Aristote recommande de tempérer la turbulence des meilleures
démocraties par l'introduction des propriétaires ruraux dans les
conseils du peuple.
«Quant à cette forme dernière de la démagogie, où l'universalité
des citoyens prend part au gouvernement, tout État n'est pas fait
pour la supporter; et l'existence en est fort précaire, à moins que
les moeurs et les lois ne s'accordent à la maintenir. Nous avons
indiqué plus haut la plupart des causes qui ruinent cette forme
politique et les autres États républicains. Pour établir ce genre
de démocratie et transférer tout le pouvoir au peuple, les meneurs
tâchent ordinairement d'inscrire aux rôles civiques le plus de gens
qu'ils peuvent; ils n'hésitent point à comprendre au nombre des
citoyens non-seulement ceux qui sont dignes de ce titre, mais aussi
tous les citoyens bâtards, et tous ceux qui ne le sont que d'un des
deux côtés: je veux dire soit du côté du père, soit du côté de la
mère. Tous ces éléments sont bons pour former le gouvernement que ces
hommes-là dirigent.
«Ce sont des moyens tout à fait à la portée des démagogues.
Toutefois, qu'ils n'en fassent usage que jusqu'à ce que les classes
inférieures l'emportent en nombre sur les hautes classes et les
classes moyennes; qu'ils se gardent bien d'aller au delà; car, en
dépassant cette limite, on se donne une foule indisciplinable, et
l'on exaspère les classes élevées, qui supportent si difficilement
l'empire de la démocratie. La révolution de Cyrène n'eut point
d'autres causes. On ne remarque point le mal tant qu'il est léger;
mais il s'accroît, et il frappe alors tous les yeux.
«On peut, dans l'intérêt de cette démocratie, employer les moyens
dont Clisthène fît usage à Athènes pour fonder le pouvoir populaire,
et qu'appliquèrent aussi les démocrates de Cyrène. Il faut créer en
plus grand nombre de nouvelles phratries; il faut substituer aux
sacrifices particuliers des fêtes religieuses, peu fréquentes, mais
publiques; il faut confondre autant que possible les relations des
citoyens entre eux, en ayant soin de rompre toutes les associations
antérieures.
«Toutes les ruses des tyrans peuvent même trouver place dans cette
démocratie, par exemple, la désobéissance permise aux esclaves, chose
peut-être utile jusqu'à certain point, la licence des femmes et des
enfants. On accordera de plus à chacun la faculté de vivre comme bon
lui semble. À cette condition, bien des gens ne demanderont pas
mieux que de soutenir le gouvernement; car les hommes en général
préfèrent une vie sans discipline à une vie sage et régulière.»
Il passe enfin à la théorie des révolutions, son chef-d'oeuvre!
«Toutes les parties du sujet que nous nous proposions de traiter sont
donc à peu près épuisées. Pour faire suite à tout ce qui précède,
nous allons étudier, d'une part, le nombre et la nature des causes
qui amènent les révolutions dans les États, les caractères qu'elles
prennent selon les constitutions, et les relations qu'ont le plus
ordinairement les principes qu'elles quittent avec ceux qu'elles
adoptent; d'autre part, nous rechercherons quels sont, pour les
États en général, et pour chaque État en particulier, les moyens
de conservation; et enfin nous verrons quelles sont les ressources
spéciales de chacun d'eux.
«Nous avons indiqué déjà la cause première à laquelle il faut
rapporter la diversité de toutes les constitutions, la voici: tous
les systèmes politiques, quelque divers qu'ils soient, reconnaissent
des droits et une égalité proportionnelle entre les citoyens, mais
tous s'en écartent dans l'application. La démagogie est née presque
toujours de ce qu'on a prétendu rendre absolue et générale une
égalité qui n'était réelle qu'à certains égards. Parce que tous sont
également libres, ils ont cru qu'ils devaient l'être d'une manière
absolue. L'oligarchie est née de ce qu'on a prétendu rendre absolue
et générale une inégalité qui n'était réelle que sur quelques points,
parce que, tout en n'étant inégaux que par la fortune, ils ont
supposé qu'ils devaient l'être en tout et sans limite.
«Les uns, forts de cette égalité, ont voulu que le pouvoir politique,
dans toutes ses attributions, fût également réparti; les autres,
appuyés sur cette inégalité, n'ont pensé qu'à accroître leurs
priviléges, car les augmenter, c'était augmenter l'inégalité. Tous
les systèmes, bien que justes au fond, sont donc tous radicalement
faux dans la pratique. Aussi, de part et d'autre, dès que l'on
n'obtient pas en pouvoir politique tout ce que l'on croit si
faussement mériter, on a recours à une révolution. Certes le droit
d'en faire une appartiendrait bien plus légitimement aux citoyens
d'un mérite supérieur, quoique ceux-là n'usent jamais de ce droit;
mais, de fait, l'inégalité absolue n'est raisonnable que pour eux.
