On regrette de trouver ici la recommandation platonique de l'abandon
des enfants difformes; loi humaine en opposition à la loi divine.
Alexandre eût été abandonné, car il était difforme d'une épaule.
«On a coutume de donner le nom de république aux gouvernements qui
inclinent à la démocratie, et celui d'aristocratie aux gouvernements
qui inclinent à l'oligarchie; c'est que le plus ordinairement les
lumières et la noblesse sont le partage des riches; ils sont comblés
en outre de ces avantages que d'autres achètent si souvent par le
crime, et qui assurent à leurs possesseurs un renom de vertu et une
haute considération.
«Comme le système aristocratique a pour but de donner la suprématie
politique à ces citoyens éminents, on a prétendu, par suite, que
les oligarchies se composent en majorité d'hommes vertueux et
estimables. Or il semble impossible qu'un gouvernement dirigé par
les meilleurs citoyens ne soit pas un excellent gouvernement, un
mauvais gouvernement ne devant peser que sur les États régis par des
hommes corrompus. Et, réciproquement, il semble impossible que, là
où l'administration n'est pas bonne, l'État soit gouverné par les
meilleurs citoyens. Mais il faut remarquer que de bonnes lois ne
constituent pas à elles seules un bon gouvernement, et qu'il importe
surtout que ces bonnes lois soient observées. Il n'y a donc de bon
gouvernement d'abord que celui où l'on obéit à la loi, ensuite que
celui où la loi à laquelle on obéit est fondée sur la raison; car
on pourrait aussi obéir à des lois déraisonnables. L'excellence de
la loi peut du reste s'entendre de deux façons: la loi est, ou la
meilleure possible relativement aux circonstances, ou la meilleure
possible d'une manière générale et absolue.
«Le principe essentiel de l'aristocratie paraît être d'attribuer
la prédominance politique à la vertu; car le caractère spécial de
l'aristocratie, c'est la vertu, comme la richesse est celui de
l'oligarchie, et la liberté, celui de la démocratie. Toutes trois
admettent d'ailleurs la suprématie de la majorité, puisque, dans les
unes comme dans les autres, la décision prononcée par le plus grand
nombre des membres du corps politique a toujours force de loi. Si la
plupart des gouvernements prennent le nom de république, c'est qu'ils
cherchent presque tous uniquement à combiner les droits des riches et
des pauvres, de la fortune et de la liberté; et la richesse semble
presque partout tenir lieu de mérite et de vertu.
«Trois éléments dans l'État se disputent l'égalité: ce sont la
liberté, la richesse et le mérite. Je ne parle pas d'un quatrième
qu'on appelle la noblesse; car il n'est qu'une conséquence de
deux autres, et la noblesse n'est qu'une ancienneté de richesse
et de talent. Or la combinaison des deux premiers éléments donne
évidemment la république, et la combinaison de tous les trois donne
l'aristocratie plutôt que toute autre forme. Je classe toujours à
part la véritable aristocratie dont j'ai d'abord parlé.
«Ainsi nous avons démontré qu'à côté de la monarchie, de la
démocratie et de l'oligarchie, il existe encore d'autres systèmes
politiques. Nous avons expliqué la nature de ces systèmes, les
différences des aristocraties entre elles, et les différences des
républiques aux aristocraties; enfin l'on doit voir que toutes ces
formes sont moins éloignées qu'on ne pourrait le croire les unes des
autres.»