IV.

On le voit: si, dans l'ordre actuel des choses, l'âme est unie au

corps, si elle n'en peut être matériellement séparée, elle peut du

moins, selon Platon, se distinguer si parfaitement de lui qu'elle

se fait une existence dans laquelle le corps n'est plus réellement

pour rien. L'âme en est donc profondément distincte. Et notez bien

qu'il ne s'est agi jusqu'ici dans les théories de Platon que de

faits réels, tous vérifiables à la plus scrupuleuse analyse, et

non point de ces hypothèses qui confirment la distinction de l'âme

et du corps, qui en sont des conséquences plus ou moins certaines,

mais qui ne la démontrent pas. Je veux parler de cette éternité que

Platon attribue à l'âme, de cette vie antérieure où l'âme sans le

corps a connu directement les Idées dont elle ne fait que se souvenir

ici-bas, de ces existences successives par lesquelles l'âme doit

passer pour recouvrer sa pureté première, de ces récompenses et de

ces peines que lui réserve la justice des dieux, selon qu'elle aura

bien ou mal vécu. Ces croyances, qui sont le fond du Platonisme, ont

sans doute une immense importance. Mais même en les négligeant, on

peut affirmer, sans la moindre hésitation, que Platon a procédé comme

Descartes dans cette grande distinction de l'âme et du corps, et que

sa théorie a la même vérité, si d'ailleurs elle présente aussi les

mêmes périls.

Mais Platon est allé plus loin que Descartes, en insistant encore

plus que lui sur les moyens qu'il convient d'employer pour bien

discerner l'âme du corps. Il a même indiqué les causes qui le

plus ordinairement empêchent les hommes de pouvoir faire cette

distinction, et de se bien connaître eux-mêmes. Descartes prévoyait,

en terminant ses principes (4e partie, § 201, éd. de M. Cousin),

«qu'il ne serait pas approuvé par ceux qui prennent leurs sens pour

la mesure des choses qui se peuvent connaître.» Et il ajoutait «qu'à

son avis, c'était faire grand tort au raisonnement humain que de

ne vouloir pas qu'il allât au-delà des yeux.» Platon a vingt fois

répété que, pour bien connaître la véritable nature de l'âme, «on ne

doit pas la considérer dans l'état de dégradation où la mettent son

union avec le corps et d'autres maux; et qu'il faut la contempler

attentivement, des yeux de l'esprit, telle qu'elle est en elle-même,

dégagée de tout ce qui lui est étranger. Ceux qui verraient Glaucus

le marin, disait-il encore, auraient peine à reconnaître sa première

forme, parce que les anciennes parties de son corps ont été, les unes

brisées, les autres usées et totalement défigurées par les flots, et

qu'il s'en est formé de nouvelles de coquillages, d'herbes marines

et de cailloux, de sorte qu'il ressemble plutôt à un monstre qu'à un

homme tel qu'il était auparavant. Ainsi, l'âme s'offre à nos regards

défigurée par mille maux. Mais voici par quel endroit il convient de

la regarder. C'est par son goût pour la vérité. Considérons à quelles

choses elle s'attache, quel commerce elle recherche, comme étant

par sa nature de la même famille que ce qui est divin, immortel,

impérissable. Considérons ce qu'elle peut devenir, lorsque, se

livrant tout entière à cette poursuite, elle s'élève par ce noble

élan du fond des flots qui la couvrent aujourd'hui, et qu'elle se

débarrasse des cailloux et des coquillages qu'amasse autour d'elle la

vase dont elle se nourrit, croûte épaisse et grossière de terre et

de sable.» (_République_, liv. X, p. 273, trad. de M. Cousin.) Puis,

dans cette sage conciliation que Platon a tentée entre le sensualisme

ionien et l'idéalisme de Mégare, il employait la douce ironie qu'il

avait apprise de Socrate, à se moquer «de ces hommes semés par

Cadmus, de ces vrais fils de la terre, qui soutiennent hardiment que

tout ce qu'ils ne peuvent pas palper n'existe en aucune manière;

de ces terribles gens qui voudraient saisir l'âme, la justice, la

sagesse, ou leurs contraires, comme ils saisissent à pleines mains

les pierres et les arbres qu'ils rencontrent, et qui n'ont que du

mépris, et n'en veulent pas entendre davantage, quand on vient leur

dire qu'il y a quelque chose d'incorporel.» (_Sophiste_, p. 252,

trad. de M. Cousin.) Platon n'est pas parvenu à convaincre tous ces

profanes, comme il les appelait encore; Descartes n'a pas davantage

persuadé tous les profanes de son temps. Mais Platon et Descartes

ont montré la route; les esprits attentifs et sérieux n'ont plus qu'à

les y suivre.

