V.

Il ne se fait point d'illusion sur les lacunes de ce traité

sommaire.--La Poétique d'Aristote, dit-il, est à la fois mutilée et

très-incomplète. Le temps peut-être lui a fait une partie de ces

outrages; mais il semble assez probable aussi que c'est l'auteur

lui-même qui a laissé son oeuvre dans ce fâcheux état. Pressé par

la persécution et par la mort, volontaire ou violente, il n'a pu

mettre la dernière main à ce monument, non plus qu'à tant d'autres

parvenus jusqu'à nous avec les traces d'un désordre non moins

évident, qu'on ne saurait davantage attribuer aux éditeurs que le

hasard leur a donnés. De plus, on se rappelle qu'Aristote, soit par

modestie, soit par nécessité, ne commença que tard à écrire, et

qu'il ne publia presque rien de son vivant. Il comptait sans doute

sur des années plus longues que celles qui lui furent accordées,

et la Poétique a subi le sort commun de tout ce qu'il avait fait.

Je m'afflige donc, sans trop m'étonner, des irrégularités de

toute sorte qui la déparent; mais je soutiens que, malgré tant de

lacunes, tant d'obscurités, tant d'insuffisances, sans même parler

d'interpolations incontestables, la Poétique est encore digne du

génie d'Aristote. Il suffit de quelques morceaux du genre de ceux que

je viens de discuter, pour affirmer sans la moindre hésitation qu'ils

appartiennent bien réellement à celui dont ils portent le nom. À

certains traits, l'empreinte du philosophe est reconnaissable; et il

n'y a que lui dans la Grèce, si féconde d'ailleurs en beaux esprits,

qui pût concevoir et exprimer sous cette forme de telles pensées.

Regrettons, si nous le voulons, de n'en avoir qu'une faible partie;

mais ne réduisons pas encore notre richesse, en ne comprenant point

assez tout ce que vaut ce trésor.

Voilà deux mille ans et plus que ces pages ont été écrites; et avec

elles, c'est la critique littéraire qui est née, et qui, dès ce

moment, a eu sa méthode, son objet, et quelques-uns de ses principes

essentiels. Depuis lors et surtout depuis un siècle, la critique a

fait de grands progrès qu'il serait bien inutile et bien injuste de

nier. Nous pouvons même le prédire sans vanité: notre siècle compte

en ce genre des maîtres que la postérité prendra pour modèles.

Mais je crois rehausser encore le mérite de ces maîtres respectés,

en disant qu'ils n'ont fait que renouer et continuer la tradition

d'Aristote. Certainement, quand on voit ce qu'est devenue la critique

entre les mains de M. Villemain, on peut trouver que la distance est

considérable; la critique, ainsi comprise, prend place au niveau

de l'histoire elle-même, sans cesser d'être toujours la maîtresse

souveraine du goût. La profondeur et l'étendue, avec la haute

moralité, ne messiéent pas plus à l'histoire des faits intellectuels

qu'à l'histoire des événements militaires ou sociaux. L'historien de

l'esprit peut être aussi grand que l'historien de la politique; et

ce n'est pas une faible gloire d'avoir ajouté cette branche nouvelle

au domaine de l'intelligence. Mais je dis que les germes de tout ce

qui a suivi sont déjà dans l'oeuvre du philosophe grec. En date, la

Poétique est le premier monument; et en mérite, elle est un des plus

importants de la critique telle que nous la pratiquons.

