XI.

Callisthène, d'une humeur austère, voyait avec peine aussi le

projet d'Alexandre d'aller conquérir les Indes et de remplacer les

Macédoniens dans son armée pour fonder en Perse un nouvel empire.

Callisthène s'imaginait être le dispensateur de la gloire et le

seul homme capable de transmettre à la postérité les hauts faits

d'Alexandre. L'amour-propre des sophistes que ce prince avait à sa

suite fut irrité, et ils n'oublièrent rien pour desservir auprès

de lui Callisthène. Ce philosophe perdit peu à peu son crédit, et

il paraît que, se voyant disgracié, il devint le défenseur des

moeurs anciennes et des usages de ses pères, en s'opposant aux

honneurs divins qu'on voulait rendre au conquérant macédonien.

Il ne se souvenait donc plus d'avoir promis d'accréditer par ses

écrits l'opinion qui faisait de ce prince un fils de Jupiter Ammon?

Peut-être s'en repentait-il, et croyait-il qu'en changeant de langage

et de conduite le philosophe ferait oublier le courtisan. Mais

une marche si rétrograde se pardonne rarement, et la mort en est

quelquefois la punition.

Anaxarque, les sophistes grecs et les grands de Perse, de concert

avec Alexandre, avaient résolu de décerner les honneurs divins à ce

prince. La proposition en ayant été faite dans un repas, Callisthène

prononça sur ce sujet un discours dont Arrien nous a conservé les

principales idées. Il ne paraît pas les avoir supposées; du moins

la convenance y est parfaitement gardée. Après avoir fait sentir

la différence qu'on devait mettre entre le culte des dieux et les

hommages rendus aux grands hommes, Callisthène dit que, comme

Alexandre ne permettrait pas qu'on usurpât les honneurs attachés

à sa dignité, de même les dieux s'indigneraient qu'on s'arrogeât

ceux qui leur appartenaient. S'adressant ensuite à Anaxarque, il

l'engage à considérer qu'une pareille proposition pouvait convenir

à Cambyse ou à Xerxès, et non au fils de Philippe, qui descendait

d'Hercule et d'Éacus. «Les Grecs, ajouta Callisthène, ne décernèrent

point les honneurs divins à Hercule de son vivant, mais après sa

mort, lorsque l'oracle de Delphes, consulté sur ce sujet, l'eut

ainsi ordonné. Faut-il donc aujourd'hui que quelques hommes, dans

un pays barbare, pensent comme des barbares? Je dois, Alexandre,

rappeler à ton souvenir la Grèce, pour laquelle tu as entrepris cette

expédition qui lui soumet l'Asie. À ton retour exigeras-tu des Grecs,

le peuple le plus libre de l'univers, qu'ils se prosternent devant

toi? ou en seront-ils dispensés, et les Macédoniens subiront-ils

seuls alors cette humiliation? ou bien encore les uns et les autres

ne continueront-ils à t'honorer que suivant leur usage, et comme

il convient à des hommes, tandis que les barbares le feront à leur

manière, etc.?»

Ce discours eut l'effet qu'on devait en attendre; les Macédoniens

ne voulurent point se prêter à la cérémonie de l'adoration, tandis

que les Perses s'y soumirent avec d'autant plus de facilité qu'elle

était en usage chez eux depuis le règne des Grecs. Quoique cette

cérémonie ne passât pas à leurs yeux pour une marque d'idolâtrie,

elle n'était pas moins étrangère aux moeurs des Macédoniens, et

devait nécessairement leur paraître un acte humiliant et digne de

vils esclaves. Mais il n'est guère possible d'accorder les écrivains

entre eux sur plusieurs détails relatifs à cet événement. Plutarque

rapporte les divers témoignages sans rien prononcer. La partialité

d'Arrien en faveur d'Alexandre n'est au contraire que trop sensible.

