Laplace est venu accomplir ce que Newton avait commencé. La
_Mécanique céleste_ est un développement systématique et régulier
des principes newtoniens; elle est un chef-d'oeuvre du génie
mathématique; mais elle ne fait qu'exposer, avec toutes les
ressources de l'analyse la plus étendue et la plus exacte, les lois
qu'un autre avait révélées sur le véritable système du monde. C'est
un prodigieux ouvrage; mais l'invention consiste dans les formules et
les démonstrations, plutôt que dans le fond même des choses. C'est la
loi de la pesanteur universelle poursuivie sous toutes ses faces dans
les corps innombrables qui peuplent l'espace, et dont les principaux
sont accessibles à notre observation et soumis à nos calculs.
Laplace lui-même ne s'est pas flatté de faire davantage; mais il y
a porté une telle puissance et une telle fécondité d'analyse qu'en
y démontrant tout, il a semblé tout produire, bien qu'il se bornât
à tout organiser et à mettre tout en ordre. Je n'ai point à résumer
ici la _Mécanique céleste_, et je remarque seulement qu'elle débute
par un premier livre sur les lois générales de l'équilibre et du
mouvement. C'est ce que Newton, Descartes et Aristote avaient aussi
tâché de faire. J'ajoute que la _Mécanique céleste_ a donné son nom
à toute une science qui date véritablement de Laplace, non pas qu'il
en soit absolument le père, mais parce qu'il en est le premier et
le plus sûr législateur. Après les découvertes primordiales, c'est
là encore un bien grand mérite; et la gloire de Laplace est à peine
inférieure à celle de Newton.
Je laisse de côté la science contemporaine dont Laplace est
certainement le plus illustre représentant, et je me hâte d'arriver
au terme que je me suis prescrit. Il ne me reste plus qu'à comparer
Aristote à ses trois émules, Descartes, Newton et Laplace, comme je
l'ai déjà comparé à son maître. Par là j'indiquerai clairement le
rang que je lui donne, et qu'il doit tenir désormais dans la famille
des physiciens philosophes. Je ne veux pas exagérer sa gloire;
mais je ne voudrais pas non plus qu'on la réduisît injustement. Je
m'efforcerai donc d'être impartial dans l'appréciation résumée que
je vais en présenter avant de clore cette longue préface.
D'abord, je ne crois pas m'être trompé en mettant Aristote dans la
compagnie de Descartes, de Newton et de Laplace. Je ne parle pas
de son génie en général, c'est trop évident; je ne parle que de sa
_Physique_ en particulier, et je pense que la théorie du mouvement,
telle qu'elle s'y présente, est le point de départ de toutes les
théories qui ont suivi sur le même sujet. Plus haut, j'ai déjà
indiqué ce rapprochement; mais maintenant que j'ai tâché de le
justifier par l'histoire, il me paraît tout à fait incontestable.
Entre la _Physique_ d'Aristote, les _Principes_ de Descartes et les
_Principes mathématiques_ de Newton, il y a, malgré l'intervalle
des âges, une succession manifeste et comme une solidarité. L'objet
est le même, et sur bien des points les doctrines sont identiques.
Le philosophe grec, quatre siècles avant notre ère, a vu tout aussi
bien que les deux mathématiciens du dix-septième siècle, que c'est
par l'étude du mouvement qu'il convient d'expliquer le système
du monde. Sans doute il l'a compris beaucoup moins que Descartes
et surtout que Newton; mais il est sur la même voie que l'un et
l'autre. La seule différence qu'il y ait entre eux et lui, c'est
qu'il fait les premiers pas dans la carrière, sans pouvoir s'appuyer
sur les mathématiques, qui sont encore dans l'enfance, tandis que
Descartes et Newton, placés bien plus avant sur le chemin, ont à
leur disposition des mathématiques toutes-puissantes, avec des
observations presque innombrables de phénomènes, et des expériences
de tout genre. Entre la science grecque et la science moderne, il
y a bien une différence de degré; mais il n'y a pas une différence
de nature; et, pour rappeler une très-équitable opinion de Leibniz,
Aristote n'est pas du tout inconciliable avec des successeurs dont
les travaux n'eussent peut-être point été aussi heureux, si les siens
ne les eussent précédés.
Il est même un point sur lequel il convient de lui accorder hautement
la supériorité, c'est la métaphysique. Descartes même ne l'égale
point, et Newton est resté très-inférieur. Il n'y a pas à prétendre
que la métaphysique n'est point de mise dans une telle matière; car
Descartes, Newton et même Laplace ont dû sortir du domaine propre
des mathématiques. Pour comprendre et expliquer le mouvement, ils
ont dû tenter de se rendre compte des idées de l'espace, du temps,
de l'infini et de la nature du mouvement lui-même. À considérer les
analyses qu'a faites Aristote de ces idées essentielles, je n'hésite
pas à lui donner la préférence; et j'ajoute même que, dans toute
l'histoire de la philosophie, je n'aperçois rien d'égal. Nul autre
après lui n'a repris l'étude de ces idées ni avec plus d'originalité,
ni avec plus de profondeur, ni avec plus de délicatesse. Ces notions
fondamentales de temps, d'espace, de lieu, d'infini, posent sans
cesse devant l'esprit humain; elles le sollicitent à tout instant et
sous toutes les formes; et depuis vingt-deux siècles, personne n'en a
mieux parlé que le disciple de Platon et l'instituteur d'Alexandre.
