Il ne se fait point d'illusion sur les lacunes de ce traité
sommaire.--La Poétique d'Aristote, dit-il, est à la fois mutilée et
très-incomplète. Le temps peut-être lui a fait une partie de ces
outrages; mais il semble assez probable aussi que c'est l'auteur
lui-même qui a laissé son oeuvre dans ce fâcheux état. Pressé par
la persécution et par la mort, volontaire ou violente, il n'a pu
mettre la dernière main à ce monument, non plus qu'à tant d'autres
parvenus jusqu'à nous avec les traces d'un désordre non moins
évident, qu'on ne saurait davantage attribuer aux éditeurs que le
hasard leur a donnés. De plus, on se rappelle qu'Aristote, soit par
modestie, soit par nécessité, ne commença que tard à écrire, et
qu'il ne publia presque rien de son vivant. Il comptait sans doute
sur des années plus longues que celles qui lui furent accordées,
et la Poétique a subi le sort commun de tout ce qu'il avait fait.
Je m'afflige donc, sans trop m'étonner, des irrégularités de
toute sorte qui la déparent; mais je soutiens que, malgré tant de
lacunes, tant d'obscurités, tant d'insuffisances, sans même parler
d'interpolations incontestables, la Poétique est encore digne du
génie d'Aristote. Il suffit de quelques morceaux du genre de ceux que
je viens de discuter, pour affirmer sans la moindre hésitation qu'ils
appartiennent bien réellement à celui dont ils portent le nom. À
certains traits, l'empreinte du philosophe est reconnaissable; et il
n'y a que lui dans la Grèce, si féconde d'ailleurs en beaux esprits,
qui pût concevoir et exprimer sous cette forme de telles pensées.
Regrettons, si nous le voulons, de n'en avoir qu'une faible partie;
mais ne réduisons pas encore notre richesse, en ne comprenant point
assez tout ce que vaut ce trésor.
Voilà deux mille ans et plus que ces pages ont été écrites; et avec
elles, c'est la critique littéraire qui est née, et qui, dès ce
moment, a eu sa méthode, son objet, et quelques-uns de ses principes
essentiels. Depuis lors et surtout depuis un siècle, la critique a
fait de grands progrès qu'il serait bien inutile et bien injuste de
nier. Nous pouvons même le prédire sans vanité: notre siècle compte
en ce genre des maîtres que la postérité prendra pour modèles.
Mais je crois rehausser encore le mérite de ces maîtres respectés,
en disant qu'ils n'ont fait que renouer et continuer la tradition
d'Aristote. Certainement, quand on voit ce qu'est devenue la critique
entre les mains de M. Villemain, on peut trouver que la distance est
considérable; la critique, ainsi comprise, prend place au niveau
de l'histoire elle-même, sans cesser d'être toujours la maîtresse
souveraine du goût. La profondeur et l'étendue, avec la haute
moralité, ne messiéent pas plus à l'histoire des faits intellectuels
qu'à l'histoire des événements militaires ou sociaux. L'historien de
l'esprit peut être aussi grand que l'historien de la politique; et
ce n'est pas une faible gloire d'avoir ajouté cette branche nouvelle
au domaine de l'intelligence. Mais je dis que les germes de tout ce
qui a suivi sont déjà dans l'oeuvre du philosophe grec. En date, la
Poétique est le premier monument; et en mérite, elle est un des plus
importants de la critique telle que nous la pratiquons.
Aristote ne connaît que la Grèce, c'est vrai; aujourd'hui nous
connaissons l'esprit humain entier; et il n'est pas une oeuvre
quelque peu digne d'attention qui échappe à nos regards, et que
nous ne puissions étudier. L'Europe compte à elle seule cinq ou
six langues qui depuis plusieurs siècles ont produit des oeuvres
considérables de tout ordre; et nos yeux peuvent s'étendre de
l'Europe à toutes les autres contrées, dont quelques-unes, sans
rivaliser avec elle, valent bien du moins qu'elle les connaisse, ne
serait-ce que pour y retrouver ses propres origines. La critique
peut donc de nos jours user des matériaux les plus vastes; et ses
jugements peuvent être d'autant plus justes que les comparaisons sur
lesquelles ils se fondent sont plus nombreuses. Tous les temps,
depuis le berceau du genre humain, toutes les nations posent devant
elle; et pour savoir ce que sont relativement leurs oeuvres, elle n'a
qu'à les faire comparaître et répondre tour à tour. Aristote n'avait
rien de pareil à sa disposition; et cette vaste expérience lui a
été refusée, à la fois par l'époque où il a paru, et par le peuple
auquel il s'adressait. Mais il s'est trouvé que ce peuple avait été
si admirablement doué par la nature et tenait une telle place dans
les desseins de Dieu, qu'à lui seul et tout restreint qu'il était, il
en a su, dans ces délicats mystères de l'esprit et du goût, plus que
le reste du monde. Homère, Phidias, Platon, Sophocle, Démosthène, et
tant d'autres, qui les égalait alors? Et depuis, qui les a surpassés?
