XXII.

«Il ne faut pas oublier, quand on porte des lois semblables, un

point négligé par Phaléas et Platon: c'est qu'en fixant ainsi la

quotité des fortunes, il faut aussi fixer la quantité des enfants.

Si le nombre des enfants n'est plus en rapport avec la propriété,

il faudra bientôt enfreindre la loi; et même, sans en venir là, il

est dangereux que tant de citoyens passent de l'aisance à la misère,

parce que ce sera chose difficile, dans ce cas, qu'ils n'aient point

le désir des révolutions.

«Cette influence de l'égalité des biens sur l'association politique a

été comprise par quelques-uns des anciens législateurs; témoin Solon

dans ses lois, témoin la loi qui interdit l'acquisition illimitée des

terres. C'est d'après le même principe que certaines législations,

comme celle de Locres, interdisent de vendre son bien, à moins de

malheur parfaitement constaté, ou qu'elles prescrivent encore de

maintenir les lots primitifs. L'abrogation d'une loi de ce genre, à

Leucade, rendit la constitution complétement démocratique, parce que,

dès lors, on parvint aux magistratures sans les conditions de cens

autrefois exigées.

«Mais cette égalité même, si on la suppose établie, n'empêche pas

que la limite légale des fortunes ne puisse être ou trop large, ce

qui amènerait dans la cité le luxe et la mollesse; ou trop étroite,

ce qui amènerait la gêne parmi les citoyens. Ainsi, il ne suffit pas

au législateur d'avoir rendu les fortunes égales, il faut qu'il leur

ait donné de justes proportions. Ce n'est même avoir encore rien fait

que d'avoir trouvé cette mesure parfaite pour tous les citoyens; le

point important, c'est de niveler les passions bien plutôt que les

propriétés; et cette égalité-là ne résulte que de l'éducation réglée

par de bonnes lois.

«Phaléas pourrait ici répondre que c'est là précisément ce qu'il a

dit lui-même: car, à ses yeux, les bases de tout État sont l'égalité

de fortune et l'égalité d'éducation. Mais cette éducation, que

sera-t-elle? C'est là ce qu'il faut dire. Ce n'est rien que de

l'avoir faite une et la même pour tous. Elle peut être parfaitement

une et la même pour tous les citoyens, et être telle cependant

qu'ils n'en sortent qu'avec une insatiable avidité de richesses ou

d'honneurs, ou même avec ces deux passions à la fois.

«De plus, les révolutions naissent tout aussi bien de l'inégalité

des honneurs que de l'inégalité des fortunes. Les prétendants seuls

seraient ici différents. La foule se révolte de l'inégalité des

fortunes, et les hommes supérieurs s'indignent de l'égale répartition

des honneurs; c'est le mot du poëte:

Quoi! le lâche et le brave être égaux en estime?

C'est que les hommes sont poussés au crime non pas seulement par

le besoin du nécessaire, que Phaléas compte apaiser avec l'égalité

des biens, excellent moyen, selon lui, d'empêcher qu'un homme n'en

détrousse un autre pour ne pas mourir de faim ou de froid; ils y

sont poussés encore par le besoin d'éteindre leurs désirs dans la

jouissance. Si ces désirs sont désordonnés, les hommes auront recours

au crime pour guérir le mal qui les tourmente; et j'ajoute même

qu'ils s'y livreront non-seulement par cette raison, mais aussi par

le simple motif, si leurs caprices les y portent, de n'être point

troublés dans leurs jouissances.

«À ces trois maux, quel sera le remède? D'abord la propriété, quelque

mince qu'elle soit, et l'habitude du travail, puis la tempérance;

et, enfin, pour celui qui veut trouver le bonheur en lui-même, le

remède ne sera point à chercher ailleurs que dans la philosophie:

car les plaisirs autres que les siens ne peuvent se passer de

l'intermédiaire des hommes. C'est le superflu et non le besoin qui

fait commettre les grands crimes. On n'usurpe pas la tyrannie pour se

garantir de l'intempérie de l'air; et, par le même motif, les grandes

distinctions sont réservées non pas au meurtrier d'un voleur, mais au

meurtrier d'un tyran. Ainsi l'expédient politique proposé par Phaléas

n'offre de garantie que contre les crimes de peu d'importance.

«Phaléas a eu tort aussi d'appeler, d'une manière générale, égalité

des fortunes, l'égale répartition des terres, à laquelle il se

borne; car la fortune comprend encore les esclaves, les troupeaux,

l'argent et toutes ces propriétés qu'on nomme mobilières. La loi

d'égalité doit être étendue à tous ces objets; ou, du moins, il faut

les soumettre à certaines limites régulières, ou bien ne statuer

absolument rien à l'égard de la propriété.

«Sa législation paraît, au reste, n'avoir en vue qu'un État peu

étendu, puisque tous les artisans doivent y être la propriété de

l'État, sans y former une classe accessoire de citoyens. Si les

ouvriers chargés de tous les travaux appartiennent à l'État, il faut

que ce soit aux conditions établies pour ceux d'Épidamne, ou pour

ceux d'Athènes par Diophante.

«Ce que nous avons dit de la constitution de Phaléas suffit pour

qu'on en juge les mérites et les défauts.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 29 / 145 题