avoir une lance légère à fer tranchant, avec une forte épée bien affilée.
Peut-être aussi leur seroit-il avantageux d'avoir une petite hache à main.
Ceux d'entre eux qui seroient à pied porteroient guisarme, [Footnote:
Guisarme, hache à deux têtes.] ou bon épieu tranchant [Footnote: Epieu,
lance beaucoup plus forte que la lance ordinaire.]; mais les uns et les
autres auroient les mains armées de gantelets. Quant a ces gantelets,
j'avoue que pour moi j'en connois en Allemagne qui sont de cuir bouilli,
dont je ferais autant de cas que de ceux qui sont en fer.
Lorsqu'on trouvera une plaine rase et un lieu pour combattre avec avantage
on en profitera; mais alors on ne fera qu'un seul corps de bataille.
L'avant garde et l'arriere-garde seront employées à former les deux ailes.
On entremêlera par-ci par-là tout ce qu'on aura de gens d'armes, à moins
qu'on ne préférât de les placer en dehors pour escarmoucher; mais on se
gardera bien de placer ainsi les hommes d'armes. En avant de l'armée et sur
ses ailes seront épars et semés çà et là les ribaudequins; mais il sera
défendu à qui que ce soit, sous peine de la vie, de poursuivre les fuyards.
Les Turcs ont la politique d'avoir toujours des armées deux fois plus
nombreuses que celles des chrétiens. Cette supériorité de nombre augmente
leur courage, et elle leur permet en même temps de former différens corps
pour attaquer par divers côtés à la fois. S'ils parviennent à percer, ils
se précipitent en foule innombrable par l'ouverture, et alors c'est un
grand miracle si tout n'est pas perdu.
Pour empêcher ce malheur on placera la plus grande quantité de ribaudequins
vers les angles du corps de bataille, et l'on tâchera de se tenir serré de
manière à ne point se laisser entamer. Au reste, cette ordonnance me paroit
d'autant plus facile à garder qu'ils ne sont point assez bien armés pour
former une colonne capable par son poids d'une forte impulsion. Leurs
lances ne valent rien. Ce qu'ils ont de mieux ce sont leurs archers, et ces
archers ne tirent ni aussi loin ni aussi fort que les nôtres.
Ils ont aussi une cavalerie beaucoup plus nombreuse; et leurs chevaux,
quoique inférieurs en force aux nôtres, quoique moins capables de porter de
lourds fardeaux, courent mieux, escarmouchent plus long-temps et ont plus
d'haleine. C'est une raison de plus pour se tenir toujours bien serré,
toujours bien en ordre.
Si l'on suit constamment cette méthode ils seront forcés, ou de combattre
avec désavantage, et par conséquent de tout risquer, ou de faire retraite
devant l'armée. Dans le cas où ils prendroient ce dernier parti, on mettra
de la cavalerie à leurs trousses; mais il faudra qu'elle ne marche jamais
qu'en bonne ordonnance, et toujours prête à combattre et à les bien
recevoir s'ils reviennent sur leurs pas. Avec cette conduite il n'est point
douteux qu'on ne les batte toujours. En suivant le contraire, ce seront eux
qui nous battront, comme il est toujours arrivé.
On me dira peut-être que rester ainsi en présence et sur la défensive
vis-à-vis d'eux, seroit une honte pour nous. On me dira que, vivant de peu
et de tout ce qu'ils trouvent, ils nous affameroient bientôt si nous ne
sortoins de notre fort pour aller les combattre.
Je répondrai que leur coutume n'est point de rester en place;
qu'aujourd'hui dans un endroit, demain éloignés d'une journée et demie, ils
reparoissent tout-à-coup aussi vite qu'ils ont disparu, et que, si l'on
n'est point continuellement sur ses gardes, on court de gros risques.
L'important est donc, du moment où on les a vus, d'être toujours en
défiance, toujours prêt à monter à cheval et à se battre.
