Ainsi, conduit par une exacte analyse des faits, Platon a posé
d'abord la distinction de l'âme et du corps et la substantialité
de l'âme; il a posé son immortalité véritable avec le cortége
obligé des récompenses et des peines; il a découvert la loi morale
et l'a montrée, dans toute sa puissance et sa pureté, au fond de
la conscience humaine. Sur ces divers points, nous avions trouvé
Aristote, ou à peu près muet, ou tout au moins obscur; Platon, au
contraire, a répondu avec une clarté et une assurance admirables.
En sera-t-il de même sur la question de la méthode? Oui, sans
doute; et en ceci la solution de Platon n'a été ni moins complète,
ni moins sûre. On peut déjà facilement pressentir ce qu'elle doit
être. Il est impossible à l'âme de se placer en face d'elle-même,
sans reconnaître bientôt cette évidence suprême qui accompagne
tout acte de conscience, et qui de là se répand sur toutes les
notions que l'âme peut saisir directement en elle. Or ces notions ne
concernent pas l'âme toute seule; elles s'appliquent aussi au monde
extérieur, aux êtres, aux phénomènes qui, sans elles, demeureraient
parfaitement incompréhensibles à l'intelligence, parce qu'ils
seraient sans lois. Il faudra donc que l'âme rentre en elle-même,
non pas seulement pour se comprendre, mais aussi pour comprendre
tout ce qui n'est pas elle. De là, la dialectique, «science toute
rationnelle qui, sans invention des sens, s'élève à l'essence des
choses,» et les entend aussi parfaitement qu'il est donné à l'homme
de les entendre: science supérieure à toutes les sciences physiques,
supérieure même à toutes les sciences intelligibles, parce que c'est
elle seule qui a le secret de toutes les autres et connaît leurs
limites et leurs rapports. On peut dire que «la dialectique est
l'air dont les autres sciences ne sont qu'un vain prélude.» Elle
est la plus vraie de toutes, parce qu'elle ne s'occupe que de ce
qui ne passe point, et que la vérité ne se fonde que sur ce qui
est. On a souvent représenté la dialectique platonicienne comme la
méthode qui, des idées particulières, s'élève de degré en degré à
des notions de plus en plus générales, pour aboutir par toutes les
voies à cette idée suprême et universelle du bien, «qui illumine le
monde intelligible, comme le soleil éclaire le monde des sens.» La
dialectique est bien cela sans doute; mais elle est plus encore: elle
est la méthode unique, applicable à tous les cas, aux plus humbles
comme aux plus relevés: en un mot, elle est la méthode, au sens même
où Descartes l'a plus tard entendu. De là vient que Platon déclare
que le philosophe est le seul à posséder la dialectique, tout comme
Descartes n'a demandé la méthode qu'à la seule philosophie. De là
vient encore que Platon interdit la dialectique à la jeunesse, et
qu'il veut qu'elle couronne, et non qu'elle précède la culture des
sciences particulières. C'est qu'en effet, pour bien connaître et
montrer le chemin, il faut d'abord l'avoir parcouru.
Telle est la portée véritable de la dialectique platonicienne; c'est
là ce qui lui assigne le grand rôle qu'elle joue dans l'histoire
de la philosophie. Elle est l'antécédent direct de la méthode
cartésienne, laquelle est le fondement de toute la philosophie
moderne. Comprendre autrement la dialectique de Platon, c'est la
méconnaître. Aristote le premier l'a entièrement méconnue; et, si
l'on a bien compris pourquoi le système péripatéticien est sans
méthode et sans base, on voit tout aussi clairement pourquoi le
disciple n'a point accepté la méthode du maître: c'est qu'Aristote
n'a point constaté dans l'âme ce grand fait de la réflexion sur
lequel Platon a tant insisté. Aristote a rabaissé la dialectique
presque au niveau de l'art des sophistes; et bien d'autres après
lui ont répété cet anathème. Peut-être la dialectique vulgaire de
son temps ne valait-elle pas davantage; peut-être même celle que
Kant a voulu ressusciter ne vaut-elle pas beaucoup mieux; mais on
peut l'affirmer contre Aristote et contre Kant, ce n'est pas là la
dialectique de Platon.
Certes, je ne veux pas dire que la méthode platonicienne soit
à l'abri de toute critique, ni qu'elle soit sans danger. Le
demi-scepticisme des cinq Académies qui se sont succédé est un
fâcheux symptôme. Le mysticisme des Alexandrins est encore plus
déplorable, ainsi que l'idéalisme sorti de l'école cartésienne; mais
ce sont là des aberrations et des conséquences immodérées de la
méthode; ce n'en sont pas de légitimes applications. Il faut donc
répéter que la méthode de Platon est la vraie méthode, et que qui ne
l'adopte pas court le risque de ne point s'entendre complétement avec
soi-même, et de parcourir la carrière sans la bien connaître, quel
que soit d'ailleurs son génie.
