V.

Les pères de la physique moderne, Descartes, Bacon, Newton,

Leibniz, Laplace, se rapprochent d'Aristote toutes les fois qu'ils

s'approchent de la vérité.

Newton est parvenu au terme de la carrière qu'il avait à fournir;

mais, avant de la clore, il veut embrasser d'un coup d'oeil tout

l'espace qu'il a parcouru; et là, comme jadis Aristote, il veut se

recueillir pour remonter, autant qu'il est permis à l'homme, jusqu'à

la cause première et au premier moteur. C'est le fameux _Scholie

général_. Après quelques mots contre le système des tourbillons,

auquel il ne rend peut-être pas assez de justice, le mathématicien

fait place au philosophe; et, sans rien retrancher à la solidité

des théories qu'il a établies par le secours du calcul et de la

géométrie, Newton s'avoue qu'il leur manque encore quelque chose.

Les grands corps qu'il a si doctement étudiés se meuvent librement

dans des espaces incommensurables, qui sont vides d'air, comme la

machine ingénieuse de Boyle, et où rien ne gêne ni n'entrave leurs

immuables et éternelles révolutions. Mais les lois du mouvement,

quelque exactes qu'elles soient, ne rendent pas raison de tout. Les

orbes célestes y obéissent et les suivent dans leur marche; mais

la position primitive et régulière de ces orbes ne dépend plus de

ces lois merveilleuses. Les mouvements uniformes des planètes et

les mouvements des comètes ne peuvent avoir des causes mécaniques,

puisque les comètes se meuvent dans des orbes fort excentriques, et

qu'elles parcourent toutes les parties du ciel. Newton en conclut

que cet admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes

ne peut être que l'ouvrage d'un être tout-puissant et intelligent;

et, comme le monde porte l'empreinte d'un seul dessein, il doit être

soumis à un seul et même être.

Cet être unique et infini, c'est Dieu, qui n'est pas l'âme du monde,

mais qui est le seigneur de toutes choses, parce qu'il règne sur des

êtres pensants, qui lui sont soumis dans leur adoration et leur

liberté. Dieu ne règne pas seulement sur des êtres matériels; et

c'est précisément la domination d'un être spirituel qui le constitue

ce qu'il est. Dieu est donc éternel, infini, parfait, vivant,

tout-puissant; il sait tout; il est partout. Il n'est pas l'éternité

et l'infinitude, mais il est éternel et infini; il n'est pas la durée

et l'espace, mais il dure et il est présent en tous lieux; il est

partout substantiellement; car on n'agit pas là où l'on n'est pas.

Tout est mû par lui et contenu en lui; il agit sur tous les êtres,

sans qu'aucun d'eux puisse jamais agir sur lui à son tour. L'homme,

malgré son infimité, peut se faire quelque idée de Dieu, d'après

la personnalité dont il a été doué lui-même par son créateur. La

personne humaine n'a ni parties successives ni parties coexistantes

dans son principe pensant; à plus forte raison n'y a-t-il ni

succession ni coexistence de parties diverses dans la substance

pensante de Dieu. Mais si nos regards éblouis ne peuvent soutenir

l'éclat de la substance divine, si l'on ne doit l'adorer sous aucune

forme sensible, parce qu'il est tout esprit, nous pouvons du moins

apprendre à connaître Dieu par quelques-uns de ses attributs. Un Dieu

sans providence, sans empire et sans causes finales, n'est autre

chose que le destin et la nécessité. Mais la nécessité métaphysique

ne peut produire aucune diversité; et la diversité qui règne en tout

quant aux temps et quant aux lieux, ne peut venir que de la volonté

et de la sagesse d'un être qui existe nécessairement, c'est-à-dire

Dieu, dont il appartient à la philosophie naturelle d'examiner

les oeuvres, sans avoir l'orgueil de les rectifier par de vaines

hypothèses.

Voilà les grandes idées sur lesquelles s'arrête Newton en

achevant son livre, et auxquelles il se fie plus encore qu'à ses

mathématiques. Ce sont les mêmes accents que ceux de Platon dans

le _Timée_, d'Aristote dans la _Physique_ et la _Métaphysique_, de

Descartes dans les _Principes de la philosophie_. Je ne sais pourquoi

la science contemporaine s'est plu souvent à répudier ces nobles

exemples, et pourquoi elle s'est fait comme une gloire, et parfois

même un jeu, d'exiler Dieu de ses recherches les plus hautes. On ne

voit pas trop ce qu'elle y a gagné; mais on voit très-clairement ce

qu'y a perdu la vérité et le coeur de l'homme.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 65 / 145 题