X.

Aristote jouissait alors à Athènes de tout le crédit que la victoire

du conquérant, son disciple, donnait aux alliés grecs du vainqueur du

monde. Il était puissant sur les Athéniens, riche, heureux, occupé de

ses travaux, couvert des reflets de la gloire de son élève.

Mais le soleil de Perse, la jeunesse facilement irritable, l'ivresse

d'une constante fortune, les femmes et le vin, emportèrent dans

les derniers temps Alexandre jusqu'à des excès d'actes et de

paroles qui excitaient de grands murmures parmi les Grecs et parmi

les Macédoniens. Le neveu d'Aristote, le philosophe Callisthène,

avait suivi le héros en Perse comme conseil, comme historien de

l'expédition. Après le meurtre de Clitus, Alexandre désespéré

s'enferma dans sa tente et ne voulut voir personne. Callisthène

cependant pénétra près de lui avec Anaxarque et tâcha d'abord

doucement, et selon les règles de la morale, de se rendre maître de

sa douleur en s'insinuant peu à peu auprès de lui par ses discours et

en tournant adroitement tout autour, sans toucher à la plaie et sans

lui rien dire qui pût réveiller son affliction.

Mais Anaxarque, qui, dès le commencement, avait suivi dans la

philosophie une route toute particulière, et qui avait la réputation

de dédaigner et de mépriser tous ses compagnons, se mit à crier dès

l'entrée: «Quoi! est-ce cet Alexandre sur qui la terre entière a

les yeux? Et le voilà étendu sur le plancher, fondant en larmes,

comme un vil esclave, craignant la loi et le blâme des hommes,

lui qui doit être la loi des autres et la règle de toute justice,

puisqu'il n'a vaincu que pour être seigneur et maître, et nullement

pour servir et pour se soumettre à une vaine opinion!--Ne savez-vous

pas, continua-t-il en s'adressant à lui-même, ne savez-vous pas que

Jupiter a auprès de lui, sur son trône, d'un côté la justice et de

l'autre côté Thémis? Pourquoi cela, sinon pour faire entendre que

tout ce que le prince fait est toujours équitable et juste?»

Par ces discours et autres semblables, ce philosophe allégea

véritablement l'affliction du roi, mais il le rendit plus

orgueilleux et plus injuste. En même temps il s'insinua

merveilleusement dans ses bonnes grâces, et lui rendit

très-insupportable et très-odieuse la conversation de Callisthène,

qui n'était déjà pas trop agréable, à cause de sa grande austérité.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 17 / 145 题