«Il ne faut pas oublier, quand on porte des lois semblables, un
point négligé par Phaléas et Platon: c'est qu'en fixant ainsi la
quotité des fortunes, il faut aussi fixer la quantité des enfants.
Si le nombre des enfants n'est plus en rapport avec la propriété,
il faudra bientôt enfreindre la loi; et même, sans en venir là, il
est dangereux que tant de citoyens passent de l'aisance à la misère,
parce que ce sera chose difficile, dans ce cas, qu'ils n'aient point
le désir des révolutions.
«Cette influence de l'égalité des biens sur l'association politique a
été comprise par quelques-uns des anciens législateurs; témoin Solon
dans ses lois, témoin la loi qui interdit l'acquisition illimitée des
terres. C'est d'après le même principe que certaines législations,
comme celle de Locres, interdisent de vendre son bien, à moins de
malheur parfaitement constaté, ou qu'elles prescrivent encore de
maintenir les lots primitifs. L'abrogation d'une loi de ce genre, à
Leucade, rendit la constitution complétement démocratique, parce que,
dès lors, on parvint aux magistratures sans les conditions de cens
autrefois exigées.
«Mais cette égalité même, si on la suppose établie, n'empêche pas
que la limite légale des fortunes ne puisse être ou trop large, ce
qui amènerait dans la cité le luxe et la mollesse; ou trop étroite,
ce qui amènerait la gêne parmi les citoyens. Ainsi, il ne suffit pas
au législateur d'avoir rendu les fortunes égales, il faut qu'il leur
ait donné de justes proportions. Ce n'est même avoir encore rien fait
que d'avoir trouvé cette mesure parfaite pour tous les citoyens; le
point important, c'est de niveler les passions bien plutôt que les
propriétés; et cette égalité-là ne résulte que de l'éducation réglée
par de bonnes lois.
«Phaléas pourrait ici répondre que c'est là précisément ce qu'il a
dit lui-même: car, à ses yeux, les bases de tout État sont l'égalité
de fortune et l'égalité d'éducation. Mais cette éducation, que
sera-t-elle? C'est là ce qu'il faut dire. Ce n'est rien que de
l'avoir faite une et la même pour tous. Elle peut être parfaitement
une et la même pour tous les citoyens, et être telle cependant
qu'ils n'en sortent qu'avec une insatiable avidité de richesses ou
d'honneurs, ou même avec ces deux passions à la fois.
«De plus, les révolutions naissent tout aussi bien de l'inégalité
des honneurs que de l'inégalité des fortunes. Les prétendants seuls
seraient ici différents. La foule se révolte de l'inégalité des
fortunes, et les hommes supérieurs s'indignent de l'égale répartition
des honneurs; c'est le mot du poëte:
Quoi! le lâche et le brave être égaux en estime?
C'est que les hommes sont poussés au crime non pas seulement par
le besoin du nécessaire, que Phaléas compte apaiser avec l'égalité
des biens, excellent moyen, selon lui, d'empêcher qu'un homme n'en
détrousse un autre pour ne pas mourir de faim ou de froid; ils y
sont poussés encore par le besoin d'éteindre leurs désirs dans la
jouissance. Si ces désirs sont désordonnés, les hommes auront recours
au crime pour guérir le mal qui les tourmente; et j'ajoute même
qu'ils s'y livreront non-seulement par cette raison, mais aussi par
le simple motif, si leurs caprices les y portent, de n'être point
troublés dans leurs jouissances.
«À ces trois maux, quel sera le remède? D'abord la propriété, quelque
mince qu'elle soit, et l'habitude du travail, puis la tempérance;
et, enfin, pour celui qui veut trouver le bonheur en lui-même, le
remède ne sera point à chercher ailleurs que dans la philosophie:
car les plaisirs autres que les siens ne peuvent se passer de
l'intermédiaire des hommes. C'est le superflu et non le besoin qui
fait commettre les grands crimes. On n'usurpe pas la tyrannie pour se
garantir de l'intempérie de l'air; et, par le même motif, les grandes
distinctions sont réservées non pas au meurtrier d'un voleur, mais au
meurtrier d'un tyran. Ainsi l'expédient politique proposé par Phaléas
n'offre de garantie que contre les crimes de peu d'importance.
«Phaléas a eu tort aussi d'appeler, d'une manière générale, égalité
des fortunes, l'égale répartition des terres, à laquelle il se
borne; car la fortune comprend encore les esclaves, les troupeaux,
l'argent et toutes ces propriétés qu'on nomme mobilières. La loi
d'égalité doit être étendue à tous ces objets; ou, du moins, il faut
les soumettre à certaines limites régulières, ou bien ne statuer
absolument rien à l'égard de la propriété.
«Sa législation paraît, au reste, n'avoir en vue qu'un État peu
étendu, puisque tous les artisans doivent y être la propriété de
l'État, sans y former une classe accessoire de citoyens. Si les
ouvriers chargés de tous les travaux appartiennent à l'État, il faut
que ce soit aux conditions établies pour ceux d'Épidamne, ou pour
ceux d'Athènes par Diophante.
«Ce que nous avons dit de la constitution de Phaléas suffit pour
qu'on en juge les mérites et les défauts.