Ici il tombe, pour la seule fois, de sa logique dans le sophisme
d'habitude du paganisme et même du christianisme, la justification de
l'esclavage, instrument, dit-il, donné par la nature pour faciliter
au maître l'usage de la propriété. «La nature, dit-il, a fait la
propriété nécessaire: donc elle a nécessairement créé l'espèce
d'homme nécessaire à la culture de cette propriété.» C'est encore
l'argumentation des blancs possesseurs des noirs dans nos colonies,
et il a fallu une révolution pour saper ce faux raisonnement.
Il cherche à relever le sophisme par la raison, mais il ne peut,
malgré son génie, prévaloir sur l'égalité divine.
«On peut évidemment, dit-il, élever cette discussion avec quelque
raison, et soutenir qu'il y a des esclaves et des hommes libres
par le fait de la nature; on peut soutenir que cette distinction
subsiste bien réellement toutes les fois qu'il est utile pour l'un
de servir en esclave, pour l'autre de régner en maître; on peut
soutenir enfin qu'elle est juste et que chacun doit, suivant le voeu
de la nature, exercer ou subir le pouvoir. Par suite, l'autorité du
maître sur l'esclave est également juste et utile; ce qui n'empêche
pas que l'abus de cette autorité ne puisse être funeste à tous les
deux. L'intérêt de la partie est celui du tout; l'intérêt du corps
est celui de l'âme; l'esclave est une partie du maître; c'est comme
une partie de son corps, vivante, bien que séparée. Aussi, entre le
maître et l'esclave, quand c'est la nature qui les a faits tous deux,
il existe un intérêt commun, une bienveillance réciproque; il en est
tout différemment quand c'est la loi et la force seule qui les ont
faits l'un et l'autre.»