«Je regarde, dit-il, comme juste la haine qu'Alexandre avait pour

Callisthène, à cause de sa liberté inconsidérée et de son orgueil

insensé. C'est pourquoi j'ajoute foi sans peine à ceux qui disent

que ce philosophe entra dans la conjuration des jeunes gens contre

Alexandre ou qu'il les excita à la tramer.» Quelle conséquence!

Arrien raconte ensuite cette conjuration, dont Hermolaüs, un des

pages d'Alexandre, fut l'auteur.

Accompagnant ce prince à la chasse, il l'avait prévenu et avait

tué devant lui un sanglier. Battu de verges et privé de son cheval

à cause de cette étourderie, il en témoigna tout son chagrin à

Sostrate, fils d'Amyntas, et le fit entrer dans ses projets de

vengeance. Quinte-Curce dit la même chose; mais il ajoute plusieurs

circonstances et ne manque pas de saisir cette occasion pour mettre

dans la bouche d'Hermolaüs et dans celle d'Alexandre des discours

où il cherche à faire briller son éloquence. Il fait surtout bien

parler Alexandre, qui répond à l'accusé avec autant de dignité que

de sagesse. Dans tout le récit de Quinte-Curce on ne trouve pourtant

rien à la charge de Callisthène. Il assure même que ce philosophe

était innocent de l'attentat contre la personne du roi. «Aussi,

ajoute-t-il, nulle autre mort ne rendit Alexandre plus odieux aux

Grecs, parce qu'il fit périr au milieu des tourments, et sans l'avoir

entendu, un homme très-recommandable par ses vertus et ses talents,

qui l'avait rappelé à la vie lorsqu'après le meurtre de Clitus il

persistait à vouloir se tuer. À la vérité il se ressentit de cette

atrocité; mais il n'était plus temps.»

Quoique Plutarque rapporte tous les faits soit à la charge, soit

à la décharge de Callisthène, sans en discuter aucun et sans rien

prononcer, il paraît néanmoins s'intéresser beaucoup à ce philosophe.

Il assure qu'Hermolaüs et ses complices, appliqués à la torture,

ne dirent pas un seul mot contre Callisthène. Il cite des lettres

écrites par Alexandre lui-même à Cratère, à Attalus et à Alcétas,

qui confirment ce fait important. Si Ptolémée et Aristobule avaient

eu connaissance de ces lettres, ils n'auraient pas sans doute

donné un démenti formel à leur héros en avançant que les conjurés

accusèrent Callisthène de les avoir engagés dans leur entreprise

criminelle.

L'envie seule de justifier Alexandre a pu leur dicter un pareil

mensonge. Arrien, toujours disposé à se laisser entraîner par

leur autorité, ne dissimule pas qu'un grand nombre d'écrivains

s'étaient contentés de remarquer que la familiarité de Callisthène

avec Hermolaüs avait fait naître des soupçons que la haine de ses

ennemis érigea en preuves. Le même historien ajoute que quelques

autres écrivains prétendaient qu'Hermolaüs, dans son discours,

avait reproché à Alexandre la mort injuste de Philotas, celle plus

injuste encore de Parménion et de ses amis, le meurtre de Clitus, le

changement de costume et l'habillement à la manière des Mèdes, la

tentative de se faire adorer à laquelle il n'avait pas renoncé, enfin

ses veilles passées dans la débauche.

Les mêmes choses se lisent dans le discours que Quinte-Curce fait

prononcer à Hermolaüs; ce qui est très-digne de remarque, puisqu'il

en résulte que cet historien n'imaginait pas toujours les harangues

dont il a rempli son ouvrage, et qu'il ne les composait pour

l'ordinaire qu'après en avoir trouvé le sujet, soit dans Clitarque,

soit dans d'autres écrivains qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous.

Peut-être verrait-on encore, dans le dix-septième livre de Diodore de

Sicile, ces reproches faits par Hermolaüs à Alexandre, si la grande

lacune de ce livre ne tombait pas précisément à l'endroit où il

devait être question du meurtre de Clitus et de la conjuration qui

causa la perte de Callisthène.

