XXI.

Voici ce qu'il pense de la communauté des biens et des femmes,

promulguée par Socrate et Platon. Voyez combien de bon sens!

«Fausse égalité! fausse unité! destruction de l'égalité et de l'unité

véritables! Car, si la communauté des femmes, des biens, des enfants

paraît à Socrate plus utile pour l'ordre des laboureurs que pour

celui des guerriers, gardiens de l'État, c'est qu'elle détruira tout

accord dans cette classe, qui ne doit songer qu'à obéir et non à

tenter des révolutions.

«En général, cette loi de communauté produira nécessairement des

effets tout opposés à ceux que des lois bien faites doivent amener,

et précisément par le motif qui inspire à Socrate ses théories sur

les femmes et les enfants. À nos yeux, le bien suprême de l'État,

c'est l'union de ses membres, parce qu'elle prévient toute dissension

civile; et Socrate aussi ne se fait pas faute de vanter l'unité de

l'État, qui nous semble, et lui-même l'avoue, n'être que le résultat

de l'union des citoyens entre eux. Aristophane, dans sa discussion

sur l'amour, dit précisément que la passion, quand elle est violente,

nous donne le désir de fondre notre existence dans celle de l'objet

aimé, et de ne faire qu'un seul et même être avec lui.

«Or ici il faut de toute nécessité que les deux individualités, ou

du moins que l'une des deux disparaisse; dans l'État au contraire,

où cette communauté prévaudra, elle éteindra toute bienveillance

réciproque; le fils n'y pensera pas le moins du monde à chercher son

père, ni le père à chercher son fils. Ainsi que la douce saveur de

quelques gouttes de miel disparaît dans une vaste quantité d'eau,

de même l'affection que font naître ces noms si chers se perdra

dans un État où il sera complétement inutile que le fils songe au

père, le père au fils, et les enfants à leurs frères. L'homme a deux

grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les

affections; or il n'y a place ni pour l'un ni pour l'autre de ces

sentiments dans la République de Platon. Cet échange des enfants

passant, aussitôt après leur naissance, des mains des laboureurs

et des artisans leurs pères entre celles des guerriers, et

réciproquement, présente encore bien des embarras dans l'exécution.

Ceux qui les porteront des uns aux autres sauront, à n'en pas douter,

quels enfants ils donnent et à qui ils les donnent. C'est surtout ici

que se reproduiront les graves inconvénients dont j'ai parlé plus

haut: ces outrages, ces amours criminels, ces meurtres dont les liens

de parenté ne sauraient plus garantir, puisque les enfants passés

dans les autres classes de citoyens ne connaîtront plus, parmi les

guerriers, ni de pères, ni de mères, ni de frères, et que les enfants

entrés dans la classe des guerriers seront de même dégagés de tout

lien envers le reste de la cité.

«Mais je m'arrête ici en ce qui concerne la communauté des femmes et

des enfants.

«À ce premier inconvénient, la communauté des biens en joint encore

d'autres non moins grands. Je lui préfère de beaucoup le système

actuel complété par les moeurs publiques, et appuyé sur de bonnes

lois. Il réunit les avantages des deux autres, je veux dire, de

la communauté et de la possession exclusive. Alors la propriété

devient commune en quelque sorte, tout en restant particulière; les

exploitations, étant toutes séparées, ne donneront pas naissance à

des querelles; elles prospéreront davantage, parce que chacun s'y

attachera comme à un intérêt personnel, et la vertu des citoyens en

réglera l'emploi, selon le proverbe: Entre amis tout est commun.

«Aujourd'hui même on retrouve dans quelques cités des traces de ce

système, qui prouvent bien qu'il n'est pas impossible; et, surtout

dans les États bien organisés, où il existe en partie, où il

pourrait être aisément complété. Les citoyens, tout en y possédant

personnellement, abandonnent à leurs amis ou leur empruntent l'usage

commun de certains objets. Ainsi, à Lacédémone, chacun emploie

les esclaves, les chevaux et les chiens d'autrui, comme s'ils lui

appartenaient en propre; et cette communauté s'étend jusque sur les

provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le besoin.

«Il est donc évidemment préférable que la propriété soit particulière

et que l'usage seul la rende commune. Amener les esprits à ce point

de bienveillance regarde spécialement le législateur.