Aristote aurait donc pu apprendre de Platon d'abord ce qu'est la
méthode philosophique, et de quelle faculté de l'âme elle ressort;
il aurait pu apprendre de lui quel est le vrai fondement de la
morale; il aurait pu apprendre de quelle importance est le dogme de
l'immortalité, appuye sur l'étude de la conscience humaine; enfin,
il aurait pu apprendre que ce dogme, cette morale et cette méthode
reposent uniquement sur cette essentielle distinction de l'âme et du
corps.
Mais, certes, Aristote n'a rien ignoré de ce qu'enseignait Platon;
et s'il s'est décidé pour des solutions contraires, c'est à
parfait escient. Malheureusement les siècles ont prononcé dans ces
grandes controverses, et c'est à Platon qu'ils ont donné raison.
Le témoignage même des siècles ne serait rien; mais l'observation
attentive des faits s'élève contre Aristote, et c'est la vérité
qui dépose contre lui. Il faut le déclarer, quoi qu'il en coûte:
Aristote, en contredisant Platon, a rétrogradé vers le passé; il a
rebroussé chemin à peu près jusqu'à l'Ionisme; et malgré la sagacité
des développements nouveaux qu'il a donnés à des principes surannés,
le germe que contenaient ces principes n'a pas tarde à reparaître: si
le maître lui-même a su échapper au sensualisme, son école presque
tout entière y est fatalement tombée.
C'est donc à une condamnation presque absolue d'Aristote que nous
sommes arrivés en le comparant à Platon. Le jugement eût été le même
si nous en avions appelé à Descartes; la réponse n'aurait pas changé
pour être donnée à deux mille ans de distance, parce que la vérité
ne change point. Voilà, ce semble, ce grand Traité de l'âme bien
abaissé; voilà d'immenses erreurs et des lacunes non moins immenses.
Par quels mérites se relèvera-t-il donc à nos yeux? Ces mérites, les
voici; et s'ils sont moins élevés que nous ne l'eussions désiré,
ils le sont bien assez encore pour justifier toute la gloire du
péripatétisme.
Rendons d'abord toute justice à la forme même de l'ouvrage et à sa
composition. De toutes les oeuvres d'Aristote, sans en excepter même
la Logique ni l'Histoire des animaux, celle-ci est certainement la
plus accomplie. Le plan est, comme on l'a vu plus haut, parfaitement
simple et parfaitement suivi. Après une vue générale et rapide
des parties principales de son sujet, Aristote s'enquiert de la
tradition, qu'il examine assez longuement; puis, traitant la question
du point de vue qui lui est propre, il étudie l'une après l'autre les
quatre grandes facultés qu'il reconnaît à l'âme; et il termine par
des généralités qui résument ce qui précède. La plupart des ouvrages
aristotéliques ne nous sont arrivés que dans un état de désordre et
de mutilation qui permet rarement d'en juger l'ensemble. Jusqu'à
présent la sagacité des érudits a échoué devant la Métaphysique,
que personne n'a pu restituer légitimement. On sait quelle est
l'interversion des livres de la Politique. On sait les lacunes de
la Poétique, les doubles et triples rédactions de la Rhétorique et
de la Morale. L'Histoire même des animaux n'est point terminée; et
le dixième et dernier livre, qui n'appartient point à Aristote, ne
nous donne pas, et nous ne trouvons point ailleurs, le grand résumé
qui devrait compléter des théories aussi vastes et les relier entre
elles. La Physique n'est pas davantage à l'abri de toute critique.
La Logique même, tout admirable qu'en est la composition, présente
quelques taches: les parties diverses de cette construction colossale
ne se tiennent pas assez entre elles; et, bien que les rapports
de subordination qui les unissent incontestablement se révèlent à
une étude patiente, les meilleurs esprits ont pu s'y tromper, dans
l'antiquité comme dans les temps modernes. La biographie d'Aristote,
on le sait, peut nous expliquer fort bien les défauts qui nous
choquent dans ses oeuvres. Élève de Platon jusqu'à l'âge de quarante
ans à peu près, plus tard mêlé aux affaires politiques de l'Asie
Mineure et de la Macédoine, précepteur d'Alexandre, Aristote,
selon toute apparence, ne publia pas un seul de ses ouvrages avant
cinquante ans.