La variété des oeuvres n'était pas moins grande que leur perfection;
et le philosophe n'avait pas besoin, quand même il l'aurait pu,
de sortir de la Grèce; elle lui offrait en tout genre des modèles
accomplis, aussi divers que parfaits. S'il ne pouvait point étudier
toute l'humanité, il étudiait du moins l'humanité dans ce qu'elle a
de plus beau.
C'est ainsi qu'on peut expliquer le prodigieux mérite des théories
d'Aristote; et, loin de le blâmer d'avoir mis en maxime les pratiques
des Grecs, il faut l'en remercier. C'était à un Grec de donner au
monde le secret des chefs-d'oeuvre de la Grèce. Ce n'était point
assez d'avoir produit ces chefs-d'oeuvre; il fallait encore les faire
comprendre; et au génie spontané des poëtes est venu s'ajouter le
génie de la critique, qui ne crée pas, mais qui réfléchit. C'est là
un immense honneur; et dans les annales de l'esprit humain, il n'y
a qu'un peuple qui ait su le conquérir. Herder remarque avec raison
que «la philosophie des arts devait naître dans la Grèce, parce qu'en
suivant le mouvement libre de la nature et les inspirations d'un
goût infaillible, les poëtes et les artistes de cet heureux pays
réalisaient la théorie du beau, avant que personne n'en eût encore
tracé les lois. Le zèle prodigieux avec lequel furent cultivées
l'épopée, la poésie dramatique et l'éloquence, ajoute Herder, éleva
nécessairement l'analyse littéraire à une perfection inconnue parmi
nous. Quelques fragments mutilés et les écrits d'Aristote, voilà
ce qui nous reste de ce genre d'écrits. Ils suffisent pour montrer
quelles étaient dans l'antiquité la pénétration et l'élégante
délicatesse de la critique[3].» Ce jugement du grand historien de
l'humanité serait équitable, s'il ne rabaissait pas un peu trop
les modernes devant les anciens. Au temps de Herder, la critique,
dont il était un des plus nobles représentants, n'était pas si
impuissante qu'il a l'air de le penser, peut-être par un scrupule
de modestie. Mais, quoi qu'il en soit, Herder a bien vu la haute
importance des monuments de critique que la Grèce nous a légués. Dans
le mouvement général de l'esprit humain, ces monuments tiendront
toujours une place nécessaire, parce qu'ils marquent et assurent
les lentes conquêtes de la réflexion à côté et à la suite des élans
de l'inspiration et de la spontanéité des peuples. Il a été donné
à la Grèce de réunir en une harmonie et une beauté égales ces deux
extrémités de l'intelligence humaine. C'est un privilége dont elle
seule a joui entre les nations qui ont brillé à l'origine des temps.
[Note 3: Herder, _Idées sur la philosophie de l'histoire de
l'humanité_, livre XIII, chapitre 5, page 490, de la traduction de M.
Edgar Quinet.]
On ne peut pas croire, sans faire d'exagération sacrilége, que la
_Poétique_, si le génie d'Aristote avait pu l'achever, aurait en son
genre valu l'_Iliade_, et que le critique se serait élevé au niveau
du poëte; mais on peut affirmer que les ruines informes qui sont
arrivées jusqu'à nous sont encore si précieuses et si éclatantes que
leur gloire efface tant d'autres monuments plus complets, mais moins
beaux, qui n'ont été possibles après elles qu'à la condition de les
imiter en les perfectionnant.