Ce philosophe fut-il condamné sans avoir été entendu, comme il

résulte du récit de Quinte-Curce? Cette question semble d'abord être

décidée par la loi macédonienne, d'après laquelle aucune peine ne

pouvait être infligée à un accusé sans que son procès lui eût été

fait dans une assemblée de Macédoniens; mais cette loi n'était point

applicable à Callisthène. Dans le discours que Quinte-Curce met dans

la bouche d'Alexandre, en présence de son armée, ce prince s'adresse

à Hermolaüs:

«À l'égard de ton Callisthène, aux yeux duquel tu parais un homme

de coeur parce que tu as l'audace d'un brigand, je sais pourquoi

tu voulais qu'on l'introduisît dans cette assemblée: c'était pour

qu'il y débitât les mêmes horreurs que tu as vomies contre moi ou

celles que tu lui as ouï dire. S'il était Macédonien, j'aurais fait

entrer avec toi un maître digne de t'avoir pour disciple; mais, étant

Olynthien, il n'a pas aujourd'hui un pareil droit.»

Ptolémée assurait que Callisthène avait été appliqué à la torture,

ensuite mis en croix. Quelques-uns prétendaient que, ayant été

renfermé dans une cage de fer, on l'y laissa dévorer par les poux;

d'autres, qu'on lui avait coupé le nez, les oreilles et d'autres

membres, supplices usités chez les Orientaux et les nations barbares,

qui ne comptent pour rien la plus grande peine que la société puisse

infliger s'ils n'y ajoutent la durée et l'intensité de la douleur.

Aristobule disait au contraire que Callisthène, chargé de chaînes,

avait été traîné à la suite de l'armée et était mort de maladie.

Suivant Charès, ce philosophe fut gardé sept mois aux fers, parce

qu'Alexandre avait dessein de le faire juger devant un tribunal en

présence d'Aristote, c'est-à-dire lorsque ce prince aurait été de

retour dans la Grèce. Selon ce même Charès, au temps où Callisthène

mourut d'inanition et de la maladie pédiculaire, Alexandre était

occupé à la guerre des Malliens et des Oxydraques. Enfin Plutarque

nous a conservé le fragment d'une lettre de ce prince à Antipater,

dans lequel on lit:

«Les jeunes gens ont été lapidés. Je châtierai moi-même le sophiste

(Callisthène), les hommes qui me l'ont envoyé, et ceux qui reçoivent

dans leur ville des personnes qui conspirent contre moi.» Les

derniers sont évidemment Démosthène et les autres démagogues

d'Athènes, Aristote et les philosophes.

On voit ici, d'après les paroles mêmes d'Alexandre plaidant sa

propre cause devant l'assemblée des Macédoniens de son camp, que

le gouvernement représentatif de Macédoine subsistait encore en

Asie dans l'armée, et que les procès même d'État étaient jugés avec

publicité et liberté par le tribunal populaire ou militaire.

Alexandre gagna le procès contre les jeunes conspirateurs et contre

Callisthène, leur complice. Il laissa exécuter les conspirateurs

contre sa vie; il épargna Callisthène, dont la complicité n'était

que morale. Il ne livra pas le philosophe aux bourreaux; il se

contenta de l'emprisonner et de le réserver, comme on le lit dans

une de ses lettres à Olympias, sa mère, «pour être jugé à Athènes

par ses concitoyens, et selon les lois de son pays.» Cette lettre

d'Alexandre à Olympias subsiste, et elle disculpe assez Alexandre

du prétendu supplice du philosophe athénien, inventé par les

calomniateurs macédoniens ou grecs de l'armée. Callisthène mourut de

sa mort naturelle, plusieurs années après le procès, en revenant avec

l'armée dans sa patrie.

Quoi qu'il en soit, cette querelle d'Alexandre avec le neveu

d'Aristote, son emprisonnement et sa mort pendant qu'on le ramenait

à Olynthe pour être jugé, affligèrent et aigrirent Aristote. Ses

malheurs commencent là.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 18 / 145 题