VI.

Laplace est venu accomplir ce que Newton avait commencé. La

_Mécanique céleste_ est un développement systématique et régulier

des principes newtoniens; elle est un chef-d'oeuvre du génie

mathématique; mais elle ne fait qu'exposer, avec toutes les

ressources de l'analyse la plus étendue et la plus exacte, les lois

qu'un autre avait révélées sur le véritable système du monde. C'est

un prodigieux ouvrage; mais l'invention consiste dans les formules et

les démonstrations, plutôt que dans le fond même des choses. C'est la

loi de la pesanteur universelle poursuivie sous toutes ses faces dans

les corps innombrables qui peuplent l'espace, et dont les principaux

sont accessibles à notre observation et soumis à nos calculs.

Laplace lui-même ne s'est pas flatté de faire davantage; mais il y

a porté une telle puissance et une telle fécondité d'analyse qu'en

y démontrant tout, il a semblé tout produire, bien qu'il se bornât

à tout organiser et à mettre tout en ordre. Je n'ai point à résumer

ici la _Mécanique céleste_, et je remarque seulement qu'elle débute

par un premier livre sur les lois générales de l'équilibre et du

mouvement. C'est ce que Newton, Descartes et Aristote avaient aussi

tâché de faire. J'ajoute que la _Mécanique céleste_ a donné son nom

à toute une science qui date véritablement de Laplace, non pas qu'il

en soit absolument le père, mais parce qu'il en est le premier et

le plus sûr législateur. Après les découvertes primordiales, c'est

là encore un bien grand mérite; et la gloire de Laplace est à peine

inférieure à celle de Newton.

Je laisse de côté la science contemporaine dont Laplace est

certainement le plus illustre représentant, et je me hâte d'arriver

au terme que je me suis prescrit. Il ne me reste plus qu'à comparer

Aristote à ses trois émules, Descartes, Newton et Laplace, comme je

l'ai déjà comparé à son maître. Par là j'indiquerai clairement le

rang que je lui donne, et qu'il doit tenir désormais dans la famille

des physiciens philosophes. Je ne veux pas exagérer sa gloire;

mais je ne voudrais pas non plus qu'on la réduisît injustement. Je

m'efforcerai donc d'être impartial dans l'appréciation résumée que

je vais en présenter avant de clore cette longue préface.

D'abord, je ne crois pas m'être trompé en mettant Aristote dans la

compagnie de Descartes, de Newton et de Laplace. Je ne parle pas

de son génie en général, c'est trop évident; je ne parle que de sa

_Physique_ en particulier, et je pense que la théorie du mouvement,

telle qu'elle s'y présente, est le point de départ de toutes les

théories qui ont suivi sur le même sujet. Plus haut, j'ai déjà

indiqué ce rapprochement; mais maintenant que j'ai tâché de le

justifier par l'histoire, il me paraît tout à fait incontestable.

Entre la _Physique_ d'Aristote, les _Principes_ de Descartes et les

_Principes mathématiques_ de Newton, il y a, malgré l'intervalle

des âges, une succession manifeste et comme une solidarité. L'objet

est le même, et sur bien des points les doctrines sont identiques.

Le philosophe grec, quatre siècles avant notre ère, a vu tout aussi

bien que les deux mathématiciens du dix-septième siècle, que c'est

par l'étude du mouvement qu'il convient d'expliquer le système

du monde. Sans doute il l'a compris beaucoup moins que Descartes

et surtout que Newton; mais il est sur la même voie que l'un et

l'autre. La seule différence qu'il y ait entre eux et lui, c'est

qu'il fait les premiers pas dans la carrière, sans pouvoir s'appuyer

sur les mathématiques, qui sont encore dans l'enfance, tandis que

Descartes et Newton, placés bien plus avant sur le chemin, ont à

leur disposition des mathématiques toutes-puissantes, avec des

observations presque innombrables de phénomènes, et des expériences

de tout genre. Entre la science grecque et la science moderne, il

y a bien une différence de degré; mais il n'y a pas une différence

de nature; et, pour rappeler une très-équitable opinion de Leibniz,

Aristote n'est pas du tout inconciliable avec des successeurs dont

les travaux n'eussent peut-être point été aussi heureux, si les siens

ne les eussent précédés.

Il est même un point sur lequel il convient de lui accorder hautement

la supériorité, c'est la métaphysique. Descartes même ne l'égale

point, et Newton est resté très-inférieur. Il n'y a pas à prétendre

que la métaphysique n'est point de mise dans une telle matière; car

Descartes, Newton et même Laplace ont dû sortir du domaine propre

des mathématiques. Pour comprendre et expliquer le mouvement, ils

ont dû tenter de se rendre compte des idées de l'espace, du temps,

de l'infini et de la nature du mouvement lui-même. À considérer les

analyses qu'a faites Aristote de ces idées essentielles, je n'hésite

pas à lui donner la préférence; et j'ajoute même que, dans toute

l'histoire de la philosophie, je n'aperçois rien d'égal. Nul autre

après lui n'a repris l'étude de ces idées ni avec plus d'originalité,

ni avec plus de profondeur, ni avec plus de délicatesse. Ces notions

fondamentales de temps, d'espace, de lieu, d'infini, posent sans

cesse devant l'esprit humain; elles le sollicitent à tout instant et

sous toutes les formes; et depuis vingt-deux siècles, personne n'en a

mieux parlé que le disciple de Platon et l'instituteur d'Alexandre.

