III.

Les quatre volumes de la Logique parcourue, on s'écrie avec Voltaire:

«Quel homme qu'Aristote, qui trace les règles de la Tragédie de la

même main dont il a donné celles de la Dialectique, de la Morale, de

la Politique, et dont il a levé, autant qu'il a pu, le grand voile

de la nature! Peut-on s'empêcher de l'admirer, quand on voit qu'il

a connu à fond tous les principes de l'éloquence et de la poésie?

Où est le physicien de nos jours chez qui l'on puisse apprendre à

composer un discours et une tragédie? Aristote fit voir après Platon

que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous

les arts. Les lois qu'il donne sont encore aujourd'hui celles de nos

bons auteurs.»

Au dix-huitième siècle, les plus grands et les plus exacts des

historiens de la philosophie se taisent sur la Poétique d'Aristote.

Brucker et Tennemann, sans parler de Tiedemann, la passent

dédaigneusement sous silence. De nos jours même, M. Henri Ritter

ne suppose pas davantage qu'elle soit digne d'un regard. On dirait

vraiment que c'est la chose la plus simple du monde et la plus

indifférente qu'un philosophe législateur du goût, et que les

exemples en sont si vulgaires, qu'il n'est pas besoin de mentionner

celui-là. Voltaire a pleine raison quand il établit que c'est

l'esprit philosophique qui conduit tous les arts, guidés par lui

secrètement et à leur insu. Mais on peut s'étonner que ce soit

un homme de lettres qui revendique ce titre pour une science qui

n'était pas précisément la sienne, et qu'un tel titre ait été omis

par les annalistes savants et laborieux de la philosophie. Ce n'est

pas cependant pour la philosophie un mince honneur; et, toute riche

qu'elle peut être, elle aurait bien tort de négliger rien de ce qui

étend et embellit son domaine. Le beau, sous toutes ses formes, est

une des idées qu'elle approfondit et qu'elle cultive légitimement,

et elle a le droit de suivre cette idée jusqu'à un certain point

dans ses applications. Elle n'est pas tenue sans doute d'étudier

la poétique comme elle étudie la psychologie, la morale ou la

métaphysique; mais, quand elle traite des beaux-arts, comme le fait

Aristote, en posant les principes généraux et essentiels, c'est un

service de plus qu'elle rend à l'esprit humain, et qu'elle seule est

capable de lui rendre. La poésie, non plus que les autres arts, n'a

pas le secret de ses propres charmes et de sa puissance. Bien plus,

si elle recherche ce secret, elle s'abdique et se perd en voulant

se connaître. Il est fort heureux qu'Homère n'ait point pensé à se

rendre compte de son génie; car probablement, détourné par ce soin,

il ne nous eût point donné l'Iliade; mais il est fort heureux aussi

que d'autres nous apprennent pourquoi l'Iliade est si parfaite et

si belle; et cette découverte des principes n'appartient qu'à la

philosophie, qui fonde et dirige la critique.

Loin donc de blâmer Aristote d'avoir composé un traité de poétique,

il faut l'en remercier; car, depuis deux mille ans passés, ce traité

a fait loi sur presque tous les points qu'il touche et qu'il a réglés

définitivement. Il a beau être inachevé, incomplet; le texte, que

nous en a transmis une tradition trop peu attentive, a beau être

altéré de mille manières, la pensée n'en est pas moins en général

éclatante et sûre. Elle se fait jour à travers ces ruines et ces

ténèbres; et, quand on l'étudie comme elle le mérite, elle apparaît,

dans les bornes où elle se renferme, comme le code du bon sens et du

bon goût. Aristote n'a pas tout dit certainement; et, depuis lui,

l'esprit humain n'a pas laissé que de marcher et de faire de grands

progrès; mais presque tout ce qu'il a dit est incontestable; et,

comme la vérité ne change pas, toutes celles qu'il a découvertes et

démontrées sont de nos jours aussi jeunes, aussi belles que de son

temps. Voltaire ne se trompait point, en croyant avec Corneille qu'il

commentait, et même avec Lessing, son adversaire, que s'écarter des

règles d'Aristote, c'était courir grand risque de s'égarer.

Il est possible qu'une telle assertion, surannée et audacieuse tout

ensemble, provoque encore plus d'un sourire à l'heure qu'il est.

Notre siècle, il y a moins de trente ans, a institué de grandes

discussions littéraires, dont le retentissement n'a point encore

tout à fait cessé. Je me garderai bien de ranimer les querelles des

romantiques et des classiques, tout en reconnaissant volontiers et

en regrettant ce qu'avaient d'honorable et d'élevé ces passions

intellectuelles, remplacées par de moins dignes et de moins

innocentes. Mais, pour tous les juges compétents, la question a

été décidée en faveur des règles, qu'attaquaient si violemment des

esprits plus téméraires que sensés. On se fiait beaucoup à ses

forces, sans avoir assez réfléchi à l'emploi qu'on en devait faire.

On voulait marcher par des voies nouvelles, et l'on n'y rencontrait

que des précipices. Les oeuvres qu'on tentait étaient monstrueuses,

au lieu d'être parfaites; et elles valaient moins encore, s'il est

possible, que le système hautain et vide qui prétendait les inspirer.

À bout de faux pas, d'expériences avortées, il a fallu revenir à

ces routes qu'on trouvait si monotones et si plates; il a fallu se

soumettre à ce joug qui semblait si lourd et si gênant, parce qu'on

ne savait pas le porter; et les règles sont sorties plus claires et

plus fermes de ces conflits où on les avait tant maltraitées et tant

obscurcies.

Naturellement, Aristote n'avait pas été plus épargné que ces règles.

Il passait pour en être le père et le rigide défenseur. Il eut sa

part des colères qu'elles excitaient; et son nom, tout vieux qu'il

était, fut un des plus souvent invoqués par les deux camps. On

le citait en sens contraire, et l'on voulait de part et d'autre

s'abriter sous cette grande autorité. Par malheur, on le comprenait

fort mal; et l'Aristote de notre temps, dont Corneille, il faut bien

l'avouer, était bien un peu coupable, ne ressemblait guère plus au

véritable Aristote que celui de la scolastique. Les trois unités

qu'on lui attribuait si gratuitement, pour les lui reprocher ou

pour l'en féliciter, n'étaient pas de lui. D'autres principes non

moins respectables qu'on lui prêtait encore, ne lui appartenaient

pas davantage; et la tradition qui se dénature si vite, sans devenir

tout à fait fausse, n'était guère plus fidèle de notre temps qu'elle

ne l'avait été dans le moyen âge et la renaissance. Elle avait

inventé des axiomes en poétique, comme elle en inventait jadis en

métaphysique et en psychologie. Aristote en était responsable, bien

qu'il n'y eût jamais songé et qu'il fût impossible de les découvrir

dans ses écrits. De nos jours on connaît mieux son oeuvre, et l'on

peut être aisément plus équitable, en même temps qu'on est plus

exact. En étudiant directement Aristote, on ne lui fera dire que ce

qu'il a dit. Mais on peut être assuré qu'on l'admirera tout autant.

Réduit aux proportions qui sont les siennes, il n'en sera pas moins

grand; il ne diminuera point, parce qu'on lui enlèvera quelques

théories contestables qui ne sont pas son bien.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 43 / 145 题