Aristote jouissait alors à Athènes de tout le crédit que la victoire
du conquérant, son disciple, donnait aux alliés grecs du vainqueur du
monde. Il était puissant sur les Athéniens, riche, heureux, occupé de
ses travaux, couvert des reflets de la gloire de son élève.
Mais le soleil de Perse, la jeunesse facilement irritable, l'ivresse
d'une constante fortune, les femmes et le vin, emportèrent dans
les derniers temps Alexandre jusqu'à des excès d'actes et de
paroles qui excitaient de grands murmures parmi les Grecs et parmi
les Macédoniens. Le neveu d'Aristote, le philosophe Callisthène,
avait suivi le héros en Perse comme conseil, comme historien de
l'expédition. Après le meurtre de Clitus, Alexandre désespéré
s'enferma dans sa tente et ne voulut voir personne. Callisthène
cependant pénétra près de lui avec Anaxarque et tâcha d'abord
doucement, et selon les règles de la morale, de se rendre maître de
sa douleur en s'insinuant peu à peu auprès de lui par ses discours et
en tournant adroitement tout autour, sans toucher à la plaie et sans
lui rien dire qui pût réveiller son affliction.
Mais Anaxarque, qui, dès le commencement, avait suivi dans la
philosophie une route toute particulière, et qui avait la réputation
de dédaigner et de mépriser tous ses compagnons, se mit à crier dès
l'entrée: «Quoi! est-ce cet Alexandre sur qui la terre entière a
les yeux? Et le voilà étendu sur le plancher, fondant en larmes,
comme un vil esclave, craignant la loi et le blâme des hommes,
lui qui doit être la loi des autres et la règle de toute justice,
puisqu'il n'a vaincu que pour être seigneur et maître, et nullement
pour servir et pour se soumettre à une vaine opinion!--Ne savez-vous
pas, continua-t-il en s'adressant à lui-même, ne savez-vous pas que
Jupiter a auprès de lui, sur son trône, d'un côté la justice et de
l'autre côté Thémis? Pourquoi cela, sinon pour faire entendre que
tout ce que le prince fait est toujours équitable et juste?»
Par ces discours et autres semblables, ce philosophe allégea
véritablement l'affliction du roi, mais il le rendit plus
orgueilleux et plus injuste. En même temps il s'insinua
merveilleusement dans ses bonnes grâces, et lui rendit
très-insupportable et très-odieuse la conversation de Callisthène,
qui n'était déjà pas trop agréable, à cause de sa grande austérité.