Voici ce qu'il pense de la communauté des biens et des femmes,
promulguée par Socrate et Platon. Voyez combien de bon sens!
«Fausse égalité! fausse unité! destruction de l'égalité et de l'unité
véritables! Car, si la communauté des femmes, des biens, des enfants
paraît à Socrate plus utile pour l'ordre des laboureurs que pour
celui des guerriers, gardiens de l'État, c'est qu'elle détruira tout
accord dans cette classe, qui ne doit songer qu'à obéir et non à
tenter des révolutions.
«En général, cette loi de communauté produira nécessairement des
effets tout opposés à ceux que des lois bien faites doivent amener,
et précisément par le motif qui inspire à Socrate ses théories sur
les femmes et les enfants. À nos yeux, le bien suprême de l'État,
c'est l'union de ses membres, parce qu'elle prévient toute dissension
civile; et Socrate aussi ne se fait pas faute de vanter l'unité de
l'État, qui nous semble, et lui-même l'avoue, n'être que le résultat
de l'union des citoyens entre eux. Aristophane, dans sa discussion
sur l'amour, dit précisément que la passion, quand elle est violente,
nous donne le désir de fondre notre existence dans celle de l'objet
aimé, et de ne faire qu'un seul et même être avec lui.
«Or ici il faut de toute nécessité que les deux individualités, ou
du moins que l'une des deux disparaisse; dans l'État au contraire,
où cette communauté prévaudra, elle éteindra toute bienveillance
réciproque; le fils n'y pensera pas le moins du monde à chercher son
père, ni le père à chercher son fils. Ainsi que la douce saveur de
quelques gouttes de miel disparaît dans une vaste quantité d'eau,
de même l'affection que font naître ces noms si chers se perdra
dans un État où il sera complétement inutile que le fils songe au
père, le père au fils, et les enfants à leurs frères. L'homme a deux
grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les
affections; or il n'y a place ni pour l'un ni pour l'autre de ces
sentiments dans la République de Platon. Cet échange des enfants
passant, aussitôt après leur naissance, des mains des laboureurs
et des artisans leurs pères entre celles des guerriers, et
réciproquement, présente encore bien des embarras dans l'exécution.
Ceux qui les porteront des uns aux autres sauront, à n'en pas douter,
quels enfants ils donnent et à qui ils les donnent. C'est surtout ici
que se reproduiront les graves inconvénients dont j'ai parlé plus
haut: ces outrages, ces amours criminels, ces meurtres dont les liens
de parenté ne sauraient plus garantir, puisque les enfants passés
dans les autres classes de citoyens ne connaîtront plus, parmi les
guerriers, ni de pères, ni de mères, ni de frères, et que les enfants
entrés dans la classe des guerriers seront de même dégagés de tout
lien envers le reste de la cité.
«Mais je m'arrête ici en ce qui concerne la communauté des femmes et
des enfants.
«À ce premier inconvénient, la communauté des biens en joint encore
d'autres non moins grands. Je lui préfère de beaucoup le système
actuel complété par les moeurs publiques, et appuyé sur de bonnes
lois. Il réunit les avantages des deux autres, je veux dire, de
la communauté et de la possession exclusive. Alors la propriété
devient commune en quelque sorte, tout en restant particulière; les
exploitations, étant toutes séparées, ne donneront pas naissance à
des querelles; elles prospéreront davantage, parce que chacun s'y
attachera comme à un intérêt personnel, et la vertu des citoyens en
réglera l'emploi, selon le proverbe: Entre amis tout est commun.
«Aujourd'hui même on retrouve dans quelques cités des traces de ce
système, qui prouvent bien qu'il n'est pas impossible; et, surtout
dans les États bien organisés, où il existe en partie, où il
pourrait être aisément complété. Les citoyens, tout en y possédant
personnellement, abandonnent à leurs amis ou leur empruntent l'usage
commun de certains objets. Ainsi, à Lacédémone, chacun emploie
les esclaves, les chevaux et les chiens d'autrui, comme s'ils lui
appartenaient en propre; et cette communauté s'étend jusque sur les
provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le besoin.
«Il est donc évidemment préférable que la propriété soit particulière
et que l'usage seul la rende commune. Amener les esprits à ce point
de bienveillance regarde spécialement le législateur.