Si l'on a quelque mauvais pas à passer, on ne manquera pas d'y envoyer des
gens d'armes et des gens de trait autant que le lieu permettra d'en
recevoir pour combattre, et l'on aura grand soin qu'ils soient constamment
en bon ordre de bataille.
Jamais n'envoyez au fourrage, ce seroit autant d'hommes perdus; d'ailleurs
vous ne trouveriez plus rien aux champs. En temps de guerre les Turcs font
tout transporter dans les villes.
Avec toutes ces précautions, la conquête de la Grèce [Footnote: On a déja
vu plus haut que par le mot Grèce l'auteur entend les états que les Turcs
possédoient en Europe.] ne sera pas une entreprise extrêmement difficile,
pourvu, je le répète, que l'armée fasse toujours corps, qu'elle ne se
divise jamais, et ne veuille point envoyer de pelotons à la poursuite de
l'ennemi. Si l'on me demande comment on aura des vivres, je dirai que la
Grèce et la Rassie ont des rivières navigables, et que la Bulgarie, la
Macédoine et les provinces Grecques sont fertiles.
En avançant ainsi toujours en masse, on forcera les Turcs à reculer, et il
faudra qu'ils choisissent entre deux extrémités, comme je l'ai déja dit, ou
de repasser en Asie et d'abandonner leurs biens, leurs femmes et leurs
enfans, puisque le pays n'est point de défense, ainsi qu'on l'a pu voir par
la description que j'en ai donnée, ou de risquer une bataille, comme ils
l'ont fait toutes les fois qu'ils ont passé le Danube.
Je conclus qu'avec de bonnes troupes composées des trois nations que j'ai
nommées, Français, Anglais et Allemands, on sera sûr du succès, et que si
elles sont en nombre suffisant, bien unies et bien commandées, elles iront
par terre jusqu'à Jerusalem. Mais je reprends mon récit.
Je traversai le Danube à Belgrade. Il étoit en ce moment extraordinairement
gonflé, et pouvoit bien avoir douze milles de large. Jamais, de mémoire
d'homme, on ne lui avoit vu une crue pareille. Ne pouvant me rendre à Boude
(Bude) par le droit chemin, j'allai à une ville champêtre (un village)
nommée Pensey. De Pensey j'arrivai par la plaine la plus unie que je
connoisse, et après avoir traversé en bac une rivière à Beurquerel, ville
qui appartient au despote de Rassie, et où je passai deux autres rivières
sur un pont. De Beurquerel je vins à Verchet, qui est également au despote,
et là je passai la Tiste (la Teisse), rivière large et profonde. Enfin je
me rendis à Ségading (Ségédin) sur la Tiste.
Dans toute la longueur de cette route, à l'exception de deux petits bois
qui étoient enclos d'un ruisseau, je n'ai pas vu un seul arbre. Les
habitans n'y brûlent que de la paille ou des roseaux qu'ils ramassent le
long des rivières ou dans leurs nombreux marécages. Ils mangent, au lieu de
pain, des gâteaux tendres; mais ils n'en ont pas beaucoup à manger.
Ségédin est une grande ville champêtre, composée d'une seule rue qui m'a
paru avoir une lieue de longueur environ. Elle est dans un terroir fertile,
abondant en toutes sortes de denreés. On y prend beaucoup de grues et de
bistardes (outardes), et j'en vis un grand marché tout rempli; mais on les
y apprête fort malproprement, et on les mange de même. La Teisse fournit
aussi quantité de poissons, et nulle part je n'ai vu rivière en donner
d'aussi gros.
On y trouxe également une grande quantité de chevaux sauvages à vendre;
mais on sait les domter et les apprivoiser, et c'est une chose curieuse à
voir. On m'a même assuré que qui en voudroit trois ou quatre mille, les
trouveroit dans la ville. Ils sont à si bon marché que pour dix florins de
Hongrie on auroit un très-beau roussin (cheval de voyage).
L'empereur, m'a-t-on dit, avoit donné Ségédin à un évêque. J'y vis ce
prélat, et me sembla homme de grosse conscience. Les cordelîers ont dans la
ville une assez belle église. J'y entendis le service. Ils le font un peu à
la Hongroise.
