En poétique comme en tant d'autres sciences, Aristote a le privilége
inouï d'avoir été le plus ancien en date et d'être resté supérieur à
tout ce qui l'a suivi. Il paraît bien que c'est lui qui le premier
a pensé qu'on pouvait faire des principes de la poésie, dans son
ensemble et dans ses genres divers, une théorie régulière et
systématique. Il a sans doute trouvé bien des germes dans Platon;
mais là, peut-être, moins qu'ailleurs, il a pu faire des emprunts à
son maître. Dans les dialogues, Socrate ne juge guère de la poésie
que comme en jugent, dans les entretiens de chaque jour, les sociétés
même les plus polies et les plus délicates. On ne disserte pas quand
on cause; on professe encore moins; car ce serait insupportable;
et Socrate a trop de goût pour être jamais pédant. Ainsi, avant
Aristote, bien des gens d'esprit avaient émis sur les oeuvres des
poëtes les opinions les plus justes et les plus graves; mais
personne avant lui n'avait essayé de faire de ces opinions un corps
de doctrine, et de les approfondir en remontant jusqu'aux principes
sur lesquels elles s'appuient.
À côté d'Aristote, il n'y a que deux noms que la gloire prononce
après le sien: c'est Horace et Boileau. Je ne veux les déprécier
ni l'un ni l'autre; ils ont leur grandeur, que je ne nie point,
et qu'atteste assez le culte mérité dont ils ne cesseront d'être
l'objet. Mais à quelle distance ne sont-ils point d'Aristote?
D'abord, ils n'en sont que les échos, je ne dis pas les imitateurs;
et les préceptes qu'ils répètent après lui, en leur donnant plus de
grâce, ne viennent pas de leur propre génie. Ils se bornent à les lui
emprunter en les ornant d'une forme nouvelle. Leurs vers gracieux
ou sensés en ont heureusement propagé les règles, en faisant comme
des proverbes littéraires. C'est beaucoup de graver dans la mémoire
l'expression concise et forte de la vérité; mais c'est plus encore de
découvrir la vérité elle-même et de la mettre dans tout son jour.
L'oeuvre d'Horace, moins complète que celle de Boileau, est pourtant
préférable. Quoiqu'on ne puisse juger d'une langue morte aussi
sûrement que de la sienne, le style d'Horace paraît non-seulement
plus élégant, mais aussi plus propre au sujet qu'il traite. C'est
une simple lettre en vers qu'il écrit à des amis; et ce cadre, où il
peut se jouer à son gré, lui convient à merveille. Il peut retenir
quelque chose de l'abandon platonicien; et la négligence, à laquelle
il se laisse aller si volontiers, est une parure de plus. Elle voile
à demi des contours un peu vagues. Mais Horace n'a pas la prétention
d'instruire. Il rappelle dans une épître nonchalante des idées cent
fois répétées dans les causeries familières, et il s'est bien gardé
de se faire précepteur; les Pisons n'auraient point reconnu leur
spirituel ami sous l'austérité d'un pédagogue.
Boileau, en essayant d'être didactique, n'a pas craint d'être
plus sévère; il a fait tout un poëme en quatre chants. Il est
vrai qu'il en donnait six au Lutrin. Son oeuvre a l'ordre et la
symétrie d'un traité en forme. Après les conseils les plus sages
et après l'histoire de la poésie française, il décrit, il étudie
presque, chacun des genres, à commencer par l'idylle, l'églogue,
l'élégie, l'ode, et à suivre par le sonnet, qu'il vante beaucoup
trop, l'épigramme, le rondeau, le madrigal, et la satire. Puis, il
s'élève à des sujets plus hauts, et il traite de la tragédie, du
poëme épique, de la comédie, pour finir par de nouveaux conseils,
que couronnent des flatteries au grand roi sous lequel il vit. On
a reproché à Boileau des jugements qui ne sont pas toujours dictés
par la justice et le bon goût: il a méconnu le Tasse et Quinault; il
oublie la Fontaine avec la fable[1]. On peut lui reprocher avec non
moins de raison des vers trop peu châtiés, et plus d'une expression
vulgaire.
[Note 1: Boileau répare cet oubli, du moins en partie, dans sa lettre
de réconciliation à Charles Perrault; mais il y semble encore mettre
la Fontaine sur la ligne de Voiture et de Sarazin.]
Mais à quoi bon s'arrêter à ces critiques de détail? Bien qu'on ait
parlé plus d'une fois des trois Poétiques[2], il n'y a véritablement
qu'une Poétique qui mérite ce nom: c'est celle d'Aristote. Les deux
autres doivent trouver une place dans l'histoire de la poésie: elles
n'en ont pas dans l'histoire de la science et de la philosophie.
Aristote seul est un maître et un guide pour quiconque veut pénétrer
dans ces questions difficiles et charmantes.
[Note 2: Parfois même, on parle de quatre, en y joignant celle de
Vida.]
Suivons-le donc pas à pas et voyons ce qu'il nous enseigne. Nous
sommes bien sûrs à l'avance que nous n'aurons point à regretter de
nous être mis à son école; car il est poëte aussi, en même temps
qu'il est philosophe.
Aristote se proposait, ainsi qu'il l'annonce dès les premières lignes
de son ouvrage, de s'occuper de la poésie en général, et il comptait
surtout traiter des trois genres principaux: la tragédie, le poëme
épique et la comédie, sans oublier quelques genres secondaires, et
notamment le dithyrambe. Dans sa Poétique, telle qu'elle nous est
parvenue, il n'est question que de la tragédie et du poëme épique. La
théorie de la comédie ne s'y trouve pas, soit que l'auteur ne l'ait
point faite, en dépit de son dessein formellement exprimé, soit que
le temps ne l'ait pas laissée arriver jusqu'à nous, ce qui semble
plus probable. Il faut se résigner à cette perte, qui forme une
lacune fâcheuse dans l'ensemble des théories.
Les généralités par lesquelles débute Aristote sont assez brèves;
mais elles sont justes et profondes. À ses yeux, la poésie, ou l'art
en général, est une imitation, comme le lui avait appris Platon, son
maître.
En effet, il passe d'un bond à la poésie, et il en donne les règles
et les exemples. Du bon il va au beau. Le beau est l'éclat du vrai.
Le même principe les régit.
Telle est l'opinion de Barthélemy Saint-Hilaire, le philosophe
traducteur du père des philosophes.