VI.

Barthélemy Saint-Hilaire ose conclure, avec une haute probité

philosophique, contre son maître, de même qu'Aristote avait osé

conclure contre son maître Platon.

Les mérites de ce Traité de l'Âme, s'écrie-t-il en finissant, sont

grands, mais ils ne peuvent point racheter les erreurs que, dans

l'intérêt de la vérité, nous avons dû signaler et combattre. Sans

doute, c'est une grande chose de fonder la science, de lui assurer

le caractère qui lui est propre, de l'ordonner dans ses parties

principales, de décrire exactement quelques-uns des faits qui la

doivent composer; et ce serait de l'ingratitude que d'oublier de

tels services. Mais, je le déclare, si ces travaux, tout admirables

qu'ils peuvent être, n'aboutissent qu'à satisfaire une curiosité

vaine; si les doctrines auxquelles ils doivent conduire sont obscures

ou fausses; si en traitant longuement des facultés et des actions

de l'âme, on oublie de se prononcer sur ses destinées, la science

peut encore applaudir; mais la philosophie n'obtient pas ce qu'elle

demande: elle a manqué le but qu'elle doit poursuivre.

Il faut le répéter hautement: toute l'erreur d'Aristote vient de ce

qu'il n'a pas assez vu, malgré les conseils de Platon, que l'âme

n'est observable que par l'âme elle-même. En attribuer l'étude à la

physiologie, c'est la perdre; chercher à comprendre l'âme de l'homme

en observant les plantes et les animaux, c'est s'exposer aux plus

tristes mécomptes. L'exemple d'Aristote doit nous instruire; et son

naufrage doit nous apprendre à éviter les écueils sur lesquels il

s'est brisé. Platon avait dit que «l'âme ne peut être aperçue que des

yeux de l'esprit.» Aristote, sans engager une polémique directe,

avait essayé d'étudier l'âme surtout par l'observation ordinaire et

le témoignage des sens, comme tout autre objet extérieur. Les deux

points de vue étaient diamétralement opposés. Je ne sais si Platon

a bien connu la pensée de son disciple, et s'il y a fait quelque

allusion en réfutant les philosophes ioniens. Mais Aristote, qui a

certainement connu celle de son maître, ne semble pas en avoir tenu

le moindre compte. Soit dédain, soit inattention, il prit une route

contraire, et, redisons-le, une route absolument fausse; nous en

avons pour garants, avec Platon et Descartes, les faits eux-mêmes.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 54 / 145 题