V.

Ainsi, conduit par une exacte analyse des faits, Platon a posé

d'abord la distinction de l'âme et du corps et la substantialité

de l'âme; il a posé son immortalité véritable avec le cortége

obligé des récompenses et des peines; il a découvert la loi morale

et l'a montrée, dans toute sa puissance et sa pureté, au fond de

la conscience humaine. Sur ces divers points, nous avions trouvé

Aristote, ou à peu près muet, ou tout au moins obscur; Platon, au

contraire, a répondu avec une clarté et une assurance admirables.

En sera-t-il de même sur la question de la méthode? Oui, sans

doute; et en ceci la solution de Platon n'a été ni moins complète,

ni moins sûre. On peut déjà facilement pressentir ce qu'elle doit

être. Il est impossible à l'âme de se placer en face d'elle-même,

sans reconnaître bientôt cette évidence suprême qui accompagne

tout acte de conscience, et qui de là se répand sur toutes les

notions que l'âme peut saisir directement en elle. Or ces notions ne

concernent pas l'âme toute seule; elles s'appliquent aussi au monde

extérieur, aux êtres, aux phénomènes qui, sans elles, demeureraient

parfaitement incompréhensibles à l'intelligence, parce qu'ils

seraient sans lois. Il faudra donc que l'âme rentre en elle-même,

non pas seulement pour se comprendre, mais aussi pour comprendre

tout ce qui n'est pas elle. De là, la dialectique, «science toute

rationnelle qui, sans invention des sens, s'élève à l'essence des

choses,» et les entend aussi parfaitement qu'il est donné à l'homme

de les entendre: science supérieure à toutes les sciences physiques,

supérieure même à toutes les sciences intelligibles, parce que c'est

elle seule qui a le secret de toutes les autres et connaît leurs

limites et leurs rapports. On peut dire que «la dialectique est

l'air dont les autres sciences ne sont qu'un vain prélude.» Elle

est la plus vraie de toutes, parce qu'elle ne s'occupe que de ce

qui ne passe point, et que la vérité ne se fonde que sur ce qui

est. On a souvent représenté la dialectique platonicienne comme la

méthode qui, des idées particulières, s'élève de degré en degré à

des notions de plus en plus générales, pour aboutir par toutes les

voies à cette idée suprême et universelle du bien, «qui illumine le

monde intelligible, comme le soleil éclaire le monde des sens.» La

dialectique est bien cela sans doute; mais elle est plus encore: elle

est la méthode unique, applicable à tous les cas, aux plus humbles

comme aux plus relevés: en un mot, elle est la méthode, au sens même

où Descartes l'a plus tard entendu. De là vient que Platon déclare

que le philosophe est le seul à posséder la dialectique, tout comme

Descartes n'a demandé la méthode qu'à la seule philosophie. De là

vient encore que Platon interdit la dialectique à la jeunesse, et

qu'il veut qu'elle couronne, et non qu'elle précède la culture des

sciences particulières. C'est qu'en effet, pour bien connaître et

montrer le chemin, il faut d'abord l'avoir parcouru.

Telle est la portée véritable de la dialectique platonicienne; c'est

là ce qui lui assigne le grand rôle qu'elle joue dans l'histoire

de la philosophie. Elle est l'antécédent direct de la méthode

cartésienne, laquelle est le fondement de toute la philosophie

moderne. Comprendre autrement la dialectique de Platon, c'est la

méconnaître. Aristote le premier l'a entièrement méconnue; et, si

l'on a bien compris pourquoi le système péripatéticien est sans

méthode et sans base, on voit tout aussi clairement pourquoi le

disciple n'a point accepté la méthode du maître: c'est qu'Aristote

n'a point constaté dans l'âme ce grand fait de la réflexion sur

lequel Platon a tant insisté. Aristote a rabaissé la dialectique

presque au niveau de l'art des sophistes; et bien d'autres après

lui ont répété cet anathème. Peut-être la dialectique vulgaire de

son temps ne valait-elle pas davantage; peut-être même celle que

Kant a voulu ressusciter ne vaut-elle pas beaucoup mieux; mais on

peut l'affirmer contre Aristote et contre Kant, ce n'est pas là la

dialectique de Platon.

Certes, je ne veux pas dire que la méthode platonicienne soit

à l'abri de toute critique, ni qu'elle soit sans danger. Le

demi-scepticisme des cinq Académies qui se sont succédé est un

fâcheux symptôme. Le mysticisme des Alexandrins est encore plus

déplorable, ainsi que l'idéalisme sorti de l'école cartésienne; mais

ce sont là des aberrations et des conséquences immodérées de la

méthode; ce n'en sont pas de légitimes applications. Il faut donc

répéter que la méthode de Platon est la vraie méthode, et que qui ne

l'adopte pas court le risque de ne point s'entendre complétement avec

soi-même, et de parcourir la carrière sans la bien connaître, quel

que soit d'ailleurs son génie.