«Du reste, on ne saurait dire tout ce qu'a de délicieux l'idée et
le sentiment de la propriété. L'amour de soi, que chacun de nous
possède, n'est point un sentiment répréhensible; c'est un sentiment
tout à fait naturel; ce qui n'empêche pas qu'on blâme à bon droit
l'égoïsme, qui n'est plus ce sentiment lui-même et qui n'en est qu'un
coupable excès; comme on blâme l'avarice, quoiqu'il soit naturel, on
peut dire, à tous les hommes d'aimer l'argent. C'est un grand charme
que d'obliger et de secourir des amis, des hôtes, des compagnons; et
ce n'est que la propriété individuelle qui nous assure ce bonheur-là.
«On le détruit, quand on prétend établir cette unité excessive de
l'État, de même qu'on enlève encore à deux autres vertus toute
occasion de s'exercer: d'abord à la continence, car c'est une vertu
que de respecter par sagesse la femme d'autrui; et en second lieu,
à la générosité, qui ne va qu'avec la propriété; car, dans cette
république, le citoyen ne peut jamais se montrer libéral, ni faire
aucun acte de générosité, puisque cette vertu ne peut naître que de
l'emploi de ce qu'on possède.
«Le système de Platon a, je l'avoue, une apparence tout à fait
séduisante de philanthropie; au premier aspect, il charme par la
merveilleuse réciprocité de bienveillance qu'il semble devoir
inspirer à tous les citoyens, surtout quand on entend faire le procès
aux vices des constitutions actuelles, et les attribuer tous à ce
que la propriété n'est pas commune: par exemple, les procès que
font naître les contrats, les condamnations pour faux témoignages,
les vils empressements auprès des gens riches; toutes choses qui
tiennent, non point à la possession individuelle des biens, mais à la
perversité des hommes.
«Et, en effet, ne voit-on pas les associés et les propriétaires
communs bien plus souvent en procès entre eux que les possesseurs
de biens personnels? et encore, le nombre de ceux qui peuvent
avoir de ces querelles dans les associations est-il bien faible
comparativement à celui des possesseurs de propriétés particulières.
D'un autre côté, il serait juste d'énumérer, non pas seulement les
maux, mais aussi les avantages que la communauté détruit; avec elle,
l'existence me paraît tout à fait impraticable. L'erreur de Socrate
vient de la fausseté du principe d'où il part. Sans doute l'État
et la famille doivent avoir une sorte d'unité, mais non point une
unité absolue. Avec cette unité poussée à un certain point, l'État
n'existe plus; ou, s'il existe, sa situation est déplorable; car il
est toujours à la veille de ne plus être. Autant vaudrait prétendre
faire un accord avec un seul son, un rhythme avec une seule mesure.
«C'est par l'éducation qu'il convient de ramener à la communauté
et à l'unité l'État qui est multiple, comme je l'ai déjà dit; et
je m'étonne qu'en prétendant introduire l'éducation, et, par elle,
le bonheur dans l'État, on s'imagine pouvoir le régler par de tels
moyens, plutôt que par les moeurs, la philosophie et les lois. On
pouvait voir qu'à Lacédémone et en Crète le législateur a eu la
sagesse de fonder la communauté des biens sur l'usage des repas
publics.
«On ne peut refuser non plus de tenir compte de cette longue suite
de temps et d'années, où, certes, un tel système, s'il était bon, ne
serait pas resté inconnu. En ce genre, tout, on peut le dire, a été
imaginé; mais telles idées n'ont pas pu prendre, et telles autres ne
sont pas mises en usage, bien qu'on les connaisse.
«Ce que nous disons de la République de Platon serait encore bien
autrement évident si l'on voyait un gouvernement pareil exister en
réalité. On ne pourrait d'abord l'établir qu'à cette condition,
de partager et d'individualiser la propriété en en donnant une
portion, ici aux repas communs, là à l'entretien des phratries et des
tribus. Alors toute cette législation n'aboutirait qu'à interdire
l'agriculture aux guerriers; et c'est précisément ce que de nos jours
cherchent à faire les Lacédémoniens. Quant au gouvernement général
de cette communauté, Socrate n'en dit mot, et il nous serait tout
aussi difficile qu'à lui d'en dire davantage; et cependant la masse
de la cité se composera de cette masse de citoyens pour lesquels on
n'aura rien statué. Pour les laboureurs, par exemple, la propriété
sera-t-elle particulière, ou sera-t-elle commune? leurs femmes et
leurs enfants seront-ils ou ne seront-ils pas en commun?
