XXVII.

Aristote recommande de tempérer la turbulence des meilleures

démocraties par l'introduction des propriétaires ruraux dans les

conseils du peuple.

«Quant à cette forme dernière de la démagogie, où l'universalité

des citoyens prend part au gouvernement, tout État n'est pas fait

pour la supporter; et l'existence en est fort précaire, à moins que

les moeurs et les lois ne s'accordent à la maintenir. Nous avons

indiqué plus haut la plupart des causes qui ruinent cette forme

politique et les autres États républicains. Pour établir ce genre

de démocratie et transférer tout le pouvoir au peuple, les meneurs

tâchent ordinairement d'inscrire aux rôles civiques le plus de gens

qu'ils peuvent; ils n'hésitent point à comprendre au nombre des

citoyens non-seulement ceux qui sont dignes de ce titre, mais aussi

tous les citoyens bâtards, et tous ceux qui ne le sont que d'un des

deux côtés: je veux dire soit du côté du père, soit du côté de la

mère. Tous ces éléments sont bons pour former le gouvernement que ces

hommes-là dirigent.

«Ce sont des moyens tout à fait à la portée des démagogues.

Toutefois, qu'ils n'en fassent usage que jusqu'à ce que les classes

inférieures l'emportent en nombre sur les hautes classes et les

classes moyennes; qu'ils se gardent bien d'aller au delà; car, en

dépassant cette limite, on se donne une foule indisciplinable, et

l'on exaspère les classes élevées, qui supportent si difficilement

l'empire de la démocratie. La révolution de Cyrène n'eut point

d'autres causes. On ne remarque point le mal tant qu'il est léger;

mais il s'accroît, et il frappe alors tous les yeux.

«On peut, dans l'intérêt de cette démocratie, employer les moyens

dont Clisthène fît usage à Athènes pour fonder le pouvoir populaire,

et qu'appliquèrent aussi les démocrates de Cyrène. Il faut créer en

plus grand nombre de nouvelles phratries; il faut substituer aux

sacrifices particuliers des fêtes religieuses, peu fréquentes, mais

publiques; il faut confondre autant que possible les relations des

citoyens entre eux, en ayant soin de rompre toutes les associations

antérieures.

«Toutes les ruses des tyrans peuvent même trouver place dans cette

démocratie, par exemple, la désobéissance permise aux esclaves, chose

peut-être utile jusqu'à certain point, la licence des femmes et des

enfants. On accordera de plus à chacun la faculté de vivre comme bon

lui semble. À cette condition, bien des gens ne demanderont pas

mieux que de soutenir le gouvernement; car les hommes en général

préfèrent une vie sans discipline à une vie sage et régulière.»

Il passe enfin à la théorie des révolutions, son chef-d'oeuvre!

«Toutes les parties du sujet que nous nous proposions de traiter sont

donc à peu près épuisées. Pour faire suite à tout ce qui précède,

nous allons étudier, d'une part, le nombre et la nature des causes

qui amènent les révolutions dans les États, les caractères qu'elles

prennent selon les constitutions, et les relations qu'ont le plus

ordinairement les principes qu'elles quittent avec ceux qu'elles

adoptent; d'autre part, nous rechercherons quels sont, pour les

États en général, et pour chaque État en particulier, les moyens

de conservation; et enfin nous verrons quelles sont les ressources

spéciales de chacun d'eux.

«Nous avons indiqué déjà la cause première à laquelle il faut

rapporter la diversité de toutes les constitutions, la voici: tous

les systèmes politiques, quelque divers qu'ils soient, reconnaissent

des droits et une égalité proportionnelle entre les citoyens, mais

tous s'en écartent dans l'application. La démagogie est née presque

toujours de ce qu'on a prétendu rendre absolue et générale une

égalité qui n'était réelle qu'à certains égards. Parce que tous sont

également libres, ils ont cru qu'ils devaient l'être d'une manière

absolue. L'oligarchie est née de ce qu'on a prétendu rendre absolue

et générale une inégalité qui n'était réelle que sur quelques points,

parce que, tout en n'étant inégaux que par la fortune, ils ont

supposé qu'ils devaient l'être en tout et sans limite.

«Les uns, forts de cette égalité, ont voulu que le pouvoir politique,

dans toutes ses attributions, fût également réparti; les autres,

appuyés sur cette inégalité, n'ont pensé qu'à accroître leurs

priviléges, car les augmenter, c'était augmenter l'inégalité. Tous

les systèmes, bien que justes au fond, sont donc tous radicalement

faux dans la pratique. Aussi, de part et d'autre, dès que l'on

n'obtient pas en pouvoir politique tout ce que l'on croit si

faussement mériter, on a recours à une révolution. Certes le droit

d'en faire une appartiendrait bien plus légitimement aux citoyens

d'un mérite supérieur, quoique ceux-là n'usent jamais de ce droit;

mais, de fait, l'inégalité absolue n'est raisonnable que pour eux.