De Ségédin je vins à Paele (Pest), assez bonne ville champêtre sur le
Danube, vis-à-vis Bude. D'une ville à l'autre le pays continue d'être, bon
et uni. On y trouve une quantité immense de haras de jumens, qui vivent
abandonnées à elles-mêmes en pleine campagne, comme les animaux sauvages;
et telle est la raison qui fait qu'on en voit tant au marché de Ségédin.
A Pest je traversai le Danube et entrai dans Bude sept jours après mon
départ de Belgrade.
Bude, la principale ville de Hongrie, est sur une hauteur beaucoup plus
longue que large. Au levant elle a le Danube, au couchant un vallon, et au
midi un palais qui commande la porte de la ville, palais qu'a commencé
l'empereur, et qui, quand on l'aura fini, sera grand et fort. De ce côté,
mais hors des murs, sont de très beaux bains chauds. Il y en a encore au
levant, le long du Danube, mais qui ne valent pas les autres.
La ville est gouvernée par des Allemands, tant pour les objets de justice
et de commerce que pour ce qui regarde les différentes professions. On y
voit beaucoup de Juifs qui parlent bien Français, et dont plusieurs sont de
ceux qu'on a chassés de France. J'y trouvai aussi un marchand d'Arras
appelé Clays Davion; il faisoit partie d'un certain nombre de gens de
métier que l'empereur Sigismond avoit amenés de France. Clays travailloit
en haute-lice. [Footnote: Sigismond, dans son voyage en France, avoit été à
portée d'y voir nos manufactures, et spécialement celles de Flandre,
renommées dès-lors par leurs tapisseries. Il avoit voulu en établir de
pareilles dans sa capitale de Hongrie, et avoit engagé des ouvriers de
différentes professions à l'y suivre.]
Les environs de Bude sont agréables, et le terroir est fertile en toutes
sortes de denrées, et spécialement en vins blancs qui ont un peu d'ardeur:
ce qu'on attribue aux bains chauds du canton et au soufre sur lequel les
eaux coulent. A une lieue dé la ville se trouve le corps de saint Paul,
hermite, qui s'est conservé tout entier.
Je retournai à Pest, où je trouvai également six à huit familles Françaises
que l'empereur y avoit envoyées pour construire sur le Danube, et vis-à-vis
de son palais une grande tour. Son dessein étoit d'y mettre une chaîne avec
laquelle il pût fermer la rivière. On seroit tenté de croire qu'il a voulu
en cela imiter la tour de Bourgogne qui est devant le château de l'Ecluse;
mais ici je ne crois pas que le projet soit exécutable: la rivière est trop
large. J'eus la curiosité d'aller visiter la tour. Elle avoit déja une
hauteur d'environ trois lances, et l'on voyoit à l'entour une grande
quantité de pierres taillées; mais tout étoit resté là, parce que les
premiers maçons qui avoient commencé l'ouvrage étoient morts, disoit-on, et
que ceux qui avoient survécu n'en savoient pas assez pour le continuer.
Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux
mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par écurie composée de dix
chevaux, et chaque écurie est de deux cents florins. J'en ai vu plusieurs
dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart
des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J'en
achetai un qui étoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur
est bon par la quantité d'herbages qu'il produit; mais ils ont le défaut
d'être un peu quinteux, et spécialement mal aisés à ferrer. J'en ai même vu
qu'on étoit alors obligé d'abattre.
Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d'or et de sel qui tous
les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit
abandonné celle d'or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, à condition
que le premier garderoit la frontière contre le Turc, et le second
Belgrade. La reine s'étoit réservé le revenu de celle du sel.
Ce sel est beau. Il se tire d'une roche et se taille en forme de pierre,
par morceaux d'un pied de long environ, carrés, mais un peu convexes en
dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On
le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin
et meilleur que tous ceux que j'ai goûtés ailleurs.