«Du reste, on ne saurait dire tout ce qu'a de délicieux l'idée et

le sentiment de la propriété. L'amour de soi, que chacun de nous

possède, n'est point un sentiment répréhensible; c'est un sentiment

tout à fait naturel; ce qui n'empêche pas qu'on blâme à bon droit

l'égoïsme, qui n'est plus ce sentiment lui-même et qui n'en est qu'un

coupable excès; comme on blâme l'avarice, quoiqu'il soit naturel, on

peut dire, à tous les hommes d'aimer l'argent. C'est un grand charme

que d'obliger et de secourir des amis, des hôtes, des compagnons; et

ce n'est que la propriété individuelle qui nous assure ce bonheur-là.

«On le détruit, quand on prétend établir cette unité excessive de

l'État, de même qu'on enlève encore à deux autres vertus toute

occasion de s'exercer: d'abord à la continence, car c'est une vertu

que de respecter par sagesse la femme d'autrui; et en second lieu,

à la générosité, qui ne va qu'avec la propriété; car, dans cette

république, le citoyen ne peut jamais se montrer libéral, ni faire

aucun acte de générosité, puisque cette vertu ne peut naître que de

l'emploi de ce qu'on possède.

«Le système de Platon a, je l'avoue, une apparence tout à fait

séduisante de philanthropie; au premier aspect, il charme par la

merveilleuse réciprocité de bienveillance qu'il semble devoir

inspirer à tous les citoyens, surtout quand on entend faire le procès

aux vices des constitutions actuelles, et les attribuer tous à ce

que la propriété n'est pas commune: par exemple, les procès que

font naître les contrats, les condamnations pour faux témoignages,

les vils empressements auprès des gens riches; toutes choses qui

tiennent, non point à la possession individuelle des biens, mais à la

perversité des hommes.

«Et, en effet, ne voit-on pas les associés et les propriétaires

communs bien plus souvent en procès entre eux que les possesseurs

de biens personnels? et encore, le nombre de ceux qui peuvent

avoir de ces querelles dans les associations est-il bien faible

comparativement à celui des possesseurs de propriétés particulières.

D'un autre côté, il serait juste d'énumérer, non pas seulement les

maux, mais aussi les avantages que la communauté détruit; avec elle,

l'existence me paraît tout à fait impraticable. L'erreur de Socrate

vient de la fausseté du principe d'où il part. Sans doute l'État

et la famille doivent avoir une sorte d'unité, mais non point une

unité absolue. Avec cette unité poussée à un certain point, l'État

n'existe plus; ou, s'il existe, sa situation est déplorable; car il

est toujours à la veille de ne plus être. Autant vaudrait prétendre

faire un accord avec un seul son, un rhythme avec une seule mesure.

«C'est par l'éducation qu'il convient de ramener à la communauté

et à l'unité l'État qui est multiple, comme je l'ai déjà dit; et

je m'étonne qu'en prétendant introduire l'éducation, et, par elle,

le bonheur dans l'État, on s'imagine pouvoir le régler par de tels

moyens, plutôt que par les moeurs, la philosophie et les lois. On

pouvait voir qu'à Lacédémone et en Crète le législateur a eu la

sagesse de fonder la communauté des biens sur l'usage des repas

publics.

«On ne peut refuser non plus de tenir compte de cette longue suite

de temps et d'années, où, certes, un tel système, s'il était bon, ne

serait pas resté inconnu. En ce genre, tout, on peut le dire, a été

imaginé; mais telles idées n'ont pas pu prendre, et telles autres ne

sont pas mises en usage, bien qu'on les connaisse.

«Ce que nous disons de la République de Platon serait encore bien

autrement évident si l'on voyait un gouvernement pareil exister en

réalité. On ne pourrait d'abord l'établir qu'à cette condition,

de partager et d'individualiser la propriété en en donnant une

portion, ici aux repas communs, là à l'entretien des phratries et des

tribus. Alors toute cette législation n'aboutirait qu'à interdire

l'agriculture aux guerriers; et c'est précisément ce que de nos jours

cherchent à faire les Lacédémoniens. Quant au gouvernement général

de cette communauté, Socrate n'en dit mot, et il nous serait tout

aussi difficile qu'à lui d'en dire davantage; et cependant la masse

de la cité se composera de cette masse de citoyens pour lesquels on

n'aura rien statué. Pour les laboureurs, par exemple, la propriété

sera-t-elle particulière, ou sera-t-elle commune? leurs femmes et

leurs enfants seront-ils ou ne seront-ils pas en commun?