Ce qui n'empêche pas que bien des gens, par cela seul que leur

naissance est illustre, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux la vertu

et la richesse de leurs ancêtres qui leur assurent leur noblesse,

se croient, en vertu de cette seule inégalité, fort au-dessus de

l'égalité commune.

«Telle est la cause générale, et, l'on peut dire, la source des

révolutions et des troubles qu'elles amènent. Dans les changements

qu'elles produisent, elles procèdent de deux manières. Tantôt elles

s'attaquent au principe même du gouvernement, afin de remplacer

la constitution existante par une autre, substituant par exemple

l'oligarchie à la démocratie, ou réciproquement; ou bien, la

république et l'aristocratie à l'une et à l'autre; ou les deux

premières aux deux secondes. Tantôt la révolution, au lieu de

s'adresser à la constitution en vigueur, la garde telle qu'elle la

trouve; mais les vainqueurs prétendent gouverner personnellement, en

observant cette constitution; et les révolutions de ce genre sont

surtout fréquentes dans les États oligarchiques et monarchiques.

«Parfois la révolution renforce ou amoindrit un principe. Ainsi,

l'oligarchie existant, la révolution l'augmente ou la restreint; de

même pour la démocratie, qu'elle fortifie ou qu'elle affaiblit; et

pour tout autre système, soit qu'elle lui ajoute, soit qu'elle lui

retranche. Parfois enfin, la révolution ne veut changer qu'une partie

de la constitution, et, par exemple, n'a pour but que de fonder ou

de renverser une certaine magistrature. C'est ainsi qu'à Lacédémone,

Lysandre, assure-t-on, voulut détruire la royauté; et Pausanias,

l'éphorie.

«C'est ainsi qu'à Épidamne un seul point de la constitution

fut changé, et qu'un sénat fut substitué aux chefs des tribus.

Aujourd'hui même, il y suffit du décret d'un seul magistrat pour

que tous les membres du gouvernement soient tenus de se réunir en

assemblée générale; et, dans cette constitution, l'archonte unique

est un reste d'oligarchie. L'inégalité est toujours, je le répète, la

cause des révolutions, quand rien ne la compense pour ceux qu'elle

atteint. Entre égaux, une royauté perpétuelle est une inégalité

insupportable; et c'est en général pour conquérir l'égalité que l'on

s'insurge.

«Cette égalité si recherchée est double. Elle peut s'entendre

du nombre et du mérite. Par le nombre, je comprends l'égalité,

l'identité en multitude, en étendue; par le mérite, l'égalité

proportionnelle. Ainsi, en nombre, trois surpasse deux comme deux

surpasse un; mais, proportionnellement, quatre est à deux comme deux

est à un. Deux est en effet à quatre dans le même rapport qu'un est à

deux; c'est la moitié de part et d'autre. On peut être d'accord sur

le fond même du droit, et différer sur la proportion dans laquelle

il doit être donné. Je l'ai déjà dit plus haut: les uns, égaux en un

point, se croient égaux d'une manière absolue; les autres, inégaux à

un seul égard, veulent être inégaux à tous égards sans exception.

«De là vient que la plupart des gouvernements sont ou oligarchiques

ou démocratiques. La noblesse, la vertu, sont le partage du petit

nombre; et les qualités contraires, celui de la majorité. Dans aucune

ville, on ne citerait cent hommes de naissance illustre, de vertu

irréprochable; presque partout, au contraire, on trouvera des masses

de pauvres. Il est dangereux de prétendre constituer l'égalité réelle

ou proportionnelle dans toutes leurs conséquences; les faits sont

là pour le prouver. Les gouvernements établis sur ces bases ne sont

jamais solides, parce qu'il est impossible que, de l'erreur qui a

été primitivement commise dans le principe, il ne sorte point à la

longue un résultat vicieux. Le plus sage est de combiner ensemble, et

l'égalité suivant le nombre, et l'égalité suivant le mérite.

«Quoi qu'il en soit, la démocratie est plus stable et moins sujette

aux bouleversements que l'oligarchie. Dans les gouvernements

oligarchiques, l'insurrection peut naître de deux côtés, de la

minorité qui s'insurge contre elle-même ou contre le peuple; dans

les démocraties, elle n'a que la minorité oligarchique à combattre.

Le peuple ne s'insurge jamais contre lui-même, ou du moins les

mouvements de ce genre sont sans importance. La république où

domine la classe moyenne, et qui se rapproche de la démocratie plus

que ne le fait l'oligarchie, est aussi le plus stable de tous ces

gouvernements.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 34 / 145 题