«Tout considéré, la fortune moyenne est la meilleure base du
gouvernement. L'indiscipline corrompt les riches, l'indigence
asservit le caractère des pauvres.
«Il est évident que l'association politique est surtout la meilleure
quand elle est formée par des citoyens de fortune moyenne; les États
bien administrés sont ceux où la classe moyenne est plus nombreuse et
plus puissante que les deux autres réunies, ou du moins que chacune
d'elles séparément. En se rangeant de l'un ou de l'autre côté, elle
rétablit l'équilibre et empêche qu'aucune prépondérance excessive
ne se forme. C'est donc un grand bonheur que les citoyens aient
une fortune modeste, mais suffisant à tous leurs besoins. Partout
où la fortune extrême est à côté de l'extrême indigence, ces deux
excès amènent ou la démagogie absolue, ou l'oligarchie pure, ou la
tyrannie; la tyrannie sort du sein d'une démagogie effrénée, ou
d'une oligarchie extrême, bien plus souvent que du sein des classes
moyennes, et des classes voisines de celles-là. Plus tard, nous
dirons pourquoi, quand nous parlerons des révolutions.
«Un autre avantage non moins évident de la moyenne propriété, c'est
qu'elle est la seule qui ne s'insurge jamais. Là où les fortunes
aisées sont nombreuses, il y a bien moins de mouvements et de
dissensions révolutionnaires. Les grandes cités ne doivent leur
tranquillité qu'à la présence des fortunes moyennes, qui y sont si
nombreuses. Dans les petites, au contraire, la masse entière se
divise très-facilement en deux camps sans aucun intermédiaire, parce
que tous, on peut dire, y sont ou pauvres ou riches. C'est aussi la
moyenne propriété qui rend les démocraties plus tranquilles et plus
durables que les oligarchies, où elle est moins répandue, et a moins
de part au pouvoir politique, parce que, le nombre des pauvres venant
à s'accroître, sans que celui des fortunes moyennes s'accroisse
proportionnellement, l'État se corrompt et arrive rapidement à sa
ruine.
«Il faut ajouter encore, comme une sorte de preuve à l'appui de
ces principes, que les bons législateurs sont sortis de la classe
moyenne. Solon en faisait partie, ainsi que ses vers l'attestent;
Lycurgue appartenait à cette classe, car il n'était pas roi;
Charondas et tant d'autres y étaient également nés.
«Ceci doit également nous faire comprendre pourquoi la plupart des
gouvernements sont ou démagogiques ou oligarchiques; c'est que, la
moyenne propriété y étant le plus souvent fort rare, et tous ceux
qui y dominent, que ce soient d'ailleurs les riches ou les pauvres,
étant toujours également éloignés du moyen terme, ils ne s'emparent
du pouvoir que pour eux seuls, et constituent ou l'oligarchie ou la
démagogie.
«En outre, les séditions et les luttes étant fréquentes entre les
pauvres et les riches, jamais le pouvoir, quel que soit le parti qui
triomphe de ses ennemis, ne repose sur l'égalité et sur des droits
communs. Comme il n'est que le prix du combat, le vainqueur qui le
saisit en fait nécessairement un des deux gouvernements extrêmes,
démocratie ou oligarchie. C'est ainsi que les peuples mêmes qui tour
à tour ont eu la haute direction des affaires de la Grèce, n'ont
regardé qu'à leur propre constitution pour faire prédominer dans
les États soumis à leur puissance, tantôt l'oligarchie, tantôt la
démocratie, inquiets seulement de leurs intérêts particuliers, et pas
le moins du monde des intérêts de leurs tributaires.
«Aussi n'en a-t-on jamais vu entre ces extrêmes de vraie république,
ou du moins, en a-t-on vu rarement et pour bien peu de temps. Il
ne s'est rencontré qu'un seul homme, parmi tous ceux qui jadis
arrivèrent au pouvoir, qui ait établi une constitution de ce genre;
et dès longtemps les hommes politiques ont renoncé dans les États à
chercher l'égalité. Ou bien l'on tâche de s'emparer du pouvoir; ou
bien l'on se résigne à l'obéissance quand on n'est pas le plus fort.
«Ces considérations suffisent pour montrer quel est le meilleur
gouvernement, et ce qui en fait l'excellence.
«Quant aux autres constitutions, qui sont les diverses formes de
démocraties et d'oligarchies admises par nous, il est facile de
voir dans quel ordre on doit les classer, celle-ci la première,
celle-là la seconde; et ainsi de suite, selon qu'elles sont
meilleures ou moins bonnes, comparativement au type parfait que
nous avons donné. Nécessairement elles seront d'autant meilleures
qu'elles se rapprocheront davantage du moyen terme, d'autant moins
bonnes qu'elles en seront plus éloignées. J'excepte toujours les
cas spéciaux, et j'entends par là que telle constitution, bien que
préférable en soi, est cependant moins bonne que telle autre pour un
peuple particulier.»