Aristote aurait donc pu apprendre de Platon d'abord ce qu'est la

méthode philosophique, et de quelle faculté de l'âme elle ressort;

il aurait pu apprendre de lui quel est le vrai fondement de la

morale; il aurait pu apprendre de quelle importance est le dogme de

l'immortalité, appuye sur l'étude de la conscience humaine; enfin,

il aurait pu apprendre que ce dogme, cette morale et cette méthode

reposent uniquement sur cette essentielle distinction de l'âme et du

corps.

Mais, certes, Aristote n'a rien ignoré de ce qu'enseignait Platon;

et s'il s'est décidé pour des solutions contraires, c'est à

parfait escient. Malheureusement les siècles ont prononcé dans ces

grandes controverses, et c'est à Platon qu'ils ont donné raison.

Le témoignage même des siècles ne serait rien; mais l'observation

attentive des faits s'élève contre Aristote, et c'est la vérité

qui dépose contre lui. Il faut le déclarer, quoi qu'il en coûte:

Aristote, en contredisant Platon, a rétrogradé vers le passé; il a

rebroussé chemin à peu près jusqu'à l'Ionisme; et malgré la sagacité

des développements nouveaux qu'il a donnés à des principes surannés,

le germe que contenaient ces principes n'a pas tarde à reparaître: si

le maître lui-même a su échapper au sensualisme, son école presque

tout entière y est fatalement tombée.

C'est donc à une condamnation presque absolue d'Aristote que nous

sommes arrivés en le comparant à Platon. Le jugement eût été le même

si nous en avions appelé à Descartes; la réponse n'aurait pas changé

pour être donnée à deux mille ans de distance, parce que la vérité

ne change point. Voilà, ce semble, ce grand Traité de l'âme bien

abaissé; voilà d'immenses erreurs et des lacunes non moins immenses.

Par quels mérites se relèvera-t-il donc à nos yeux? Ces mérites, les

voici; et s'ils sont moins élevés que nous ne l'eussions désiré,

ils le sont bien assez encore pour justifier toute la gloire du

péripatétisme.

Rendons d'abord toute justice à la forme même de l'ouvrage et à sa

composition. De toutes les oeuvres d'Aristote, sans en excepter même

la Logique ni l'Histoire des animaux, celle-ci est certainement la

plus accomplie. Le plan est, comme on l'a vu plus haut, parfaitement

simple et parfaitement suivi. Après une vue générale et rapide

des parties principales de son sujet, Aristote s'enquiert de la

tradition, qu'il examine assez longuement; puis, traitant la question

du point de vue qui lui est propre, il étudie l'une après l'autre les

quatre grandes facultés qu'il reconnaît à l'âme; et il termine par

des généralités qui résument ce qui précède. La plupart des ouvrages

aristotéliques ne nous sont arrivés que dans un état de désordre et

de mutilation qui permet rarement d'en juger l'ensemble. Jusqu'à

présent la sagacité des érudits a échoué devant la Métaphysique,

que personne n'a pu restituer légitimement. On sait quelle est

l'interversion des livres de la Politique. On sait les lacunes de

la Poétique, les doubles et triples rédactions de la Rhétorique et

de la Morale. L'Histoire même des animaux n'est point terminée; et

le dixième et dernier livre, qui n'appartient point à Aristote, ne

nous donne pas, et nous ne trouvons point ailleurs, le grand résumé

qui devrait compléter des théories aussi vastes et les relier entre

elles. La Physique n'est pas davantage à l'abri de toute critique.

La Logique même, tout admirable qu'en est la composition, présente

quelques taches: les parties diverses de cette construction colossale

ne se tiennent pas assez entre elles; et, bien que les rapports

de subordination qui les unissent incontestablement se révèlent à

une étude patiente, les meilleurs esprits ont pu s'y tromper, dans

l'antiquité comme dans les temps modernes. La biographie d'Aristote,

on le sait, peut nous expliquer fort bien les défauts qui nous

choquent dans ses oeuvres. Élève de Platon jusqu'à l'âge de quarante

ans à peu près, plus tard mêlé aux affaires politiques de l'Asie

Mineure et de la Macédoine, précepteur d'Alexandre, Aristote,

selon toute apparence, ne publia pas un seul de ses ouvrages avant

cinquante ans.

