Barthélemy Saint-Hilaire ose conclure, avec une haute probité
philosophique, contre son maître, de même qu'Aristote avait osé
conclure contre son maître Platon.
Les mérites de ce Traité de l'Âme, s'écrie-t-il en finissant, sont
grands, mais ils ne peuvent point racheter les erreurs que, dans
l'intérêt de la vérité, nous avons dû signaler et combattre. Sans
doute, c'est une grande chose de fonder la science, de lui assurer
le caractère qui lui est propre, de l'ordonner dans ses parties
principales, de décrire exactement quelques-uns des faits qui la
doivent composer; et ce serait de l'ingratitude que d'oublier de
tels services. Mais, je le déclare, si ces travaux, tout admirables
qu'ils peuvent être, n'aboutissent qu'à satisfaire une curiosité
vaine; si les doctrines auxquelles ils doivent conduire sont obscures
ou fausses; si en traitant longuement des facultés et des actions
de l'âme, on oublie de se prononcer sur ses destinées, la science
peut encore applaudir; mais la philosophie n'obtient pas ce qu'elle
demande: elle a manqué le but qu'elle doit poursuivre.
Il faut le répéter hautement: toute l'erreur d'Aristote vient de ce
qu'il n'a pas assez vu, malgré les conseils de Platon, que l'âme
n'est observable que par l'âme elle-même. En attribuer l'étude à la
physiologie, c'est la perdre; chercher à comprendre l'âme de l'homme
en observant les plantes et les animaux, c'est s'exposer aux plus
tristes mécomptes. L'exemple d'Aristote doit nous instruire; et son
naufrage doit nous apprendre à éviter les écueils sur lesquels il
s'est brisé. Platon avait dit que «l'âme ne peut être aperçue que des
yeux de l'esprit.» Aristote, sans engager une polémique directe,
avait essayé d'étudier l'âme surtout par l'observation ordinaire et
le témoignage des sens, comme tout autre objet extérieur. Les deux
points de vue étaient diamétralement opposés. Je ne sais si Platon
a bien connu la pensée de son disciple, et s'il y a fait quelque
allusion en réfutant les philosophes ioniens. Mais Aristote, qui a
certainement connu celle de son maître, ne semble pas en avoir tenu
le moindre compte. Soit dédain, soit inattention, il prit une route
contraire, et, redisons-le, une route absolument fausse; nous en
avons pour garants, avec Platon et Descartes, les faits eux-mêmes.