Aristote ne connaît que la Grèce, c'est vrai; aujourd'hui nous

connaissons l'esprit humain entier; et il n'est pas une oeuvre

quelque peu digne d'attention qui échappe à nos regards, et que

nous ne puissions étudier. L'Europe compte à elle seule cinq ou

six langues qui depuis plusieurs siècles ont produit des oeuvres

considérables de tout ordre; et nos yeux peuvent s'étendre de

l'Europe à toutes les autres contrées, dont quelques-unes, sans

rivaliser avec elle, valent bien du moins qu'elle les connaisse, ne

serait-ce que pour y retrouver ses propres origines. La critique

peut donc de nos jours user des matériaux les plus vastes; et ses

jugements peuvent être d'autant plus justes que les comparaisons sur

lesquelles ils se fondent sont plus nombreuses. Tous les temps,

depuis le berceau du genre humain, toutes les nations posent devant

elle; et pour savoir ce que sont relativement leurs oeuvres, elle n'a

qu'à les faire comparaître et répondre tour à tour. Aristote n'avait

rien de pareil à sa disposition; et cette vaste expérience lui a

été refusée, à la fois par l'époque où il a paru, et par le peuple

auquel il s'adressait. Mais il s'est trouvé que ce peuple avait été

si admirablement doué par la nature et tenait une telle place dans

les desseins de Dieu, qu'à lui seul et tout restreint qu'il était, il

en a su, dans ces délicats mystères de l'esprit et du goût, plus que

le reste du monde. Homère, Phidias, Platon, Sophocle, Démosthène, et

tant d'autres, qui les égalait alors? Et depuis, qui les a surpassés?

La variété des oeuvres n'était pas moins grande que leur perfection;

et le philosophe n'avait pas besoin, quand même il l'aurait pu,

de sortir de la Grèce; elle lui offrait en tout genre des modèles

accomplis, aussi divers que parfaits. S'il ne pouvait point étudier

toute l'humanité, il étudiait du moins l'humanité dans ce qu'elle a

de plus beau.

C'est ainsi qu'on peut expliquer le prodigieux mérite des théories

d'Aristote; et, loin de le blâmer d'avoir mis en maxime les pratiques

des Grecs, il faut l'en remercier. C'était à un Grec de donner au

monde le secret des chefs-d'oeuvre de la Grèce. Ce n'était point

assez d'avoir produit ces chefs-d'oeuvre; il fallait encore les faire

comprendre; et au génie spontané des poëtes est venu s'ajouter le

génie de la critique, qui ne crée pas, mais qui réfléchit. C'est là

un immense honneur; et dans les annales de l'esprit humain, il n'y

a qu'un peuple qui ait su le conquérir. Herder remarque avec raison

que «la philosophie des arts devait naître dans la Grèce, parce qu'en

suivant le mouvement libre de la nature et les inspirations d'un

goût infaillible, les poëtes et les artistes de cet heureux pays

réalisaient la théorie du beau, avant que personne n'en eût encore

tracé les lois. Le zèle prodigieux avec lequel furent cultivées

l'épopée, la poésie dramatique et l'éloquence, ajoute Herder, éleva

nécessairement l'analyse littéraire à une perfection inconnue parmi

nous. Quelques fragments mutilés et les écrits d'Aristote, voilà

ce qui nous reste de ce genre d'écrits. Ils suffisent pour montrer

quelles étaient dans l'antiquité la pénétration et l'élégante

délicatesse de la critique[3].» Ce jugement du grand historien de

l'humanité serait équitable, s'il ne rabaissait pas un peu trop

les modernes devant les anciens. Au temps de Herder, la critique,

dont il était un des plus nobles représentants, n'était pas si

impuissante qu'il a l'air de le penser, peut-être par un scrupule

de modestie. Mais, quoi qu'il en soit, Herder a bien vu la haute

importance des monuments de critique que la Grèce nous a légués. Dans

le mouvement général de l'esprit humain, ces monuments tiendront

toujours une place nécessaire, parce qu'ils marquent et assurent

les lentes conquêtes de la réflexion à côté et à la suite des élans

de l'inspiration et de la spontanéité des peuples. Il a été donné

à la Grèce de réunir en une harmonie et une beauté égales ces deux

extrémités de l'intelligence humaine. C'est un privilége dont elle

seule a joui entre les nations qui ont brillé à l'origine des temps.

[Note 3: Herder, _Idées sur la philosophie de l'histoire de

l'humanité_, livre XIII, chapitre 5, page 490, de la traduction de M.

Edgar Quinet.]

On ne peut pas croire, sans faire d'exagération sacrilége, que la

_Poétique_, si le génie d'Aristote avait pu l'achever, aurait en son

genre valu l'_Iliade_, et que le critique se serait élevé au niveau

du poëte; mais on peut affirmer que les ruines informes qui sont

arrivées jusqu'à nous sont encore si précieuses et si éclatantes que

leur gloire efface tant d'autres monuments plus complets, mais moins

beaux, qui n'ont été possibles après elles qu'à la condition de les

imiter en les perfectionnant.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 45 / 145 题