Aristote met en poudre dans les chapitres suivants tous les systèmes
de communauté, tous les rêves de Socrate et de Platon, toutes les
législations de Crète et de Sparte, celle même de Solon faisant régir
les hommes par le hasard du sort; il examine ensuite ce qu'est devenu
le citoyen. «C'est, dit-il, l'habitant susceptible d'être élevé au
pouvoir civil.» Il passe de là à l'État lui-même et aux différentes
formes de constitution: monarchie, oligarchie, aristocratie,
démagogie. Il les analyse comme nous le faisons aujourd'hui, il
étudie les principes d'après lesquels on doit donner la souveraineté
à un, ou à plusieurs, ou à tous les citoyens. On voit qu'il n'est
satisfait d'aucun. Écoutez-le ici:
De plus, comme l'égalité et l'inégalité complètes sont injustes entre
des individus qui ne sont égaux ou inégaux entre eux que sur un
seul point, tous les gouvernements où l'égalité et l'inégalité sont
établies sur des bases de ce genre sont nécessairement corrompus.
Nous avons dit aussi plus haut que tous les citoyens ont raison de
se croire des droits, mais que tous ont tort de se croire des droits
absolus: les riches, parce qu'ils possèdent une plus large part du
territoire commun de la cité et qu'ils ont ordinairement plus de
crédit dans les transactions commerciales; les nobles et les hommes
libres, classes fort voisines l'une de l'autre, parce que la noblesse
est plus réellement citoyenne que la roture, et que la noblesse est
estimée chez tous les peuples; et de plus, parce que des descendants
vertueux doivent, selon toute apparence, avoir de vertueux ancêtres;
car la noblesse n'est qu'un mérite de race.
«Certes, la vertu peut, selon nous, élever la voix non moins
justement; la vertu sociale, c'est la justice, et toutes les autres
ne viennent nécessairement que comme des conséquences après elle.
Enfin la majorité aussi a des prétentions qu'elle peut opposer à
celles de la minorité; car la majorité, prise dans son ensemble, est
plus puissante, plus riche et meilleure que le petit nombre.
«Supposons donc la réunion, dans un seul État, d'individus
distingués, nobles, riches, d'une part; et, de l'autre, d'une
multitude à qui l'on peut accorder des droits politiques: pourra-t-on
dire sans hésitation à qui doit appartenir la souveraineté? ou le
doute sera-t-il encore possible? Dans chacune des constitutions
que nous avons énumérées plus haut, la question de savoir qui doit
commander n'en peut faire une, puisque leur différence repose
précisément sur celle du souverain. Ici la souveraineté est aux
riches; là, aux citoyens distingués; et ainsi du reste. Voyons
cependant ce que l'on doit faire quand toutes ces conditions diverses
se rencontrent simultanément dans la cité.
«En supposant que la minorité des gens de bien soit extrêmement
faible, comment pourra-t-on statuer à son égard? Regardera-t-on si,
toute faible qu'elle est, elle peut suffire cependant à gouverner
l'État, ou même à former par elle seule une cité complète? Mais
alors se présente une objection qui est également juste contre
tous les prétendants au pouvoir politique, et qui semble renverser
toutes les raisons de ceux qui réclament l'autorité comme un droit
de leur fortune, aussi bien que de ceux qui la réclament comme un
droit de leur naissance. En adoptant le principe qu'ils allèguent
pour eux-mêmes, la prétendue souveraineté devrait évidemment passer
à l'individu qui serait à lui seul plus riche que tous les autres
ensemble; et, de même, le plus noble par sa naissance l'emporterait
sur tous ceux qui ne font valoir que leur liberté.
«Même objection toute pareille contre l'aristocratie, qui se fonde
sur la vertu; car, si tel citoyen est supérieur en vertu à tous les
membres du gouvernement, gens eux-mêmes fort estimables, le même
principe lui confère la souveraineté. Même objection encore contre
la souveraineté de la multitude, fondée sur la supériorité de sa
force relativement à la minorité; car, si un individu par hasard ou
quelques individus, moins nombreux toutefois que la majorité, sont
plus forts qu'elle, la souveraineté leur appartiendra de préférence
plutôt qu'à la foule.
«Tout ceci semble démontrer clairement qu'il n'y a de complète
justice dans aucune des prérogatives, au nom desquelles chacun
réclame le pouvoir pour soi et l'asservissement pour les autres. Aux
prétentions de ceux qui revendiquent l'autorité pour leur mérite
ou pour leur fortune, la multitude pourrait opposer d'excellentes
raisons. Rien n'empêche, en effet, qu'elle ne soit plus riche et
plus vertueuse que la minorité, non point individuellement, mais en
masse. Ceci même répond à une objection que l'on met en avant et
qu'on répète souvent comme fort grave: on demande si, dans le cas
que nous avons supposé, le législateur qui veut établir des lois
parfaitement justes doit avoir en vue l'intérêt de la multitude ou
celui des citoyens distingués. La justice ici, c'est l'égalité; et
cette égalité de la justice se rapporte autant à l'intérêt général
de l'État qu'à l'intérêt individuel des citoyens. Or le citoyen en
général est l'individu qui a part à l'autorité et à l'obéissance
publiques, la condition du citoyen étant d'ailleurs variable suivant
la constitution; et, dans la république parfaite, c'est l'individu
qui peut et qui veut librement obéir et gouverner tour à tour,
suivant les préceptes de la vertu.
