Les quatre volumes de la Logique parcourue, on s'écrie avec Voltaire:
«Quel homme qu'Aristote, qui trace les règles de la Tragédie de la
même main dont il a donné celles de la Dialectique, de la Morale, de
la Politique, et dont il a levé, autant qu'il a pu, le grand voile
de la nature! Peut-on s'empêcher de l'admirer, quand on voit qu'il
a connu à fond tous les principes de l'éloquence et de la poésie?
Où est le physicien de nos jours chez qui l'on puisse apprendre à
composer un discours et une tragédie? Aristote fit voir après Platon
que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous
les arts. Les lois qu'il donne sont encore aujourd'hui celles de nos
bons auteurs.»
Au dix-huitième siècle, les plus grands et les plus exacts des
historiens de la philosophie se taisent sur la Poétique d'Aristote.
Brucker et Tennemann, sans parler de Tiedemann, la passent
dédaigneusement sous silence. De nos jours même, M. Henri Ritter
ne suppose pas davantage qu'elle soit digne d'un regard. On dirait
vraiment que c'est la chose la plus simple du monde et la plus
indifférente qu'un philosophe législateur du goût, et que les
exemples en sont si vulgaires, qu'il n'est pas besoin de mentionner
celui-là. Voltaire a pleine raison quand il établit que c'est
l'esprit philosophique qui conduit tous les arts, guidés par lui
secrètement et à leur insu. Mais on peut s'étonner que ce soit
un homme de lettres qui revendique ce titre pour une science qui
n'était pas précisément la sienne, et qu'un tel titre ait été omis
par les annalistes savants et laborieux de la philosophie. Ce n'est
pas cependant pour la philosophie un mince honneur; et, toute riche
qu'elle peut être, elle aurait bien tort de négliger rien de ce qui
étend et embellit son domaine. Le beau, sous toutes ses formes, est
une des idées qu'elle approfondit et qu'elle cultive légitimement,
et elle a le droit de suivre cette idée jusqu'à un certain point
dans ses applications. Elle n'est pas tenue sans doute d'étudier
la poétique comme elle étudie la psychologie, la morale ou la
métaphysique; mais, quand elle traite des beaux-arts, comme le fait
Aristote, en posant les principes généraux et essentiels, c'est un
service de plus qu'elle rend à l'esprit humain, et qu'elle seule est
capable de lui rendre. La poésie, non plus que les autres arts, n'a
pas le secret de ses propres charmes et de sa puissance. Bien plus,
si elle recherche ce secret, elle s'abdique et se perd en voulant
se connaître. Il est fort heureux qu'Homère n'ait point pensé à se
rendre compte de son génie; car probablement, détourné par ce soin,
il ne nous eût point donné l'Iliade; mais il est fort heureux aussi
que d'autres nous apprennent pourquoi l'Iliade est si parfaite et
si belle; et cette découverte des principes n'appartient qu'à la
philosophie, qui fonde et dirige la critique.
Loin donc de blâmer Aristote d'avoir composé un traité de poétique,
il faut l'en remercier; car, depuis deux mille ans passés, ce traité
a fait loi sur presque tous les points qu'il touche et qu'il a réglés
définitivement. Il a beau être inachevé, incomplet; le texte, que
nous en a transmis une tradition trop peu attentive, a beau être
altéré de mille manières, la pensée n'en est pas moins en général
éclatante et sûre. Elle se fait jour à travers ces ruines et ces
ténèbres; et, quand on l'étudie comme elle le mérite, elle apparaît,
dans les bornes où elle se renferme, comme le code du bon sens et du
bon goût. Aristote n'a pas tout dit certainement; et, depuis lui,
l'esprit humain n'a pas laissé que de marcher et de faire de grands
progrès; mais presque tout ce qu'il a dit est incontestable; et,
comme la vérité ne change pas, toutes celles qu'il a découvertes et
démontrées sont de nos jours aussi jeunes, aussi belles que de son
temps. Voltaire ne se trompait point, en croyant avec Corneille qu'il
commentait, et même avec Lessing, son adversaire, que s'écarter des
règles d'Aristote, c'était courir grand risque de s'égarer.
Il est possible qu'une telle assertion, surannée et audacieuse tout
ensemble, provoque encore plus d'un sourire à l'heure qu'il est.
Notre siècle, il y a moins de trente ans, a institué de grandes
discussions littéraires, dont le retentissement n'a point encore
tout à fait cessé. Je me garderai bien de ranimer les querelles des
romantiques et des classiques, tout en reconnaissant volontiers et
en regrettant ce qu'avaient d'honorable et d'élevé ces passions
intellectuelles, remplacées par de moins dignes et de moins
innocentes. Mais, pour tous les juges compétents, la question a
été décidée en faveur des règles, qu'attaquaient si violemment des
esprits plus téméraires que sensés. On se fiait beaucoup à ses
forces, sans avoir assez réfléchi à l'emploi qu'on en devait faire.
On voulait marcher par des voies nouvelles, et l'on n'y rencontrait
que des précipices. Les oeuvres qu'on tentait étaient monstrueuses,
au lieu d'être parfaites; et elles valaient moins encore, s'il est
possible, que le système hautain et vide qui prétendait les inspirer.
À bout de faux pas, d'expériences avortées, il a fallu revenir à
ces routes qu'on trouvait si monotones et si plates; il a fallu se
soumettre à ce joug qui semblait si lourd et si gênant, parce qu'on
ne savait pas le porter; et les règles sont sorties plus claires et
plus fermes de ces conflits où on les avait tant maltraitées et tant
obscurcies.
Naturellement, Aristote n'avait pas été plus épargné que ces règles.
Il passait pour en être le père et le rigide défenseur. Il eut sa
part des colères qu'elles excitaient; et son nom, tout vieux qu'il
était, fut un des plus souvent invoqués par les deux camps. On
le citait en sens contraire, et l'on voulait de part et d'autre
s'abriter sous cette grande autorité. Par malheur, on le comprenait
fort mal; et l'Aristote de notre temps, dont Corneille, il faut bien
l'avouer, était bien un peu coupable, ne ressemblait guère plus au
véritable Aristote que celui de la scolastique. Les trois unités
qu'on lui attribuait si gratuitement, pour les lui reprocher ou
pour l'en féliciter, n'étaient pas de lui. D'autres principes non
moins respectables qu'on lui prêtait encore, ne lui appartenaient
pas davantage; et la tradition qui se dénature si vite, sans devenir
tout à fait fausse, n'était guère plus fidèle de notre temps qu'elle
ne l'avait été dans le moyen âge et la renaissance. Elle avait
inventé des axiomes en poétique, comme elle en inventait jadis en
métaphysique et en psychologie. Aristote en était responsable, bien
qu'il n'y eût jamais songé et qu'il fût impossible de les découvrir
dans ses écrits. De nos jours on connaît mieux son oeuvre, et l'on
peut être aisément plus équitable, en même temps qu'on est plus
exact. En étudiant directement Aristote, on ne lui fera dire que ce
qu'il a dit. Mais on peut être assuré qu'on l'admirera tout autant.
Réduit aux proportions qui sont les siennes, il n'en sera pas moins
grand; il ne diminuera point, parce qu'on lui enlèvera quelques
théories contestables qui ne sont pas son bien.