XXV.

«Tout considéré, la fortune moyenne est la meilleure base du

gouvernement. L'indiscipline corrompt les riches, l'indigence

asservit le caractère des pauvres.

«Il est évident que l'association politique est surtout la meilleure

quand elle est formée par des citoyens de fortune moyenne; les États

bien administrés sont ceux où la classe moyenne est plus nombreuse et

plus puissante que les deux autres réunies, ou du moins que chacune

d'elles séparément. En se rangeant de l'un ou de l'autre côté, elle

rétablit l'équilibre et empêche qu'aucune prépondérance excessive

ne se forme. C'est donc un grand bonheur que les citoyens aient

une fortune modeste, mais suffisant à tous leurs besoins. Partout

où la fortune extrême est à côté de l'extrême indigence, ces deux

excès amènent ou la démagogie absolue, ou l'oligarchie pure, ou la

tyrannie; la tyrannie sort du sein d'une démagogie effrénée, ou

d'une oligarchie extrême, bien plus souvent que du sein des classes

moyennes, et des classes voisines de celles-là. Plus tard, nous

dirons pourquoi, quand nous parlerons des révolutions.

«Un autre avantage non moins évident de la moyenne propriété, c'est

qu'elle est la seule qui ne s'insurge jamais. Là où les fortunes

aisées sont nombreuses, il y a bien moins de mouvements et de

dissensions révolutionnaires. Les grandes cités ne doivent leur

tranquillité qu'à la présence des fortunes moyennes, qui y sont si

nombreuses. Dans les petites, au contraire, la masse entière se

divise très-facilement en deux camps sans aucun intermédiaire, parce

que tous, on peut dire, y sont ou pauvres ou riches. C'est aussi la

moyenne propriété qui rend les démocraties plus tranquilles et plus

durables que les oligarchies, où elle est moins répandue, et a moins

de part au pouvoir politique, parce que, le nombre des pauvres venant

à s'accroître, sans que celui des fortunes moyennes s'accroisse

proportionnellement, l'État se corrompt et arrive rapidement à sa

ruine.

«Il faut ajouter encore, comme une sorte de preuve à l'appui de

ces principes, que les bons législateurs sont sortis de la classe

moyenne. Solon en faisait partie, ainsi que ses vers l'attestent;

Lycurgue appartenait à cette classe, car il n'était pas roi;

Charondas et tant d'autres y étaient également nés.

«Ceci doit également nous faire comprendre pourquoi la plupart des

gouvernements sont ou démagogiques ou oligarchiques; c'est que, la

moyenne propriété y étant le plus souvent fort rare, et tous ceux

qui y dominent, que ce soient d'ailleurs les riches ou les pauvres,

étant toujours également éloignés du moyen terme, ils ne s'emparent

du pouvoir que pour eux seuls, et constituent ou l'oligarchie ou la

démagogie.

«En outre, les séditions et les luttes étant fréquentes entre les

pauvres et les riches, jamais le pouvoir, quel que soit le parti qui

triomphe de ses ennemis, ne repose sur l'égalité et sur des droits

communs. Comme il n'est que le prix du combat, le vainqueur qui le

saisit en fait nécessairement un des deux gouvernements extrêmes,

démocratie ou oligarchie. C'est ainsi que les peuples mêmes qui tour

à tour ont eu la haute direction des affaires de la Grèce, n'ont

regardé qu'à leur propre constitution pour faire prédominer dans

les États soumis à leur puissance, tantôt l'oligarchie, tantôt la

démocratie, inquiets seulement de leurs intérêts particuliers, et pas

le moins du monde des intérêts de leurs tributaires.

«Aussi n'en a-t-on jamais vu entre ces extrêmes de vraie république,

ou du moins, en a-t-on vu rarement et pour bien peu de temps. Il

ne s'est rencontré qu'un seul homme, parmi tous ceux qui jadis

arrivèrent au pouvoir, qui ait établi une constitution de ce genre;

et dès longtemps les hommes politiques ont renoncé dans les États à

chercher l'égalité. Ou bien l'on tâche de s'emparer du pouvoir; ou

bien l'on se résigne à l'obéissance quand on n'est pas le plus fort.

«Ces considérations suffisent pour montrer quel est le meilleur

gouvernement, et ce qui en fait l'excellence.

«Quant aux autres constitutions, qui sont les diverses formes de

démocraties et d'oligarchies admises par nous, il est facile de

voir dans quel ordre on doit les classer, celle-ci la première,

celle-là la seconde; et ainsi de suite, selon qu'elles sont

meilleures ou moins bonnes, comparativement au type parfait que

nous avons donné. Nécessairement elles seront d'autant meilleures

qu'elles se rapprocheront davantage du moyen terme, d'autant moins

bonnes qu'elles en seront plus éloignées. J'excepte toujours les

cas spéciaux, et j'entends par là que telle constitution, bien que

préférable en soi, est cependant moins bonne que telle autre pour un

peuple particulier.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 33 / 145 题