Les pères de la physique moderne, Descartes, Bacon, Newton,
Leibniz, Laplace, se rapprochent d'Aristote toutes les fois qu'ils
s'approchent de la vérité.
Newton est parvenu au terme de la carrière qu'il avait à fournir;
mais, avant de la clore, il veut embrasser d'un coup d'oeil tout
l'espace qu'il a parcouru; et là, comme jadis Aristote, il veut se
recueillir pour remonter, autant qu'il est permis à l'homme, jusqu'à
la cause première et au premier moteur. C'est le fameux _Scholie
général_. Après quelques mots contre le système des tourbillons,
auquel il ne rend peut-être pas assez de justice, le mathématicien
fait place au philosophe; et, sans rien retrancher à la solidité
des théories qu'il a établies par le secours du calcul et de la
géométrie, Newton s'avoue qu'il leur manque encore quelque chose.
Les grands corps qu'il a si doctement étudiés se meuvent librement
dans des espaces incommensurables, qui sont vides d'air, comme la
machine ingénieuse de Boyle, et où rien ne gêne ni n'entrave leurs
immuables et éternelles révolutions. Mais les lois du mouvement,
quelque exactes qu'elles soient, ne rendent pas raison de tout. Les
orbes célestes y obéissent et les suivent dans leur marche; mais
la position primitive et régulière de ces orbes ne dépend plus de
ces lois merveilleuses. Les mouvements uniformes des planètes et
les mouvements des comètes ne peuvent avoir des causes mécaniques,
puisque les comètes se meuvent dans des orbes fort excentriques, et
qu'elles parcourent toutes les parties du ciel. Newton en conclut
que cet admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes
ne peut être que l'ouvrage d'un être tout-puissant et intelligent;
et, comme le monde porte l'empreinte d'un seul dessein, il doit être
soumis à un seul et même être.
Cet être unique et infini, c'est Dieu, qui n'est pas l'âme du monde,
mais qui est le seigneur de toutes choses, parce qu'il règne sur des
êtres pensants, qui lui sont soumis dans leur adoration et leur
liberté. Dieu ne règne pas seulement sur des êtres matériels; et
c'est précisément la domination d'un être spirituel qui le constitue
ce qu'il est. Dieu est donc éternel, infini, parfait, vivant,
tout-puissant; il sait tout; il est partout. Il n'est pas l'éternité
et l'infinitude, mais il est éternel et infini; il n'est pas la durée
et l'espace, mais il dure et il est présent en tous lieux; il est
partout substantiellement; car on n'agit pas là où l'on n'est pas.
Tout est mû par lui et contenu en lui; il agit sur tous les êtres,
sans qu'aucun d'eux puisse jamais agir sur lui à son tour. L'homme,
malgré son infimité, peut se faire quelque idée de Dieu, d'après
la personnalité dont il a été doué lui-même par son créateur. La
personne humaine n'a ni parties successives ni parties coexistantes
dans son principe pensant; à plus forte raison n'y a-t-il ni
succession ni coexistence de parties diverses dans la substance
pensante de Dieu. Mais si nos regards éblouis ne peuvent soutenir
l'éclat de la substance divine, si l'on ne doit l'adorer sous aucune
forme sensible, parce qu'il est tout esprit, nous pouvons du moins
apprendre à connaître Dieu par quelques-uns de ses attributs. Un Dieu
sans providence, sans empire et sans causes finales, n'est autre
chose que le destin et la nécessité. Mais la nécessité métaphysique
ne peut produire aucune diversité; et la diversité qui règne en tout
quant aux temps et quant aux lieux, ne peut venir que de la volonté
et de la sagesse d'un être qui existe nécessairement, c'est-à-dire
Dieu, dont il appartient à la philosophie naturelle d'examiner
les oeuvres, sans avoir l'orgueil de les rectifier par de vaines
hypothèses.
Voilà les grandes idées sur lesquelles s'arrête Newton en
achevant son livre, et auxquelles il se fie plus encore qu'à ses
mathématiques. Ce sont les mêmes accents que ceux de Platon dans
le _Timée_, d'Aristote dans la _Physique_ et la _Métaphysique_, de
Descartes dans les _Principes de la philosophie_. Je ne sais pourquoi
la science contemporaine s'est plu souvent à répudier ces nobles
exemples, et pourquoi elle s'est fait comme une gloire, et parfois
même un jeu, d'exiler Dieu de ses recherches les plus hautes. On ne
voit pas trop ce qu'elle y a gagné; mais on voit très-clairement ce
qu'y a perdu la vérité et le coeur de l'homme.