Il termine par cette magnifique profession de foi, si claire, si
ferme et si résolue dans un temps où l'on ose tout dire, excepté le
vrai:
Quand l'homme s'est compris lui-même; quand, disciple fidèle de cette
sagesse immuable dont Platon et Descartes sont les plus clairs
interprètes, il a compris ce qu'est en lui la pensée, il affirme,
avec une certitude désormais inébranlable, que son intelligence, qui
ne s'est point faite elle-même, vient d'une intelligence supérieure
à elle; il affirme que son intelligence agit sous l'oeil de son
créateur, et qu'elle doit le retrouver infailliblement au-delà de
cette vie. L'homme n'est point égaré en ce monde. Sa destinée peut
y être douloureuse, intolérable même; mais dès lors elle n'est plus
obscure pour lui. Sa faiblesse peut quelquefois en gémir; mais il la
comprend, et il sait en outre qu'il en dispose, au moins dans une
certaine mesure. Il n'en faut pas davantage à l'homme. Savoir d'où
il vient, savoir ce qu'il est, savoir où il va, que demanderait-il
encore? Tout le reste n'est qu'un facile développement de ces
féconds principes; et l'homme intelligent et libre, s'il a tout à
craindre encore des abus de sa liberté, peut se reposer avec une
sécurité imperturbable sur la bonté, la justice et la puissance de
Dieu. Fonder méthodiquement ces grandes croyances, sous l'autorité
seule de la raison, les éclairer de cette lumière incomparable qui
n'appartient qu'aux faits de conscience, en déduire les conséquences
rigoureuses et leur soumettre la pratique de la vie, tel est le
devoir de la philosophie; telle est, qu'on le sache bien, la cause
de cette suprême estime où l'esprit humain l'a toujours tenue et
la tiendra toujours. La philosophie n'impose point de symbole à
personne, parce qu'avant tout elle respecte la liberté, sans laquelle
l'homme n'est point; elle ne donne à personne des croyances toutes
faites; mais à tous ceux qui la suivent, elle apprend à s'en faire;
et elle ne peut que plaindre ceux que ne touche pas la foi d'un
Socrate. La philosophie n'est donc point impuissante, comme le répète
la théologie; elle n'est point vaine, comme le croit la physiologie.
La philosophie a su démontrer là où d'autres nient ou affirment sans
preuves; elle a connu et satisfait le coeur de l'homme que d'autres
ignorent et mutilent; et ce n'est pas sa faute si ceux-ci restent
dans leurs ténèbres, et ceux-là dans leur injuste dédain.
Maintenant, je le demande, si former ces croyances dans l'esprit
humain, qui ne doit point vivre sans elles, c'est l'objet véritable
de la philosophie; si ces croyances sont bien le but supérieur
que poursuit la pensée humaine, quelle valeur aura l'étude des
faits de l'âme? Évidemment les faits ne vaudront qu'autant qu'ils
contribueront à ce résultat décisif. Ces faits, précisément parce
qu'ils appartiennent à l'âme, ne peuvent se suffire à eux-mêmes; ce
ne sont que les matériaux d'un plus noble édifice. Jusqu'à un certain
point, l'homme peut se passer de connaître les faits du dehors;
mais, quant aux faits qui lui sont propres, il ne peut les ignorer
qu'au risque d'étouffer en lui les plus légitimes réclamations de
sa nature. Par là, nous aurons la mesure de ces doctrines qui, en
étudiant l'âme de l'homme, se bornent à constater des phénomènes, et
qui se croient prudentes parce qu'elles n'osent prononcer sur les
questions que ces phénomènes doivent aider à résoudre; par là, nous
aurons la mesure de la doctrine de nos physiologistes modernes; nous
aurons surtout la mesure de la doctrine antique, dont la leur n'est
qu'un écho. Nous admirerons la science d'Aristote et son prodigieux
génie, mais nous ne le suivrons pas, ou plutôt, en acceptant
quelques-unes de ses théories, nous déplorerons que ces théories
n'aboutissent à aucune croyance claire et précise. Nous voudrions
que, dans cet essentiel sujet, le philosophe se fût prononcé plus
résolûment, et n'eût pas laissé à d'autres le soin périlleux
de développer sa vraie pensée. Je ne crois pas avoir calomnié
Aristote[9] en lui prêtant les principes que j'ai dû réfuter. Mais
ces principes n'ont pas toujours été reconnus pour les siens; on lui
en a prêté même de tout contraires. Certes, je serais heureux de
m'être trompé; mais j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour me
défendre de toute prévention et de toute erreur; et je crois pouvoir
affirmer, en résumant cette longue et pénible discussion, que si,
dans la question de l'âme, Aristote s'est éloigné beaucoup de son
maître, il ne s'éloigne pas moins de la vérité.
[Note 9: Barthélemy Saint-Hilaire.]