«Si les règles de la communauté sont les mêmes pour tous, où sera la

différence des laboureurs aux guerriers? où sera pour les premiers

la compensation de l'obéissance qu'ils doivent aux autres? qui

leur apprendra même à obéir? à moins qu'on n'emploie à leur égard

l'expédient des Crétois, qui ne défendent que deux choses à leurs

esclaves, se livrer à la gymnastique, et posséder des armes. Si

tous ces points sont réglés ici comme ils le sont dans les autres

États, que deviendra dès lors la communauté? On aura nécessairement

constitué dans l'État deux États ennemis l'un de l'autre: car, des

laboureurs et des artisans, on aura fait des citoyens; et, des

guerriers, on aura fait des surveillants chargés de les garder

perpétuellement.

«Quant aux dissensions, aux procès et aux autres vices que Socrate

reproche aux sociétés actuelles, j'affirme qu'ils se retrouveront

tous, sans exception, dans la sienne. Il soutient que, grâce

à l'éducation, il ne faudra point dans sa République tous ces

règlements sur la police, la tenue des marchés et autres matières

aussi peu importantes; et cependant il ne donne d'éducation qu'à ses

guerriers.

«D'un autre côté, il laisse aux laboureurs la propriété des terres,

à la condition d'en livrer les produits; mais il est fort à craindre

que ces propriétaires-là ne soient bien autrement indociles, bien

autrement fiers que les hilotes, les pénestes ou tant d'autres

esclaves.

«Socrate, au reste, n'a rien dit sur l'importance relative de toutes

ces choses. Il n'a point parlé davantage de plusieurs autres qui leur

tiennent de bien près, telles que le gouvernement, l'éducation et

les lois spéciales à la classe des laboureurs: or il n'est ni plus

facile ni moins important de savoir comment on l'organisera, pour que

la communauté des guerriers puisse subsister à côté d'elle. Supposons

que pour les laboureurs ait lieu la communauté des femmes avec la

division des biens: qui sera chargé de l'administration, comme les

maris le sont de l'agriculture? Qui en sera chargé, en admettant pour

les laboureurs l'égale communauté des femmes et des biens?

«Certes, il est fort étrange d'aller ici chercher une comparaison

parmi les animaux, pour soutenir que les fonctions des femmes doivent

être absolument celles des maris, auxquels on interdit, du reste,

toute occupation intérieure.

«L'établissement des autorités, tel que le propose Socrate, offre

encore bien des dangers: il les veut perpétuelles; cela seul

suffirait pour causer des guerres civiles, même chez des hommes peu

jaloux de leur dignité, à plus forte raison parmi des gens belliqueux

et pleins de coeur. Mais cette perpétuité est indispensable dans la

théorie de Socrate: «Dieu verse l'or, non point tantôt dans l'âme

des uns, tantôt dans l'âme des autres, mais toujours dans les mêmes

âmes.» Ainsi Socrate soutient qu'au moment même de la naissance,

Dieu mêle de l'or dans l'âme de ceux-ci; de l'argent, dans l'âme de

ceux-là; de l'airain et du fer, dans l'âme de ceux qui doivent être

artisans et laboureurs.

«Il a beau interdire tous plaisirs à ses guerriers, il n'en prétend

pas moins que le devoir du législateur est de rendre heureux l'État

tout entier; mais l'État tout entier ne saurait être heureux, quand

la plupart ou quelques-uns de ses membres, sinon tous, sont privés

de bonheur. C'est que le bonheur ne ressemble pas aux nombres pairs,

dans lesquels la somme peut avoir telle propriété que n'a aucune des

parties. En fait de bonheur, il en est tout autrement; et si les

défenseurs mêmes de la cité ne sont pas heureux, qui donc pourra

prétendre à l'être? Ce ne sont point apparemment les artisans, ni la

masse des ouvriers attachés aux travaux mécaniques.

«Voilà quelques-uns des inconvénients de la république vantée par

Socrate; j'en pourrais indiquer encore plus d'un autre non moins

grave.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 28 / 145 题