Il conclut ici que la royauté ne peut être reconnue à moins que
l'individu couronné ne soit évidemment supérieur en talent et en
vertu à tous les autres.
La république ou l'État parfait doit participer du pouvoir absolu
par la vigueur de l'autorité, du pouvoir oligarchique par la sagesse
des conseils. Il est cependant très-évident que sa qualité natale de
sujet d'un roi comme Philippe, et de précepteur d'un héros-roi comme
Alexandre, font garder à Aristote des ménagements discrets pour la
royauté. De là sa perte.
Le philosophe parfait se retrouve dans des considérations
merveilleusement sagaces sur l'éducation générale des citoyens:
«L'association politique étant toujours composée de chefs et de
subordonnés, je demande si l'autorité et l'obéissance doivent être
alternatives ou viagères. Il est clair que le système de l'éducation
devra se rapporter à ces grandes divisions des citoyens entre eux.
Si quelques hommes l'emportaient sur les autres hommes autant que,
selon la croyance commune, les dieux et les héros peuvent différer
des mortels, à l'égard du corps qu'un seul coup d'oeil suffit pour
juger, et même à l'égard de l'âme, de telle sorte que la supériorité
des chefs fût aussi incontestable et aussi évidente pour les sujets,
nul doute qu'il ne fallût préférer la perpétuité de l'obéissance pour
les uns, et du pouvoir pour les autres.
«Mais ces dissemblances sont choses fort difficiles à constater;
et il n'en est point du tout ici comme pour ces rois de l'Inde
qui, selon Scylax, l'emportent si complétement sur les sujets qui
leur obéissent. Il est donc évident que, par bien des motifs,
l'alternative de l'autorité et de la soumission doit nécessairement
être commune à tous les citoyens. L'égalité est l'identité
d'attributions entre des êtres semblables, et l'État ne saurait
vivre contre les lois de l'équité: les factieux que le pays renferme
toujours trouveraient de constants appuis dans les sujets mécontents,
et les membres du gouvernement ne sauraient jamais être assez
nombreux pour résister à tant d'ennemis réunis.
«Cependant il est incontestable qu'il doit y avoir une différence
entre les chefs et les subordonnés. Quelle sera cette différence,
et quelle sera la répartition du pouvoir? Telles sont les questions
que doit résoudre le législateur. Nous l'avons déjà dit: c'est la
nature elle-même qui a tracé la ligne de démarcation, en créant dans
une espèce identique les classes des jeunes et des vieux, les uns
destinés à obéir, les autres capables de commander. Une autorité
conférée par l'âge ne peut irriter la jalousie, ni enfler la vanité
de personne, surtout lorsque chacun est assuré d'obtenir avec les
années la même prérogative.
«Ainsi l'autorité et l'obéissance doivent être à la fois perpétuelles
et alternatives; et, par suite, l'éducation doit être à la
fois pareille et diverse; puisque, de l'aveu de tout le monde,
l'obéissance est la véritable école du commandement.»