XXVIII.

L'énumération raisonnée qu'Aristote fait en finissant des causes des

révolutions dépasse immensément Fénelon, Rousseau et Montesquieu.

L'imagination n'y est pour rien, tout est en faits. Sous la

monarchie, c'est l'exagération du principe d'autorité et d'unité,

aboutissant à la tyrannie qui humilie les sujets; sous l'oligarchie,

le mépris des pauvres; sous la démocratie, la turbulence des

multitudes, menaçant et dépouillant les riches. Dans la démagogie

surtout il faut empêcher non-seulement qu'on en vienne au partage des

biens des riches, mais même qu'on partage l'usufruit; ce qui, dans

quelques États, a lieu par des moyens détournés. Il vaut mieux aussi

ne pas accorder aux riches, même quand ils le demandent, le droit de

subvenir aux dépenses publiques, considérables, mais sans utilité

réelle, telles que les représentations théâtrales, les fêtes aux

flambeaux et autres dépenses du même genre.

Dans les oligarchies, au contraire, la sollicitude du gouvernement

doit être fort vive pour les pauvres; et, parmi les emplois, il

faut qu'on leur accorde ceux qui sont rétribués. Il faut punir tout

outrage des riches à leur égard beaucoup plus sévèrement que les

outrages des riches entre eux.

Enlever, en un mot, tout vice, tout abus, toute violence de toute

nature de gouvernement, c'est le moyen assuré de le faire durer

autant que durent les choses mortelles; car Aristote ne fait point

d'utopie et ne se dissimule pas que tout ce qui a duré doit finir.

Il n'en appelle pas aux chimères, mais à la conscience. Il revient à

la critique de Socrate.

«Dans la République, Socrate parle aussi des révolutions; mais

il n'a pas fort bien traité ce sujet. Il n'assigne même aucune

cause spéciale de révolutions à la parfaite république, au

premier gouvernement. À son avis, les révolutions viennent de ce

que rien ici-bas ne peut subsister éternellement, et que tout

doit changer dans un certain laps de temps; et il ajoute que

«ces perturbations dont la racine augmentée d'un tiers plus cinq

donne deux harmonies, ne commencent que lorsque le nombre a été

géométriquement élevé au cube, attendu que la nature crée alors

des êtres vicieux et radicalement incorrigibles.» Cette dernière

partie de son raisonnement n'est peut-être pas fausse; car il est

des hommes naturellement incapables de recevoir de l'éducation et

de devenir vertueux. Mais pourquoi cette révolution dont parle

Socrate s'appliquerait-elle à cette république qu'il nous donne comme

parfaite, plus spécialement qu'à tout autre État, ou à tout autre

objet de ce monde?

«Mais dans cet instant qu'il assigne à la révolution universelle,

même les choses qui n'ont point commencé d'être ensemble changeront

cependant à la fois! et un être né le premier jour de la catastrophe

y sera compris comme les autres! On peut demander encore pourquoi

la parfaite république de Socrate passe en se changeant au système

lacédémonien. Son autorité se change en tyrannie, et c'est ce

qui arriva jadis à la plupart des oligarchies siciliennes. Qu'on

se souvienne qu'à l'oligarchie succéda la tyrannie de Panætius à

Léontium; à Géla, celle de Cléandre; à Rhéges, celle d'Anaxilas,

et qu'on se rappelle tant d'autres qu'on pourrait citer également.

C'est encore une erreur de faire naître l'oligarchie de l'avidité

et des occupations mercantiles des chefs de l'État. Il faut bien

plutôt en demander l'origine à cette opinion des hommes à grandes

fortunes, qui croient que l'égalité politique n'est pas juste entre

ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Dans presque

aucune oligarchie les magistrats ne peuvent se livrer au commerce,

et la loi le leur interdit. Bien plus, à Carthage, qui est un État

démocratique, les magistrats font le commerce; et l'État cependant

n'a point encore éprouvé de révolution.

«Il est encore fort singulier d'avancer que dans l'oligarchie l'État

est divisé en deux partis, les pauvres et les riches; est-ce bien

là une condition plus spéciale de l'oligarchie que de la république

de Sparte, par exemple, ou de tout autre gouvernement, dans lequel

les citoyens ne possèdent pas tous des fortunes égales, ou ne sont

pas tous également vertueux? En supposant même que personne ne

s'appauvrisse, l'État n'en passe pas moins de l'oligarchie à la

démagogie, si la masse des pauvre s'accroît, et de la démocratie à

l'oligarchie, si les riches deviennent plus puissants que le peuple,

selon que les uns se relâchent et que les autres s'appliquent

au travail. Socrate néglige toutes ces causes si diverses qui

amènent les révolutions, pour s'attacher à une seule, attribuant

exclusivement la pauvreté à l'inconduite et aux dettes, comme si tous

les hommes ou du moins presque tous naissaient dans l'opulence.

«C'est une grave erreur. Ce qui est vrai, c'est que les chefs de

la cité peuvent, quand ils ont perdu leur fortune, recourir à une

révolution, et que, quand des citoyens obscurs perdent la leur,

l'État n'en reste pas moins fort tranquille. Ces révolutions

n'amènent pas non plus la démagogie plus fréquemment que tout autre

système. Il suffit d'une exclusion politique, d'une injustice, d'une

insulte, pour causer une insurrection et un bouleversement dans la

constitution, sans que les fortunes des citoyens soient en rien

délabrées. La révolution n'a souvent pas d'autre motif que cette

faculté laissée à chacun de vivre comme il lui convient, faculté dont

Socrate attribue l'origine à un excès de liberté. Enfin, au milieu de

ces espèces si nombreuses d'oligarchies et de démocraties, Socrate ne

parle de leurs révolutions que comme si chacune d'elles était unique

en son genre.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 35 / 145 题