VII.

Il termine par cette magnifique profession de foi, si claire, si

ferme et si résolue dans un temps où l'on ose tout dire, excepté le

vrai:

Quand l'homme s'est compris lui-même; quand, disciple fidèle de cette

sagesse immuable dont Platon et Descartes sont les plus clairs

interprètes, il a compris ce qu'est en lui la pensée, il affirme,

avec une certitude désormais inébranlable, que son intelligence, qui

ne s'est point faite elle-même, vient d'une intelligence supérieure

à elle; il affirme que son intelligence agit sous l'oeil de son

créateur, et qu'elle doit le retrouver infailliblement au-delà de

cette vie. L'homme n'est point égaré en ce monde. Sa destinée peut

y être douloureuse, intolérable même; mais dès lors elle n'est plus

obscure pour lui. Sa faiblesse peut quelquefois en gémir; mais il la

comprend, et il sait en outre qu'il en dispose, au moins dans une

certaine mesure. Il n'en faut pas davantage à l'homme. Savoir d'où

il vient, savoir ce qu'il est, savoir où il va, que demanderait-il

encore? Tout le reste n'est qu'un facile développement de ces

féconds principes; et l'homme intelligent et libre, s'il a tout à

craindre encore des abus de sa liberté, peut se reposer avec une

sécurité imperturbable sur la bonté, la justice et la puissance de

Dieu. Fonder méthodiquement ces grandes croyances, sous l'autorité

seule de la raison, les éclairer de cette lumière incomparable qui

n'appartient qu'aux faits de conscience, en déduire les conséquences

rigoureuses et leur soumettre la pratique de la vie, tel est le

devoir de la philosophie; telle est, qu'on le sache bien, la cause

de cette suprême estime où l'esprit humain l'a toujours tenue et

la tiendra toujours. La philosophie n'impose point de symbole à

personne, parce qu'avant tout elle respecte la liberté, sans laquelle

l'homme n'est point; elle ne donne à personne des croyances toutes

faites; mais à tous ceux qui la suivent, elle apprend à s'en faire;

et elle ne peut que plaindre ceux que ne touche pas la foi d'un

Socrate. La philosophie n'est donc point impuissante, comme le répète

la théologie; elle n'est point vaine, comme le croit la physiologie.

La philosophie a su démontrer là où d'autres nient ou affirment sans

preuves; elle a connu et satisfait le coeur de l'homme que d'autres

ignorent et mutilent; et ce n'est pas sa faute si ceux-ci restent

dans leurs ténèbres, et ceux-là dans leur injuste dédain.

Maintenant, je le demande, si former ces croyances dans l'esprit

humain, qui ne doit point vivre sans elles, c'est l'objet véritable

de la philosophie; si ces croyances sont bien le but supérieur

que poursuit la pensée humaine, quelle valeur aura l'étude des

faits de l'âme? Évidemment les faits ne vaudront qu'autant qu'ils

contribueront à ce résultat décisif. Ces faits, précisément parce

qu'ils appartiennent à l'âme, ne peuvent se suffire à eux-mêmes; ce

ne sont que les matériaux d'un plus noble édifice. Jusqu'à un certain

point, l'homme peut se passer de connaître les faits du dehors;

mais, quant aux faits qui lui sont propres, il ne peut les ignorer

qu'au risque d'étouffer en lui les plus légitimes réclamations de

sa nature. Par là, nous aurons la mesure de ces doctrines qui, en

étudiant l'âme de l'homme, se bornent à constater des phénomènes, et

qui se croient prudentes parce qu'elles n'osent prononcer sur les

questions que ces phénomènes doivent aider à résoudre; par là, nous

aurons la mesure de la doctrine de nos physiologistes modernes; nous

aurons surtout la mesure de la doctrine antique, dont la leur n'est

qu'un écho. Nous admirerons la science d'Aristote et son prodigieux

génie, mais nous ne le suivrons pas, ou plutôt, en acceptant

quelques-unes de ses théories, nous déplorerons que ces théories

n'aboutissent à aucune croyance claire et précise. Nous voudrions

que, dans cet essentiel sujet, le philosophe se fût prononcé plus

résolûment, et n'eût pas laissé à d'autres le soin périlleux

de développer sa vraie pensée. Je ne crois pas avoir calomnié

Aristote[9] en lui prêtant les principes que j'ai dû réfuter. Mais

ces principes n'ont pas toujours été reconnus pour les siens; on lui

en a prêté même de tout contraires. Certes, je serais heureux de

m'être trompé; mais j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour me

défendre de toute prévention et de toute erreur; et je crois pouvoir

affirmer, en résumant cette longue et pénible discussion, que si,

dans la question de l'âme, Aristote s'est éloigné beaucoup de son

maître, il ne s'éloigne pas moins de la vérité.

[Note 9: Barthélemy Saint-Hilaire.]

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 55 / 145 题