L'énumération raisonnée qu'Aristote fait en finissant des causes des
révolutions dépasse immensément Fénelon, Rousseau et Montesquieu.
L'imagination n'y est pour rien, tout est en faits. Sous la
monarchie, c'est l'exagération du principe d'autorité et d'unité,
aboutissant à la tyrannie qui humilie les sujets; sous l'oligarchie,
le mépris des pauvres; sous la démocratie, la turbulence des
multitudes, menaçant et dépouillant les riches. Dans la démagogie
surtout il faut empêcher non-seulement qu'on en vienne au partage des
biens des riches, mais même qu'on partage l'usufruit; ce qui, dans
quelques États, a lieu par des moyens détournés. Il vaut mieux aussi
ne pas accorder aux riches, même quand ils le demandent, le droit de
subvenir aux dépenses publiques, considérables, mais sans utilité
réelle, telles que les représentations théâtrales, les fêtes aux
flambeaux et autres dépenses du même genre.
Dans les oligarchies, au contraire, la sollicitude du gouvernement
doit être fort vive pour les pauvres; et, parmi les emplois, il
faut qu'on leur accorde ceux qui sont rétribués. Il faut punir tout
outrage des riches à leur égard beaucoup plus sévèrement que les
outrages des riches entre eux.
Enlever, en un mot, tout vice, tout abus, toute violence de toute
nature de gouvernement, c'est le moyen assuré de le faire durer
autant que durent les choses mortelles; car Aristote ne fait point
d'utopie et ne se dissimule pas que tout ce qui a duré doit finir.
Il n'en appelle pas aux chimères, mais à la conscience. Il revient à
la critique de Socrate.
«Dans la République, Socrate parle aussi des révolutions; mais
il n'a pas fort bien traité ce sujet. Il n'assigne même aucune
cause spéciale de révolutions à la parfaite république, au
premier gouvernement. À son avis, les révolutions viennent de ce
que rien ici-bas ne peut subsister éternellement, et que tout
doit changer dans un certain laps de temps; et il ajoute que
«ces perturbations dont la racine augmentée d'un tiers plus cinq
donne deux harmonies, ne commencent que lorsque le nombre a été
géométriquement élevé au cube, attendu que la nature crée alors
des êtres vicieux et radicalement incorrigibles.» Cette dernière
partie de son raisonnement n'est peut-être pas fausse; car il est
des hommes naturellement incapables de recevoir de l'éducation et
de devenir vertueux. Mais pourquoi cette révolution dont parle
Socrate s'appliquerait-elle à cette république qu'il nous donne comme
parfaite, plus spécialement qu'à tout autre État, ou à tout autre
objet de ce monde?
«Mais dans cet instant qu'il assigne à la révolution universelle,
même les choses qui n'ont point commencé d'être ensemble changeront
cependant à la fois! et un être né le premier jour de la catastrophe
y sera compris comme les autres! On peut demander encore pourquoi
la parfaite république de Socrate passe en se changeant au système
lacédémonien. Son autorité se change en tyrannie, et c'est ce
qui arriva jadis à la plupart des oligarchies siciliennes. Qu'on
se souvienne qu'à l'oligarchie succéda la tyrannie de Panætius à
Léontium; à Géla, celle de Cléandre; à Rhéges, celle d'Anaxilas,
et qu'on se rappelle tant d'autres qu'on pourrait citer également.
C'est encore une erreur de faire naître l'oligarchie de l'avidité
et des occupations mercantiles des chefs de l'État. Il faut bien
plutôt en demander l'origine à cette opinion des hommes à grandes
fortunes, qui croient que l'égalité politique n'est pas juste entre
ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Dans presque
aucune oligarchie les magistrats ne peuvent se livrer au commerce,
et la loi le leur interdit. Bien plus, à Carthage, qui est un État
démocratique, les magistrats font le commerce; et l'État cependant
n'a point encore éprouvé de révolution.
«Il est encore fort singulier d'avancer que dans l'oligarchie l'État
est divisé en deux partis, les pauvres et les riches; est-ce bien
là une condition plus spéciale de l'oligarchie que de la république
de Sparte, par exemple, ou de tout autre gouvernement, dans lequel
les citoyens ne possèdent pas tous des fortunes égales, ou ne sont
pas tous également vertueux? En supposant même que personne ne
s'appauvrisse, l'État n'en passe pas moins de l'oligarchie à la
démagogie, si la masse des pauvre s'accroît, et de la démocratie à
l'oligarchie, si les riches deviennent plus puissants que le peuple,
selon que les uns se relâchent et que les autres s'appliquent
au travail. Socrate néglige toutes ces causes si diverses qui
amènent les révolutions, pour s'attacher à une seule, attribuant
exclusivement la pauvreté à l'inconduite et aux dettes, comme si tous
les hommes ou du moins presque tous naissaient dans l'opulence.
«C'est une grave erreur. Ce qui est vrai, c'est que les chefs de
la cité peuvent, quand ils ont perdu leur fortune, recourir à une
révolution, et que, quand des citoyens obscurs perdent la leur,
l'État n'en reste pas moins fort tranquille. Ces révolutions
n'amènent pas non plus la démagogie plus fréquemment que tout autre
système. Il suffit d'une exclusion politique, d'une injustice, d'une
insulte, pour causer une insurrection et un bouleversement dans la
constitution, sans que les fortunes des citoyens soient en rien
délabrées. La révolution n'a souvent pas d'autre motif que cette
faculté laissée à chacun de vivre comme il lui convient, faculté dont
Socrate attribue l'origine à un excès de liberté. Enfin, au milieu de
ces espèces si nombreuses d'oligarchies et de démocraties, Socrate ne
parle de leurs révolutions que comme si chacune d'elles était unique
en son genre.»