III.

Il prouve l'infini par la divisibilité sans fin de la matière.

Il prouve l'espace par l'indivisible succession des objets qui

peuvent le remplir.

Il prouve le temps parce qu'il est la mesure de tout mouvement.

De l'éternité du mouvement, il conclut à l'éternité du grand moteur,

Dieu; car comment la pluralité des deux moteurs pourrait-elle

s'accorder avec l'infini du moteur immobile?

Une fois ces objections écartées, Aristote revient à son sujet, et

il recherche comment on peut concevoir qu'un mouvement soit éternel.

Il s'appuie d'abord sur ce fait d'observation évidente, à savoir

qu'il y a dans le monde des choses qui se meuvent et d'autres qui

ne se meuvent pas. Comment celles qui se meuvent reçoivent-elles

le mouvement? Aristote prend un exemple des plus ordinaires; et,

considérant que, quand une pierre est mue par un bâton, c'est la main

qui meut le bâton et l'homme qui meut la main, il en conclut que,

dans tout mouvement, il faut toujours remonter à un premier moteur,

lequel est lui-même nécessairement immobile, tout en communiquant au

dehors le mouvement qu'il possède et qu'il crée. À cette occasion,

Aristote loue Anaxagore d'avoir considéré l'Intelligence, dont

il fait le principe du mouvement, comme absolument impassible et

absolument pure, à l'abri de toute affection et de tout mélange;

car c'est seulement ainsi qu'étant immobile, elle peut créer le

mouvement, et qu'elle peut dominer le reste du monde en ne s'y mêlant

point.

Mais le moteur étant immobile, comment peut-il produire en lui-même

le mouvement qui se communique au dehors, et qui, se transmettant de

proche en proche, atteint jusqu'au mobile le plus éloigné, à travers

une foule d'intermédiaires? Que se passe-t-il dans les profondeurs

du moteur premier, et de quelle façon le mouvement peut-il y naître?

Aristote s'enfonce ainsi au coeur même de la question du mouvement,

et il résout ce problème si obscur par les principes qu'il a posés

antérieurement et qu'il regarde comme indubitables. Or il a démontré

jusqu'à présent que tout mobile est mû par un moteur qui lui est

étranger. Mais, parvenu au premier moteur, il sent bien qu'on ne

peut plus rien chercher en dehors de lui; car ce serait se perdre

dans l'infini. Dans ce moteur initial, source et principe de tous

les mouvements dans l'univers, il retrouvera donc encore les mêmes

éléments qu'il a déjà constatés. Il y aura dans le premier moteur

deux parties: l'une, qui meut sans être mue elle-même; l'autre, qui

est mue et meut à son tour; la première, qui crée le mouvement; la

seconde, qui le reçoit et le transmet. Le moteur tout entier reste

immobile; mais les deux parties dans lesquelles il se décompose ne

le sont pas tout à fait comme lui; l'une est absolument immobile

comme il l'est lui-même; l'autre reçoit l'impulsion, et elle peut la

communiquer médiatement au reste des choses.

Il serait sans doute téméraire d'affirmer qu'Aristote a porté

définitivement la lumière dans ces ténèbres; et il n'est pas donné

à des regards humains de voir ce qui se passe dans le sein même

de Dieu. Mais on peut croire, à la louange d'Aristote, qu'il n'est

point resté trop au-dessous de cet ineffable sujet, ni au-dessous du

_Timée_ de Platon. Il a bien vu le mystère dans toute sa grandeur,

et il a eu le courage d'en chercher l'explication, si d'ailleurs il

n'a pas eu plus qu'un autre le bonheur de la rencontrer. Il proclame

l'existence nécessaire d'un premier moteur sans lequel le mouvement

ne pourrait se produire ni durer sous aucune forme dans l'univers,

et il sonde l'abîme avec une sagacité et une énergie dignes d'en

découvrir le fond.

Il semble cependant qu'ici il commet une erreur assez grave; et que

c'est à tort que de l'éternité du mouvement, telle qu'il l'a établie,

il conclut à l'éternité du premier moteur. Le mouvement étant

éternel selon Aristote, le premier moteur doit être éternel comme

le mouvement même qu'il produit éternellement. En dépit du respect

que je porte au philosophe, il me paraît que c'est absolument tout

l'opposé, et que c'est du moteur qu'il faut conclure le mouvement,

loin de conclure de l'existence du mouvement l'existence du moteur.

Mais je ne voudrais pas trop insister sur cette critique, et il

est bien possible qu'il n'y ait là qu'une différence de mots. Le

moteur doit être de toute nécessité antérieur à sa propre action;

et ce n'est peut-être que par le besoin d'une déduction purement

logique, et en partant de l'observation sensible, qu'Aristote paraît

n'assigner au moteur que la seconde place. Mais, en se mettant au

point de vue de la seule raison, il est plus conforme à ses lois de

concevoir le moteur avant le mouvement; car, à moins d'acquiescer à

ces systèmes qu'Aristote a cru devoir combattre, et qui expliquent

tout par les seules forces de la matière, il faut bien admettre que

les choses n'ont pu être mues que par un moteur préexistant. Sans le

moteur, le mouvement est logiquement incompréhensible. C'est bien, si

l'on veut, le mouvement, observé par nous, qui révèle le moteur; mais

il ne le fait pas, tandis qu'au contraire c'est le moteur qui fait

le mouvement, et l'on ne peut les prendre indifféremment l'un pour

l'autre.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 63 / 145 题