XXIII.

Aristote met en poudre dans les chapitres suivants tous les systèmes

de communauté, tous les rêves de Socrate et de Platon, toutes les

législations de Crète et de Sparte, celle même de Solon faisant régir

les hommes par le hasard du sort; il examine ensuite ce qu'est devenu

le citoyen. «C'est, dit-il, l'habitant susceptible d'être élevé au

pouvoir civil.» Il passe de là à l'État lui-même et aux différentes

formes de constitution: monarchie, oligarchie, aristocratie,

démagogie. Il les analyse comme nous le faisons aujourd'hui, il

étudie les principes d'après lesquels on doit donner la souveraineté

à un, ou à plusieurs, ou à tous les citoyens. On voit qu'il n'est

satisfait d'aucun. Écoutez-le ici:

De plus, comme l'égalité et l'inégalité complètes sont injustes entre

des individus qui ne sont égaux ou inégaux entre eux que sur un

seul point, tous les gouvernements où l'égalité et l'inégalité sont

établies sur des bases de ce genre sont nécessairement corrompus.

Nous avons dit aussi plus haut que tous les citoyens ont raison de

se croire des droits, mais que tous ont tort de se croire des droits

absolus: les riches, parce qu'ils possèdent une plus large part du

territoire commun de la cité et qu'ils ont ordinairement plus de

crédit dans les transactions commerciales; les nobles et les hommes

libres, classes fort voisines l'une de l'autre, parce que la noblesse

est plus réellement citoyenne que la roture, et que la noblesse est

estimée chez tous les peuples; et de plus, parce que des descendants

vertueux doivent, selon toute apparence, avoir de vertueux ancêtres;

car la noblesse n'est qu'un mérite de race.

«Certes, la vertu peut, selon nous, élever la voix non moins

justement; la vertu sociale, c'est la justice, et toutes les autres

ne viennent nécessairement que comme des conséquences après elle.

Enfin la majorité aussi a des prétentions qu'elle peut opposer à

celles de la minorité; car la majorité, prise dans son ensemble, est

plus puissante, plus riche et meilleure que le petit nombre.

«Supposons donc la réunion, dans un seul État, d'individus

distingués, nobles, riches, d'une part; et, de l'autre, d'une

multitude à qui l'on peut accorder des droits politiques: pourra-t-on

dire sans hésitation à qui doit appartenir la souveraineté? ou le

doute sera-t-il encore possible? Dans chacune des constitutions

que nous avons énumérées plus haut, la question de savoir qui doit

commander n'en peut faire une, puisque leur différence repose

précisément sur celle du souverain. Ici la souveraineté est aux

riches; là, aux citoyens distingués; et ainsi du reste. Voyons

cependant ce que l'on doit faire quand toutes ces conditions diverses

se rencontrent simultanément dans la cité.

«En supposant que la minorité des gens de bien soit extrêmement

faible, comment pourra-t-on statuer à son égard? Regardera-t-on si,

toute faible qu'elle est, elle peut suffire cependant à gouverner

l'État, ou même à former par elle seule une cité complète? Mais

alors se présente une objection qui est également juste contre

tous les prétendants au pouvoir politique, et qui semble renverser

toutes les raisons de ceux qui réclament l'autorité comme un droit

de leur fortune, aussi bien que de ceux qui la réclament comme un

droit de leur naissance. En adoptant le principe qu'ils allèguent

pour eux-mêmes, la prétendue souveraineté devrait évidemment passer

à l'individu qui serait à lui seul plus riche que tous les autres

ensemble; et, de même, le plus noble par sa naissance l'emporterait

sur tous ceux qui ne font valoir que leur liberté.

«Même objection toute pareille contre l'aristocratie, qui se fonde

sur la vertu; car, si tel citoyen est supérieur en vertu à tous les

membres du gouvernement, gens eux-mêmes fort estimables, le même

principe lui confère la souveraineté. Même objection encore contre

la souveraineté de la multitude, fondée sur la supériorité de sa

force relativement à la minorité; car, si un individu par hasard ou

quelques individus, moins nombreux toutefois que la majorité, sont

plus forts qu'elle, la souveraineté leur appartiendra de préférence

plutôt qu'à la foule.

«Tout ceci semble démontrer clairement qu'il n'y a de complète

justice dans aucune des prérogatives, au nom desquelles chacun

réclame le pouvoir pour soi et l'asservissement pour les autres. Aux

prétentions de ceux qui revendiquent l'autorité pour leur mérite

ou pour leur fortune, la multitude pourrait opposer d'excellentes

raisons. Rien n'empêche, en effet, qu'elle ne soit plus riche et

plus vertueuse que la minorité, non point individuellement, mais en

masse. Ceci même répond à une objection que l'on met en avant et

qu'on répète souvent comme fort grave: on demande si, dans le cas

que nous avons supposé, le législateur qui veut établir des lois

parfaitement justes doit avoir en vue l'intérêt de la multitude ou

celui des citoyens distingués. La justice ici, c'est l'égalité; et

cette égalité de la justice se rapporte autant à l'intérêt général

de l'État qu'à l'intérêt individuel des citoyens. Or le citoyen en

général est l'individu qui a part à l'autorité et à l'obéissance

publiques, la condition du citoyen étant d'ailleurs variable suivant

la constitution; et, dans la république parfaite, c'est l'individu

qui peut et qui veut librement obéir et gouverner tour à tour,

suivant les préceptes de la vertu.