Aujourd'hui même, on ne saurait le dépasser qu'en commençant par

se mettre à son école. Je ne dis pas certainement que Descartes ou

Newton y eussent rien appris; mais, en écoutant un moment ces leçons

de l'antique sagesse, ils se seraient aperçus combien de choses ils

avaient eux-mêmes omises, les supposant probablement assez connues,

ou trop claires pour qu'il fût nécessaire de les rappeler.

Mais ce n'est pas tout à fait ainsi que procède l'esprit humain. La

métaphysique est, dans une certaine mesure, un antécédent obligé

de la science du mouvement, et si l'on ne sait pas d'abord ce que

c'est que l'infini, le temps et l'espace, il est bien à peu près

impossible de savoir ce que c'est que le mouvement, et à quelles

conditions il s'accomplit dans le monde. Ainsi chaque philosophe qui

étudie cette question devrait remonter aux principes métaphysiques

qu'elle sous-entend. Mais l'individu, quel que soit son génie, ne

peut guère se flatter de faire à son tour la science complète; il en

achève quelques parties, il en ébauche quelques autres, il en néglige

plusieurs, et c'est la rançon de son inévitable faiblesse. Quant à

l'esprit humain, il n'a point de ces lacunes dans le vaste ensemble

de son histoire, et la science du mouvement en particulier ne

présente pas d'interruptions ni de solutions de continuité. Aristote

en a posé les fondements métaphysiques, et l'on peut douter que,

sans ces premières et indestructibles assises, le reste de l'édifice

eût pu s'élever aussi solide et aussi beau. L'esprit humain les a en

quelque sorte éprouvées pendant de longs siècles, puisque d'Aristote

à Galilée c'est le Péripatétisme seul qui lui a suffi. Mais quand

les temps nouveaux sont arrivés, se séparant du passé avec autant

d'ingratitude que de violence, le passé avait fait son oeuvre, et,

ce germe fécondé, l'on peut dire, par cette lente incubation, allait

se développer par un progrès irrésistible et sûr.

Je n'hésite donc pas, pour ma part, à louer Aristote de sa

métaphysique appliquée à la science du mouvement; et cette méthode

est un service de plus dont nous sommes redevables à la Grèce. Oui,

avant d'étudier le mouvement, il fallait le définir; oui, avant de

scruter les faits, il était nécessaire de préciser la notion sous

laquelle ils apparaissent d'abord à notre intelligence. Il est bien

clair que le phénomène a précédé la notion, et si le philosophe

n'avait mille fois senti le mouvement dans le monde extérieur, il

est à croire qu'il n'aurait jamais songé à l'analyse d'une notion

qu'il n'eût point possédée. Aristote ne se fait pas faute de le dire

bien souvent dans ses réfutations contre l'école d'Élée, et il se

glorifie, en combattant des paradoxes absurdes, de s'en rapporter aux

témoignages des sens, qui nous attestent l'évidence irrécusable du

mouvement. Mais, une fois ce grand fait admis, il faut l'éclaircir

par l'analyse psychologique et en considérer tous les éléments

rationnels. C'est alors que la métaphysique intervient, et qu'elle

remplit son véritable rôle. Elle part d'un fait évident, et elle

projette sa clarté supérieure dans ces ténèbres dont la sensibilité

est toujours couverte. Ses abstractions, loin d'être vaines, comme on

le croit vulgairement, sont la forme vraie sous laquelle la raison

se comprend elle-même; et, à moins qu'elle ne veuille se contenter

d'une simple collection de phénomènes inintelligibles, il faut bien

quelle remonte à des causes et à des lois, avec l'aide des principes

essentiels qu'elle porte dans son sein et qui la font ce qu'elle est.

C'est à ce besoin instinctif et si réel qu'Aristote a obéi; il a

satisfait l'esprit humain dans la mesure de son génie et de son

temps. Loin de l'égarer, ainsi qu'on le lui a si souvent reproché,

il l'a profondément instruit; et les prétendues subtilités qu'on

lui impute s'évanouissent, quand on les médite assez attentivement

pour en pénétrer la signification si précise et si fine. Aristote

renaîtrait aujourd'hui qu'il referait encore pour nous la

métaphysique du mouvement, si quelque autre ne lui eût épargné cette

peine en la prenant avant lui. Il n'accepterait point le système

actuellement en vogue auprès de quelques savants, qui proscrit

la métaphysique, et la relègue parmi les hochets dont s'amuse

la science à ses premiers pas. La métaphysique, loin d'être le

bégayement de l'intelligence humaine, en est au contraire la parole

la plus nette et la plus haute. Ce n'est pas toujours du premier coup

que la science la prononce, comme Aristote l'a fait pour la théorie

du mouvement; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien en

arriver à cette explication dernière des choses, ou renoncer à les

savoir jamais. À mon sens, c'est un grand avantage pour la science

quand elle peut débuter par là.

Je me résume donc en répétant qu'Aristote a eu la gloire de fonder

la science du mouvement. Que si l'on s'étonnait qu'il ne l'ait

point achevée et faite tout entière à lui seul, je rappellerais

l'aveu modeste et fier par lequel il termine sa _Logique_: «Si,

après avoir examiné nos travaux, dit le philosophe, il vous paraît

que cette science, dénuée avant nous de tous antécédents, n'est pas

trop inférieure aux autres sciences qu'ont accrues les labeurs de

générations successives, il ne vous restera plus, à vous tous qui

avez suivi ces leçons, qu'à montrer de l'indulgence pour les lacunes

de cet ouvrage, et de la reconnaissance pour toutes les découvertes

qui y ont été faites.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 66 / 145 题