«Si dans l'État un individu, ou même plusieurs individus, trop peu
nombreux toutefois pour former entre eux seuls une cité entière, ont
une telle supériorité de mérite que le mérite de tous les autres
citoyens ne puisse entrer en balance, et que l'influence politique
de cet individu unique, ou de ces individus, soit incomparablement
plus forte, de tels hommes ne peuvent être compris dans la cité. Ce
sera leur faire injure que de les réduire à l'égalité commune, quand
leur mérite et leur importance politiques les mettent si complétement
hors de comparaison; de tels personnages sont, on peut dire, des
dieux parmi les hommes.
«Nouvelle preuve que la législation ne doit nécessairement concerner
que des individus égaux par leur naissance et par leurs facultés.
Mais la loi n'est point faite pour ces êtres supérieurs; ils sont
eux-mêmes la loi. Il serait ridicule de tenter de les soumettre à la
constitution; car ils pourraient répondre ce que, suivant Antisthène,
les lions répondirent au décret rendu par l'assemblée des lièvres sur
l'égalité générale des animaux. Voilà aussi l'origine de l'ostracisme
dans les États démocratiques, qui, plus que tous les autres, se
montrent jaloux de l'égalité. Dès qu'un citoyen semblait s'élever
au-dessus de tous les autres par sa richesse, par la foule de ses
partisans, ou par tout autre avantage politique, l'ostracisme venait
le frapper d'un exil plus ou moins long.
«Dans la mythologie, les Argonautes n'ont point d'autre motif pour
abandonner Hercule; Argo déclare qu'elle ne veut pas le porter, parce
qu'il est beaucoup plus pesant que le reste de ses compagnons. Aussi
a-t-on bien tort de blâmer d'une manière absolue la tyrannie et le
conseil que Périandre donnait à Thrasybule: pour toute réponse à
l'envoyé qui venait lui demander conseil, il se contenta de niveler
une certaine quantité d'épis, en cassant ceux qui dépassaient les
autres. Le messager ne comprit rien au motif de cette action; mais
Thrasybule, quand on l'en informa, entendit fort bien qu'il devait se
défaire des citoyens puissants.
«Cet expédient n'est pas utile seulement aux tyrans; aussi ne
sont-ils pas les seuls à en user. On l'emploie avec un égal succès
dans les oligarchies et dans les démocraties. L'ostracisme y produit
à peu près les mêmes résultats, en arrêtant par l'exil la puissance
des personnages qu'il frappe. Quand on est en mesure de le pouvoir,
on applique ce principe politique à des États, à des peuples entiers.
On peut voir la conduite des Athéniens à l'égard des Samiens, des
Chiotes et des Lesbiens. À peine leur puissance fut-elle affermie,
qu'ils eurent soin d'affaiblir leurs sujets, en dépit de tous les
traités; et le roi des Perses a plus d'une fois châtié les Mèdes,
les Babyloniens et d'autres peuples, tout fiers encore des souvenirs
de leur antique domination.
«Cette question intéresse tous les gouvernements sans exception, même
les bons. Les gouvernements corrompus emploient ces moyens-là dans
un intérêt particulier; mais on ne les emploie pas moins dans les
gouvernements d'intérêt général. On peut éclaircir ce raisonnement
par une comparaison empruntée aux autres sciences, aux autres arts.
Le peintre ne laissera point dans son tableau un pied qui dépasserait
les proportions des autres parties de la figure, ce pied fût-il
beaucoup plus beau que le reste; le charpentier de marine ne recevra
pas davantage une proue, ou telle autre pièce du bâtiment, si elle
est disproportionnée; et le choriste en chef n'admettra point, dans
un concert, une voix plus forte et plus belle que toutes celles qui
forment le reste du choeur.
«Rien n'empêche donc les monarques de se trouver en ceci d'accord
avec les États qu'ils régissent, si de fait ils ne recourent à cet
expédient que quand la conservation de leur propre pouvoir est dans
l'intérêt de l'État.
«Ainsi les principes de l'ostracisme appliqué aux supériorités
bien reconnues ne sont pas dénués de toute équité politique. Il
est certainement préférable que la cité, grâce aux institutions
primitives du législateur, puisse se passer de ce remède; mais, si
le législateur reçoit de seconde main le gouvernail de l'État, il
peut, dans le besoin, recourir à ce moyen de réforme. Ce n'est point
ainsi, du reste, qu'on l'a jusqu'à présent employé: on n'a point
considéré le moins du monde dans l'ostracisme l'intérêt véritable de
la république, et l'on en a fait une simple affaire de faction.
«Pour les gouvernements corrompus, l'ostracisme en servant un intérêt
particulier est aussi par cela même évidemment juste; mais il est
tout aussi évident qu'il n'est point d'une justice absolue.
«Dans la cité parfaite, la question est bien autrement difficile.
La supériorité sur tout autre point que le mérite, richesse ou
influence, ne peut causer d'embarras; mais que faire contre la
supériorité de mérite? Certes, on ne dira pas qu'il faut bannir ou
chasser le citoyen qu'elle distingue. On ne prétendra pas davantage
qu'il faut le réduire à l'obéissance; car prétendre au partage du
pouvoir, ce serait donner un maître à Jupiter lui-même. Le seul
parti que naturellement tous les citoyens semblent devoir adopter,
est de se soumettre de leur plein gré à ce grand homme, et de le
prendre pour roi durant sa vie entière.»