En traversant la Hongrie j'ai souvent rencontré des chariots qui portoient
six, sept ou huit personnes, et où il n'y avoit qu'un cheval d'attelé; car
leur coutume, quand ils veulent faire de grandes journées, est de n'en
mettre qu'un. Tous ont les roues de derrière beaucoup plus hautes que
celles de devant. Il en est de couverts à la manière du pays, qui sont
très-beaux et si légers qu'y compris les roues un homme, ce me semble, les
porteroit sons peine suspendus à son cou. Comme le pays est plat et
très-uni, rien n'empêche le cheval de trotter toujours. C'est à raison de
cette égalité de terrain que, quand on y laboure, on fait des sillons d'une
telle longueur que c'est une merveille à voir.
Jusqu'à Pest je n'avois point eu de domestique; là je m'en donnai un, et
pris à mon service un de ces compagnons maçcons [sic--KTH] Français qui s'y
trouvoient. Il étoit de Brai-sur-Sommé.
De retour à Bude j'allai, avec l'ambassadeur de Milan, saluer le grand
comte de Hongrie, titre qui répond à celui de lieutenant de l'empereur. Le
grand comte m'accueillit d'abord avec beaucoup de distinction, parce qu'à
mon habit il me prit pour Turc; mais quand il sut que j'étois chrétien il
se refroidit un peu. On me dit que c'étoit un homme peu sûr dans ses
paroles, et aux promesses duquel il ne falloit pas trop se fier. C'est un
peu là en général ce qu'on reproche aux Hongrois; et, quant à moi, j'avoue
que, d'après l'idée que m'ont donnée d'eux ceux que j'ai hantés, je me
fierois moins à un Hongrois qu'à un Turc.
Le grand comte est un homme âgé. C'est lui, m'a-t-on dit, qui autrefois
arrêta Sigismond, roi de Behaigne (Bohême) et de Hongrie, et depuis
empereur; c'est lui qui le mit en prison, et qui depuis l'en tira par
accommodement.
Son fils venoit d'épouser une belle dame Hongroise. Je le vis dans une
joute qui, à la manière du pays, eut lieu sur de petits chevaux et avec des
selles basses. Les jouteurs étoient galamment habillés, et ils portoient
des lances fortes et courtes. Ce spectacle est très-agréable. Quand les
deux champions se touchent il faut que tous deux, ou au moins l'un des deux
nécessairement, tombent à terre. C'est là que l'on connoît sûrement ceux
qui savent se bien tenir en selle. [Footnote: En France, pour les tournois
et les joutes, ainsi que pour les batailles, les chevaliers montoient de
ces grands et fort chevaux qu'on appeloit palefrois. Leurs selles avoient
par-devant et par-derrière de hauts arçons qui, par les points d'appui
qu'ils leur fournissoient, leur donnoient bien plus de moyens de résister
au coup de lance que les petits chevaux et les selles basses des Hongrois;
et voilà pourquoi notre auteur dit que c'est dans les joutes Hongroises
qu'on peut reconnoître le cavalier qui sait bien se tenir en selle.]
Quand ils joutent à l'estrivée pour des verges d'or, tous les chevaux sont
de même hauteur; toutes les selles sont pareilles et tirées au sort, et
l'on joute par couples toujours paires, un contre un. Si l'un des deux
adversaires tombe, le vainqueur est obligé de se retirer, et il ne joute
plus.
Jusqu'à Bude j'avois toujours accompagné l'ambassadeur de Milan; mais,
avant de quitter la ville, il me prévint qu'en route il se sépareroit de
moi pour se rendre auprès du duc. D'après cette annonce j'allai trouver mon
Artésien Clays Davion, qui me donna, pour Vienne en Autriche, une lettre de
recommendation adressée à un marchand de sa connoissance. Comme je m'étois
ouvert à lui, et que je n'avois cru devoir lui cacher ni mon état et mon
nom, ni le pays d'où je venois, et l'honneur que j'avois d'appartenir à
monseigneur le duc (duc de Bourgogne), il mit tout cela dans la lettre à
son ami, et je m'en trouvai bien.