À cette époque même, livré tout entier à l'enseignement d'une

nombreuse école, il ne paraît pas qu'il ait pu donner à cette

publication tous les soins nécessaires. L'exil et la mort vinrent le

surprendre à soixante-deux ans, avant qu'il eût pu mettre la dernière

main à aucun de ses travaux; et ses manuscrits, confus et inachevés,

devinrent l'héritage d'un élève bien capable de les comprendre, mais

qui ne prit pas la peine de les classer, laissant ce soin pieux à des

mains moins habiles et moins éclairées. Par une exception peut-être

unique, le Traité de l'Âme, s'il n'a pas reçu toute la perfection

qu'un auteur plus minutieux pourrait donner à ses écrits, a reçu

cependant toute cette perfection qu'Aristote prétendait, à ce qu'il

semble, donner aux siens. C'est dans le Traité de l'Âme, plus que

partout ailleurs, qu'on peut bien voir ce qu'est toute sa manière,

cette ordonnance grandiose et lucide des pensées, ce style concis

et ferme jusqu'à l'obscurité et à la sécheresse axiomatiques, sans

ornements d'aucun genre qu'une admirable justesse, une incomparable

propriété d'expressions, une vigueur sans égale, et, au milieu d'une

apparente et réelle négligence, des allures où éclate toujours la

puissance du génie.

Ce sont là les qualités extérieures du style aristotélique; il

en a d'autres plus profondes, dont la philosophie lui doit plus

particulièrement tenir compte. La forme que la science y revêt est

celle même qu'elle a depuis lors conservée, et qu'elle ne changera

point. Nous ne savons pas au juste ce qu'était la forme adoptée par

la philosophie antérieurement à Platon. Je ne parle pas de cette

philosophie qui écrivait en vers et conservait, au grand préjudice de

la pensée, les indécisions de la poésie, sans en garder les grâces.

Mais les ouvrages de Démocrite, dont le génie a tant de rapport

avec celui d'Aristote, ne sont point parvenus jusqu'à nous; et les

rares fragments qui nous en restent ne permettent pas d'en porter

un jugement bien précis. Les Sophistes n'ont pu rien faire pour la

science, parce qu'ils ne la prenaient point au sérieux. Quant à la

forme du dialogue adoptée par Platon, c'est une exception absolument

inimitable, d'abord par la perfection où Platon a su le porter, et

ensuite par l'insuffisance même du procédé. On peut voir ce que le

dialogue a fourni à Leibniz et même à Malebranche. Entre les mains

du disciple de Socrate, il a produit des chefs-d'oeuvre qu'Aristote

avait essayé d'imiter, bien vainement sans doute. Platon non plus,

tout grand artiste qu'il est, n'aurait certainement pas choisi de

lui-même une telle forme, et son génie livré à lui seul n'en eût

pas tiré un tel parti. Mais Socrate avait posé trente ans devant

lui. Le dialogue, la discussion, avait été toute sa puissance et

tout son enseignement. En voulant reproduire l'esprit, si ce n'est

tout à fait les doctrines de Socrate, Platon n'avait pas à choisir.

Le récit aurait glacé ces vivantes démonstrations; et cela est si

vrai, bien que Xénophon ne s'en soit pas aperçu, que Platon n'a été

ni le seul, ni même le premier à reproduire ces conversations qui

avaient instruit Athènes, et l'avaient charmée tout en l'irritant.

Que devenaient ces conversations, du moment que Socrate cessait

d'y figurer en personne? L'art a fait beaucoup sans doute pour

les dialogues de Platon, mais la réalité a fait encore plus. Si

les Platons sont bien rares, les Socrates le sont davantage. Le

dialogue platonicien ne serait désormais possible qu'à la condition

d'un nouveau personnage aussi merveilleux, et peut-être même à

la condition d'une catastrophe aussi lamentable. La philosophie

s'interdira donc à jamais le dialogue, sous peine de se laisser

entraîner à une imitation vaine. Que le dialogue reste le monopole

éternel de Platon, puisqu'il n'a été donné qu'à lui seul d'avoir un

Socrate pour maître. Que ce soit pour lui un titre de gloire aussi

incontestable, s'il est moins grand, que la théorie des Idées. Mais

le dialogue ne peut être la forme vraie de la science, malgré les

services qu'il lui a rendus une fois. Aristote peut donc légitimement

passer à nos yeux pour avoir donné à la philosophie la forme qui

lui est propre. Il semble bien que d'autres sciences, la médecine,

par exemple, avaient déjà trouvé la leur. Mais la philosophie

s'ignorait encore. Aristote le premier lui fit tenir le langage

qui lui convient; et le Traité de l'Âme est son chef-d'oeuvre, de

même qu'avec la Métaphysique, il renferme ses théories les plus

importantes.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 53 / 145 题