Aujourd'hui même, on ne saurait le dépasser qu'en commençant par
se mettre à son école. Je ne dis pas certainement que Descartes ou
Newton y eussent rien appris; mais, en écoutant un moment ces leçons
de l'antique sagesse, ils se seraient aperçus combien de choses ils
avaient eux-mêmes omises, les supposant probablement assez connues,
ou trop claires pour qu'il fût nécessaire de les rappeler.
Mais ce n'est pas tout à fait ainsi que procède l'esprit humain. La
métaphysique est, dans une certaine mesure, un antécédent obligé
de la science du mouvement, et si l'on ne sait pas d'abord ce que
c'est que l'infini, le temps et l'espace, il est bien à peu près
impossible de savoir ce que c'est que le mouvement, et à quelles
conditions il s'accomplit dans le monde. Ainsi chaque philosophe qui
étudie cette question devrait remonter aux principes métaphysiques
qu'elle sous-entend. Mais l'individu, quel que soit son génie, ne
peut guère se flatter de faire à son tour la science complète; il en
achève quelques parties, il en ébauche quelques autres, il en néglige
plusieurs, et c'est la rançon de son inévitable faiblesse. Quant à
l'esprit humain, il n'a point de ces lacunes dans le vaste ensemble
de son histoire, et la science du mouvement en particulier ne
présente pas d'interruptions ni de solutions de continuité. Aristote
en a posé les fondements métaphysiques, et l'on peut douter que,
sans ces premières et indestructibles assises, le reste de l'édifice
eût pu s'élever aussi solide et aussi beau. L'esprit humain les a en
quelque sorte éprouvées pendant de longs siècles, puisque d'Aristote
à Galilée c'est le Péripatétisme seul qui lui a suffi. Mais quand
les temps nouveaux sont arrivés, se séparant du passé avec autant
d'ingratitude que de violence, le passé avait fait son oeuvre, et,
ce germe fécondé, l'on peut dire, par cette lente incubation, allait
se développer par un progrès irrésistible et sûr.
Je n'hésite donc pas, pour ma part, à louer Aristote de sa
métaphysique appliquée à la science du mouvement; et cette méthode
est un service de plus dont nous sommes redevables à la Grèce. Oui,
avant d'étudier le mouvement, il fallait le définir; oui, avant de
scruter les faits, il était nécessaire de préciser la notion sous
laquelle ils apparaissent d'abord à notre intelligence. Il est bien
clair que le phénomène a précédé la notion, et si le philosophe
n'avait mille fois senti le mouvement dans le monde extérieur, il
est à croire qu'il n'aurait jamais songé à l'analyse d'une notion
qu'il n'eût point possédée. Aristote ne se fait pas faute de le dire
bien souvent dans ses réfutations contre l'école d'Élée, et il se
glorifie, en combattant des paradoxes absurdes, de s'en rapporter aux
témoignages des sens, qui nous attestent l'évidence irrécusable du
mouvement. Mais, une fois ce grand fait admis, il faut l'éclaircir
par l'analyse psychologique et en considérer tous les éléments
rationnels. C'est alors que la métaphysique intervient, et qu'elle
remplit son véritable rôle. Elle part d'un fait évident, et elle
projette sa clarté supérieure dans ces ténèbres dont la sensibilité
est toujours couverte. Ses abstractions, loin d'être vaines, comme on
le croit vulgairement, sont la forme vraie sous laquelle la raison
se comprend elle-même; et, à moins qu'elle ne veuille se contenter
d'une simple collection de phénomènes inintelligibles, il faut bien
quelle remonte à des causes et à des lois, avec l'aide des principes
essentiels qu'elle porte dans son sein et qui la font ce qu'elle est.
C'est à ce besoin instinctif et si réel qu'Aristote a obéi; il a
satisfait l'esprit humain dans la mesure de son génie et de son
temps. Loin de l'égarer, ainsi qu'on le lui a si souvent reproché,
il l'a profondément instruit; et les prétendues subtilités qu'on
lui impute s'évanouissent, quand on les médite assez attentivement
pour en pénétrer la signification si précise et si fine. Aristote
renaîtrait aujourd'hui qu'il referait encore pour nous la
métaphysique du mouvement, si quelque autre ne lui eût épargné cette
peine en la prenant avant lui. Il n'accepterait point le système
actuellement en vogue auprès de quelques savants, qui proscrit
la métaphysique, et la relègue parmi les hochets dont s'amuse
la science à ses premiers pas. La métaphysique, loin d'être le
bégayement de l'intelligence humaine, en est au contraire la parole
la plus nette et la plus haute. Ce n'est pas toujours du premier coup
que la science la prononce, comme Aristote l'a fait pour la théorie
du mouvement; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien en
arriver à cette explication dernière des choses, ou renoncer à les
savoir jamais. À mon sens, c'est un grand avantage pour la science
quand elle peut débuter par là.
Je me résume donc en répétant qu'Aristote a eu la gloire de fonder
la science du mouvement. Que si l'on s'étonnait qu'il ne l'ait
point achevée et faite tout entière à lui seul, je rappellerais
l'aveu modeste et fier par lequel il termine sa _Logique_: «Si,
après avoir examiné nos travaux, dit le philosophe, il vous paraît
que cette science, dénuée avant nous de tous antécédents, n'est pas
trop inférieure aux autres sciences qu'ont accrues les labeurs de
générations successives, il ne vous restera plus, à vous tous qui
avez suivi ces leçons, qu'à montrer de l'indulgence pour les lacunes
de cet ouvrage, et de la reconnaissance pour toutes les découvertes
qui y ont été faites.»