«Si les règles de la communauté sont les mêmes pour tous, où sera la
différence des laboureurs aux guerriers? où sera pour les premiers
la compensation de l'obéissance qu'ils doivent aux autres? qui
leur apprendra même à obéir? à moins qu'on n'emploie à leur égard
l'expédient des Crétois, qui ne défendent que deux choses à leurs
esclaves, se livrer à la gymnastique, et posséder des armes. Si
tous ces points sont réglés ici comme ils le sont dans les autres
États, que deviendra dès lors la communauté? On aura nécessairement
constitué dans l'État deux États ennemis l'un de l'autre: car, des
laboureurs et des artisans, on aura fait des citoyens; et, des
guerriers, on aura fait des surveillants chargés de les garder
perpétuellement.
«Quant aux dissensions, aux procès et aux autres vices que Socrate
reproche aux sociétés actuelles, j'affirme qu'ils se retrouveront
tous, sans exception, dans la sienne. Il soutient que, grâce
à l'éducation, il ne faudra point dans sa République tous ces
règlements sur la police, la tenue des marchés et autres matières
aussi peu importantes; et cependant il ne donne d'éducation qu'à ses
guerriers.
«D'un autre côté, il laisse aux laboureurs la propriété des terres,
à la condition d'en livrer les produits; mais il est fort à craindre
que ces propriétaires-là ne soient bien autrement indociles, bien
autrement fiers que les hilotes, les pénestes ou tant d'autres
esclaves.
«Socrate, au reste, n'a rien dit sur l'importance relative de toutes
ces choses. Il n'a point parlé davantage de plusieurs autres qui leur
tiennent de bien près, telles que le gouvernement, l'éducation et
les lois spéciales à la classe des laboureurs: or il n'est ni plus
facile ni moins important de savoir comment on l'organisera, pour que
la communauté des guerriers puisse subsister à côté d'elle. Supposons
que pour les laboureurs ait lieu la communauté des femmes avec la
division des biens: qui sera chargé de l'administration, comme les
maris le sont de l'agriculture? Qui en sera chargé, en admettant pour
les laboureurs l'égale communauté des femmes et des biens?
«Certes, il est fort étrange d'aller ici chercher une comparaison
parmi les animaux, pour soutenir que les fonctions des femmes doivent
être absolument celles des maris, auxquels on interdit, du reste,
toute occupation intérieure.
«L'établissement des autorités, tel que le propose Socrate, offre
encore bien des dangers: il les veut perpétuelles; cela seul
suffirait pour causer des guerres civiles, même chez des hommes peu
jaloux de leur dignité, à plus forte raison parmi des gens belliqueux
et pleins de coeur. Mais cette perpétuité est indispensable dans la
théorie de Socrate: «Dieu verse l'or, non point tantôt dans l'âme
des uns, tantôt dans l'âme des autres, mais toujours dans les mêmes
âmes.» Ainsi Socrate soutient qu'au moment même de la naissance,
Dieu mêle de l'or dans l'âme de ceux-ci; de l'argent, dans l'âme de
ceux-là; de l'airain et du fer, dans l'âme de ceux qui doivent être
artisans et laboureurs.
«Il a beau interdire tous plaisirs à ses guerriers, il n'en prétend
pas moins que le devoir du législateur est de rendre heureux l'État
tout entier; mais l'État tout entier ne saurait être heureux, quand
la plupart ou quelques-uns de ses membres, sinon tous, sont privés
de bonheur. C'est que le bonheur ne ressemble pas aux nombres pairs,
dans lesquels la somme peut avoir telle propriété que n'a aucune des
parties. En fait de bonheur, il en est tout autrement; et si les
défenseurs mêmes de la cité ne sont pas heureux, qui donc pourra
prétendre à l'être? Ce ne sont point apparemment les artisans, ni la
masse des ouvriers attachés aux travaux mécaniques.
«Voilà quelques-uns des inconvénients de la république vantée par
Socrate; j'en pourrais indiquer encore plus d'un autre non moins
grave.»