«Si dans l'État un individu, ou même plusieurs individus, trop peu

nombreux toutefois pour former entre eux seuls une cité entière, ont

une telle supériorité de mérite que le mérite de tous les autres

citoyens ne puisse entrer en balance, et que l'influence politique

de cet individu unique, ou de ces individus, soit incomparablement

plus forte, de tels hommes ne peuvent être compris dans la cité. Ce

sera leur faire injure que de les réduire à l'égalité commune, quand

leur mérite et leur importance politiques les mettent si complétement

hors de comparaison; de tels personnages sont, on peut dire, des

dieux parmi les hommes.

«Nouvelle preuve que la législation ne doit nécessairement concerner

que des individus égaux par leur naissance et par leurs facultés.

Mais la loi n'est point faite pour ces êtres supérieurs; ils sont

eux-mêmes la loi. Il serait ridicule de tenter de les soumettre à la

constitution; car ils pourraient répondre ce que, suivant Antisthène,

les lions répondirent au décret rendu par l'assemblée des lièvres sur

l'égalité générale des animaux. Voilà aussi l'origine de l'ostracisme

dans les États démocratiques, qui, plus que tous les autres, se

montrent jaloux de l'égalité. Dès qu'un citoyen semblait s'élever

au-dessus de tous les autres par sa richesse, par la foule de ses

partisans, ou par tout autre avantage politique, l'ostracisme venait

le frapper d'un exil plus ou moins long.

«Dans la mythologie, les Argonautes n'ont point d'autre motif pour

abandonner Hercule; Argo déclare qu'elle ne veut pas le porter, parce

qu'il est beaucoup plus pesant que le reste de ses compagnons. Aussi

a-t-on bien tort de blâmer d'une manière absolue la tyrannie et le

conseil que Périandre donnait à Thrasybule: pour toute réponse à

l'envoyé qui venait lui demander conseil, il se contenta de niveler

une certaine quantité d'épis, en cassant ceux qui dépassaient les

autres. Le messager ne comprit rien au motif de cette action; mais

Thrasybule, quand on l'en informa, entendit fort bien qu'il devait se

défaire des citoyens puissants.

«Cet expédient n'est pas utile seulement aux tyrans; aussi ne

sont-ils pas les seuls à en user. On l'emploie avec un égal succès

dans les oligarchies et dans les démocraties. L'ostracisme y produit

à peu près les mêmes résultats, en arrêtant par l'exil la puissance

des personnages qu'il frappe. Quand on est en mesure de le pouvoir,

on applique ce principe politique à des États, à des peuples entiers.

On peut voir la conduite des Athéniens à l'égard des Samiens, des

Chiotes et des Lesbiens. À peine leur puissance fut-elle affermie,

qu'ils eurent soin d'affaiblir leurs sujets, en dépit de tous les

traités; et le roi des Perses a plus d'une fois châtié les Mèdes,

les Babyloniens et d'autres peuples, tout fiers encore des souvenirs

de leur antique domination.

«Cette question intéresse tous les gouvernements sans exception, même

les bons. Les gouvernements corrompus emploient ces moyens-là dans

un intérêt particulier; mais on ne les emploie pas moins dans les

gouvernements d'intérêt général. On peut éclaircir ce raisonnement

par une comparaison empruntée aux autres sciences, aux autres arts.

Le peintre ne laissera point dans son tableau un pied qui dépasserait

les proportions des autres parties de la figure, ce pied fût-il

beaucoup plus beau que le reste; le charpentier de marine ne recevra

pas davantage une proue, ou telle autre pièce du bâtiment, si elle

est disproportionnée; et le choriste en chef n'admettra point, dans

un concert, une voix plus forte et plus belle que toutes celles qui

forment le reste du choeur.

«Rien n'empêche donc les monarques de se trouver en ceci d'accord

avec les États qu'ils régissent, si de fait ils ne recourent à cet

expédient que quand la conservation de leur propre pouvoir est dans

l'intérêt de l'État.

«Ainsi les principes de l'ostracisme appliqué aux supériorités

bien reconnues ne sont pas dénués de toute équité politique. Il

est certainement préférable que la cité, grâce aux institutions

primitives du législateur, puisse se passer de ce remède; mais, si

le législateur reçoit de seconde main le gouvernail de l'État, il

peut, dans le besoin, recourir à ce moyen de réforme. Ce n'est point

ainsi, du reste, qu'on l'a jusqu'à présent employé: on n'a point

considéré le moins du monde dans l'ostracisme l'intérêt véritable de

la république, et l'on en a fait une simple affaire de faction.

«Pour les gouvernements corrompus, l'ostracisme en servant un intérêt

particulier est aussi par cela même évidemment juste; mais il est

tout aussi évident qu'il n'est point d'une justice absolue.

«Dans la cité parfaite, la question est bien autrement difficile.

La supériorité sur tout autre point que le mérite, richesse ou

influence, ne peut causer d'embarras; mais que faire contre la

supériorité de mérite? Certes, on ne dira pas qu'il faut bannir ou

chasser le citoyen qu'elle distingue. On ne prétendra pas davantage

qu'il faut le réduire à l'obéissance; car prétendre au partage du

pouvoir, ce serait donner un maître à Jupiter lui-même. Le seul

parti que naturellement tous les citoyens semblent devoir adopter,

est de se soumettre de leur plein gré à ce grand homme, et de le

prendre pour roi durant sa vie entière.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 30 / 145 题