et se retire dans les bois épais pour y être à l'abri des
mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts,
jusqu'à ce qu'il ait refait sa tête. Le nouveau bois pousse d'abord
comme enveloppé d'une peau: il est même couvert de poil. Quand il a
pris sa croissance, le cerf l'expose au soleil afin de le mûrir et de
le sécher, et, lorsqu'il ne ressent plus de douleur en frottant son
bois contre les arbres, il quitte les lieux où il s'était retiré; il
est rassuré, parce qu'il a des armes pour se défendre. On a pris un
cerf dont le bois était chargé de lierre vert qui y était attaché; il
fallait qu'il y fût venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois
était tendre.
«Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre
insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait
avec des cancres pourrait être bon pour les hommes en pareil cas,
mais il est de mauvais goût.
«Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitôt qu'elles
ont mis bas: elles ne les laissent pas même tomber à terre, de sorte
qu'il n'est pas possible de s'en saisir: vraisemblablement elles
contiennent quelque vertu.
«Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la
flûte; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux
personnes vont ensemble: l'une se montre et chante ou joue de la
flûte; l'autre se tient en arrière et tire la flèche au signal que
le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites,
elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n'être pas
découvert; quand elle les a baissées, on la tire sans qu'elle s'en
aperçoive.»
Telle est l'_Histoire des animaux_ par Aristote: c'est le
chef-d'oeuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est
intéressant. Pline lui-même est inférieur. C'est le catéchisme de la
nature. On n'y regrette que deux choses: la première, c'est qu'elle
ait été tronquée par le temps; la seconde, c'est qu'un écrivain aussi
consommé n'ait pas suffisamment insisté dans sa description des
animaux sur la partie intellectuelle de leurs moeurs. Cette partie
jusqu'ici négligée manque à Aristote comme à Buffon. Ils n'ont peint
que le corps, ils ont déchiré une des plus belles pages de l'oeuvre
de Dieu dans sa nature animée; ils ont ainsi privé le Créateur d'une
partie de sa gloire.