Ce qui n'empêche pas que bien des gens, par cela seul que leur
naissance est illustre, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux la vertu
et la richesse de leurs ancêtres qui leur assurent leur noblesse,
se croient, en vertu de cette seule inégalité, fort au-dessus de
l'égalité commune.
«Telle est la cause générale, et, l'on peut dire, la source des
révolutions et des troubles qu'elles amènent. Dans les changements
qu'elles produisent, elles procèdent de deux manières. Tantôt elles
s'attaquent au principe même du gouvernement, afin de remplacer
la constitution existante par une autre, substituant par exemple
l'oligarchie à la démocratie, ou réciproquement; ou bien, la
république et l'aristocratie à l'une et à l'autre; ou les deux
premières aux deux secondes. Tantôt la révolution, au lieu de
s'adresser à la constitution en vigueur, la garde telle qu'elle la
trouve; mais les vainqueurs prétendent gouverner personnellement, en
observant cette constitution; et les révolutions de ce genre sont
surtout fréquentes dans les États oligarchiques et monarchiques.
«Parfois la révolution renforce ou amoindrit un principe. Ainsi,
l'oligarchie existant, la révolution l'augmente ou la restreint; de
même pour la démocratie, qu'elle fortifie ou qu'elle affaiblit; et
pour tout autre système, soit qu'elle lui ajoute, soit qu'elle lui
retranche. Parfois enfin, la révolution ne veut changer qu'une partie
de la constitution, et, par exemple, n'a pour but que de fonder ou
de renverser une certaine magistrature. C'est ainsi qu'à Lacédémone,
Lysandre, assure-t-on, voulut détruire la royauté; et Pausanias,
l'éphorie.
«C'est ainsi qu'à Épidamne un seul point de la constitution
fut changé, et qu'un sénat fut substitué aux chefs des tribus.
Aujourd'hui même, il y suffit du décret d'un seul magistrat pour
que tous les membres du gouvernement soient tenus de se réunir en
assemblée générale; et, dans cette constitution, l'archonte unique
est un reste d'oligarchie. L'inégalité est toujours, je le répète, la
cause des révolutions, quand rien ne la compense pour ceux qu'elle
atteint. Entre égaux, une royauté perpétuelle est une inégalité
insupportable; et c'est en général pour conquérir l'égalité que l'on
s'insurge.
«Cette égalité si recherchée est double. Elle peut s'entendre
du nombre et du mérite. Par le nombre, je comprends l'égalité,
l'identité en multitude, en étendue; par le mérite, l'égalité
proportionnelle. Ainsi, en nombre, trois surpasse deux comme deux
surpasse un; mais, proportionnellement, quatre est à deux comme deux
est à un. Deux est en effet à quatre dans le même rapport qu'un est à
deux; c'est la moitié de part et d'autre. On peut être d'accord sur
le fond même du droit, et différer sur la proportion dans laquelle
il doit être donné. Je l'ai déjà dit plus haut: les uns, égaux en un
point, se croient égaux d'une manière absolue; les autres, inégaux à
un seul égard, veulent être inégaux à tous égards sans exception.
«De là vient que la plupart des gouvernements sont ou oligarchiques
ou démocratiques. La noblesse, la vertu, sont le partage du petit
nombre; et les qualités contraires, celui de la majorité. Dans aucune
ville, on ne citerait cent hommes de naissance illustre, de vertu
irréprochable; presque partout, au contraire, on trouvera des masses
de pauvres. Il est dangereux de prétendre constituer l'égalité réelle
ou proportionnelle dans toutes leurs conséquences; les faits sont
là pour le prouver. Les gouvernements établis sur ces bases ne sont
jamais solides, parce qu'il est impossible que, de l'erreur qui a
été primitivement commise dans le principe, il ne sorte point à la
longue un résultat vicieux. Le plus sage est de combiner ensemble, et
l'égalité suivant le nombre, et l'égalité suivant le mérite.
«Quoi qu'il en soit, la démocratie est plus stable et moins sujette
aux bouleversements que l'oligarchie. Dans les gouvernements
oligarchiques, l'insurrection peut naître de deux côtés, de la
minorité qui s'insurge contre elle-même ou contre le peuple; dans
les démocraties, elle n'a que la minorité oligarchique à combattre.
Le peuple ne s'insurge jamais contre lui-même, ou du moins les
mouvements de ce genre sont sans importance. La république où
domine la classe moyenne, et qui se rapproche de la démocratie plus
que ne le fait l'oligarchie, est aussi le plus stable de tous ces
gouvernements.»