À cette époque même, livré tout entier à l'enseignement d'une
nombreuse école, il ne paraît pas qu'il ait pu donner à cette
publication tous les soins nécessaires. L'exil et la mort vinrent le
surprendre à soixante-deux ans, avant qu'il eût pu mettre la dernière
main à aucun de ses travaux; et ses manuscrits, confus et inachevés,
devinrent l'héritage d'un élève bien capable de les comprendre, mais
qui ne prit pas la peine de les classer, laissant ce soin pieux à des
mains moins habiles et moins éclairées. Par une exception peut-être
unique, le Traité de l'Âme, s'il n'a pas reçu toute la perfection
qu'un auteur plus minutieux pourrait donner à ses écrits, a reçu
cependant toute cette perfection qu'Aristote prétendait, à ce qu'il
semble, donner aux siens. C'est dans le Traité de l'Âme, plus que
partout ailleurs, qu'on peut bien voir ce qu'est toute sa manière,
cette ordonnance grandiose et lucide des pensées, ce style concis
et ferme jusqu'à l'obscurité et à la sécheresse axiomatiques, sans
ornements d'aucun genre qu'une admirable justesse, une incomparable
propriété d'expressions, une vigueur sans égale, et, au milieu d'une
apparente et réelle négligence, des allures où éclate toujours la
puissance du génie.
Ce sont là les qualités extérieures du style aristotélique; il
en a d'autres plus profondes, dont la philosophie lui doit plus
particulièrement tenir compte. La forme que la science y revêt est
celle même qu'elle a depuis lors conservée, et qu'elle ne changera
point. Nous ne savons pas au juste ce qu'était la forme adoptée par
la philosophie antérieurement à Platon. Je ne parle pas de cette
philosophie qui écrivait en vers et conservait, au grand préjudice de
la pensée, les indécisions de la poésie, sans en garder les grâces.
Mais les ouvrages de Démocrite, dont le génie a tant de rapport
avec celui d'Aristote, ne sont point parvenus jusqu'à nous; et les
rares fragments qui nous en restent ne permettent pas d'en porter
un jugement bien précis. Les Sophistes n'ont pu rien faire pour la
science, parce qu'ils ne la prenaient point au sérieux. Quant à la
forme du dialogue adoptée par Platon, c'est une exception absolument
inimitable, d'abord par la perfection où Platon a su le porter, et
ensuite par l'insuffisance même du procédé. On peut voir ce que le
dialogue a fourni à Leibniz et même à Malebranche. Entre les mains
du disciple de Socrate, il a produit des chefs-d'oeuvre qu'Aristote
avait essayé d'imiter, bien vainement sans doute. Platon non plus,
tout grand artiste qu'il est, n'aurait certainement pas choisi de
lui-même une telle forme, et son génie livré à lui seul n'en eût
pas tiré un tel parti. Mais Socrate avait posé trente ans devant
lui. Le dialogue, la discussion, avait été toute sa puissance et
tout son enseignement. En voulant reproduire l'esprit, si ce n'est
tout à fait les doctrines de Socrate, Platon n'avait pas à choisir.
Le récit aurait glacé ces vivantes démonstrations; et cela est si
vrai, bien que Xénophon ne s'en soit pas aperçu, que Platon n'a été
ni le seul, ni même le premier à reproduire ces conversations qui
avaient instruit Athènes, et l'avaient charmée tout en l'irritant.
Que devenaient ces conversations, du moment que Socrate cessait
d'y figurer en personne? L'art a fait beaucoup sans doute pour
les dialogues de Platon, mais la réalité a fait encore plus. Si
les Platons sont bien rares, les Socrates le sont davantage. Le
dialogue platonicien ne serait désormais possible qu'à la condition
d'un nouveau personnage aussi merveilleux, et peut-être même à
la condition d'une catastrophe aussi lamentable. La philosophie
s'interdira donc à jamais le dialogue, sous peine de se laisser
entraîner à une imitation vaine. Que le dialogue reste le monopole
éternel de Platon, puisqu'il n'a été donné qu'à lui seul d'avoir un
Socrate pour maître. Que ce soit pour lui un titre de gloire aussi
incontestable, s'il est moins grand, que la théorie des Idées. Mais
le dialogue ne peut être la forme vraie de la science, malgré les
services qu'il lui a rendus une fois. Aristote peut donc légitimement
passer à nos yeux pour avoir donné à la philosophie la forme qui
lui est propre. Il semble bien que d'autres sciences, la médecine,
par exemple, avaient déjà trouvé la leur. Mais la philosophie
s'ignorait encore. Aristote le premier lui fit tenir le langage
qui lui convient; et le Traité de l'Âme est son chef-d'oeuvre, de
même qu'avec la Métaphysique, il renferme ses théories les plus
importantes.