Aristote démontre la nécessité de l'association par la nature.
«L'homme ne peut se perpétuer, sur ce globe, sans l'union des sexes,
car c'est un désir naturel que de vouloir laisser après soi un être
fait à son image. La femme est plus faible, donc elle doit être
subordonnée. La nature a donc déterminé la condition spéciale de la
femme et de l'esclave. Ces deux premières associations de l'époux et
de la femme, du maître et de l'esclave, sont donc les bases de la
famille. Hésiode l'a fort bien dit dans ce vers:
La maison, puis la femme et le boeuf laboureur;
car le pauvre n'a pas d'autre esclave que le boeuf. Manger à la
même table, se chauffer au même foyer, c'est la famille! Plusieurs
familles s'associent, c'est le village; ils ont sucé le même lait,
ce sont les enfants et les enfants des enfants; le plus âgé est le
roi. L'association des villages forme l'État, la nation. Ainsi l'État
vient toujours de la nature. De là cette conclusion évidente: que
celui qui se refuse aux lois naturelles de l'association est un être
dégradé.
«On ne peut douter que l'État ne soit naturellement au-dessus de la
famille et de chaque individu; car le tout l'emporte nécessairement
sur la partie, puisque, le tout une fois détruit, il n'y a plus
de partie, plus de pieds, plus de mains, si ce n'est par une pure
analogie de mots, comme on dit une main de pierre; car la main,
séparée du corps, est tout aussi peu une main réelle. Les choses se
définissent en général par les actes qu'elles accomplissent et ceux
qu'elles peuvent accomplir; dès que leur aptitude antérieure vient
à cesser, on ne peut plus dire qu'elles sont les mêmes: elles sont
seulement comprises sous un même nom.
«Ce qui prouve bien la nécessité naturelle de l'État et sa
supériorité sur l'individu, c'est que, si on ne l'admet pas,
l'individu peut alors se suffire à lui-même dans l'isolement du
tout, ainsi que du reste des parties; or, celui qui ne peut vivre
en société, et dont l'indépendance n'a pas de besoins, celui-là ne
saurait jamais être membre de l'État. C'est une brute ou un dieu.
«La nature pousse donc instinctivement tous les hommes à
l'association politique. Le premier qui l'institua rendit un immense
service; car, si l'homme, parvenu à toute sa perfection, est le
premier des animaux, il en est aussi le dernier quand il vit sans
loi et sans justice. Il n'est rien de plus monstrueux, en effet, que
l'injustice armée. Mais l'homme a reçu de la nature les armes de
la sagesse et de la vertu, qu'il doit surtout employer contre ses
passions mauvaises. Sans la vertu, c'est l'être le plus pervers et
le plus féroce; il n'a que les emportements brutaux de l'amour et de
la faim. La justice est une nécessité sociale car le droit est la
règle de l'association politique, et la dérision du juste est ce qui
constitue le droit.»