Maintenant est-il besoin de dire que Platon a fait de l'âme une

substance, au sens le plus rigoureux de ce mot? Tout ce que l'on

vient de voir ne le prouve-t-il pas assez? Et pour l'immortalité,

que dire encore, que tout le monde ne sache? Disons toutefois que

dans la philosophie de Platon, ce dogme a une importance et un

caractère qu'il n'a point ailleurs. Les religions, même les plus

positives et les plus éclairées, se contentent d'affirmer que

l'âme est immortelle, tout comme elles affirment que Dieu est.

La philosophie va beaucoup plus loin: elle ne se contente pas

d'affirmer, elle démontre. Elle cherche des preuves, les classe, les

discute, pour en faire ressortir, avec d'autant plus d'évidence, la

vérité que doit accepter la raison après l'avoir soumise librement

à son examen. Depuis le Phédon, la République et les Lois, l'esprit

humain a-t-il trouvé des arguments nouveaux? en a-t-il trouvé de

plus solides? Et est-il personne qui ne puisse adopter ceux qui

donnèrent à Socrate son imperturbable foi devant une mort inique

et cruelle? Quel immense intérêt s'attachait donc, pour Platon, à

cette question qui achève et comprend toutes les autres? La vie de

l'homme, telle qu'elle nous est faite ici-bas, lui apparut comme une

énigme indéchiffrable, et digne de pitié plutôt que d'étude, si rien

ne la suit. L'homme, s'il ne se rattache à rien de supérieur, s'il

ne se rattache point à Dieu, lui apparut comme un être inexplicable

et monstrueux. De là, dans son système, cette grande croyance de

l'immortalité, qui fait du Platonisme une sorte de religion tout

aussi inébranlable, et, sur quelques points, beaucoup plus complète

que toute autre. En un mot, après Socrate et Platon, les siècles

n'ont eu, sur ce dogme, absolument rien à faire, ils n'ont eu qu'à le

sanctionner.

Ceci nous explique sans la moindre peine pourquoi la morale de Platon

est à la fois si vraie et si sublime, si profonde et si pratique.

C'est une conséquence, quand une fois on a compris la vraie destinée

de l'âme, de comprendre aussi, dans toute son étendue, la loi qui

lui est imposée. Le philosophe n'a plus, comme le vulgaire, qu'à

interroger sa conscience; il y trouve la voix intérieure qui parlait

si haut à Socrate, et que tout homme porte en lui, si d'ailleurs

tout homme ne sait pas l'entendre aussi bien, et la suivre aussi

docilement. Le philosophe n'a donc qu'à recueillir ces infaillibles

oracles; et mieux il les aura écoutés, plus son langage prendra de

grandeur et d'autorité. Si Platon a mieux parlé de la morale que

ne l'a fait Aristote, si surtout il a su l'inspirer mieux que son

disciple, n'en cherchons pas d'autre cause. Platon a mieux compris

la nature de l'âme, parce qu'en ne voyant en elle que la pensée,

il l'a prise par son essence, et ne l'a point dénaturée en lui

prêtant des facultés qu'elle n'a point. Platon même en ceci est

bien plus grand que Descartes: parti d'un principe identique, il en

tire des conséquences morales que le philosophe moderne a passées

sous silence, conséquences qui n'avaient plus, il est vrai, au

dix-septième siècle, la même importance qu'au sein du paganisme,

mais que la science du moins réclamait comme un indispensable

complément[8].

[Note 8: _Barthélemy Saint-Hilaire._]

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 52 / 145 题