De Bude je vins à Thiate, ville champêtre où le roi se tient volontiers, me
dit-on; puis, à Janiz, en Allemand Jane, ville sur le Danube. Je passai
ensuite devant une autre qui est formée par une île du fleuve, et qui avoit
été donnée par l'empereur à l'un des gens de monseigneur de Bourgogne, que
je crois être messire Rénier Pot. Je passai par celle de Brut, située sur
une rivière qui sépare le royaume de Hongrie d'avec le duché d'Autriche. La
rivière coule à travers un marais où l'on a construit une chaussée longue
et étroite. Ce lieu est un passage d'une grande importance; je suis même
persuadé qu'avec peu de monde on pourroit le défendre et le fermer du côté
de l'Autriche.
Deux lieues par-delà Brut l'ambassadeur de Milan se sépara de moi: il se
rendit vers le duc son maître, et moi à Vienne en Autriche, où j'arrivai
après cinq jours de marche.
Entré dans la ville, je ne trouvai d'abord personne qui voulût me loger,
parce qu'on me prenoit pour un Turc. Enfin quelqu'un, par aventure,
m'enseigna une hôtellerie où l'on consentit à me recevoir. Heureusement
pour moi le domestique que j'avois pris à Pest savoit le Hongrois et le
haut Allemand, et il demanda qu'on fit venir le marchand pour qui j'avois
une lettre. On alla le chercher. Il vint, et non seulement il m'offrit tous
ces services, mais il alla instruire monseigneur le duc Aubert, [Footnote:
Albert II, duc d'Autriche, depuis empereur, à la mort de Sigismond.]
cousin-germain de mondit seigneur qui aussitôt dépêcha vers moi un
poursuivant, [Footnote: Poursuivant d'armes, sorte de héraut en usage dans
les cours des princes.] et peu après messire Albrech de Potardof.
II n'y avoit pas encore deux heures que j'étois arrivé quand je vis messire
Albrech descendre de cheval à la porte de mon logis, et me demander. Je me
crus perdu. Peu avant mon départ pour les saints lieux, moi et quelques
autres nous l'avions arrêté entre Flandres et Brabant, parce que nous
l'avions cru sujet de Phédérich d'Autriche, [Sidenote: Frédéric, duc
d'Autriche, empereur après Albert II.] qui avoit défié mondit seigneur; et
je ne doutai pas qu'il ne vînt m'arrêter à mon tour, et peut-être faire pis
encore.
Il me dit que mondit seigneur d'Autriche, instruit que j'étois serviteur de
mondit seigneur le duc, l'envoyoit vers moi pour m'offrir tout ce qui
dépendoit de lui; qu'il m'invitoit à le demander aussi hardiment que je le
ferois envers mondit seigneur, et qu'il vouloit traiter ses serviteurs
comme il feroit les siens même. Messire Albrech parla ensuite en son nom:
il me présenta de l'argent, m'offrit des chevaux et autres objets; en un
mot il me rendit le bien pour le mal, quoiqu'après tout cependant je
n'eusse fait envers lui que ce que l'honneur me permettoit et m'ordonnoit
même de faire.
Deux jours après, mondit seigneur d'Autriche m'envoya dire qu'il vouloit me
parler; et ce fut encore messire Albrech qui vint me prendre pour lui faire
la révérence. Je me présentai à lui au moment où il sortoit de la messe,
accompagné de huit ou dix vieux chevaliers notables. A peine l'eus-je salué
qu'il me prit la main sans vouloir permetter que je lui parlasse à genoux.
Il me fit beaucoup de questions, et particulièrement sur mondit seigneur;
ce qui me donna lieu de présumer qu'il l'aimoit tendrement.
C'étoit un homme d'assez grande taille et brun; mais doux et affable,
vaillant et libéral, et qui passoit pour avoir toutes sortes de bonnes
qualités. Parmi les personnes qui l'accompagnoient étoient quelques
seigneurs de Bohème que les Houls en avoient chassés parce qu'ils ne
vouloient pas être de leur religion. [Footnote: Houls, Hussites, disciples
de Jean Hus (qu'on prononçoit Hous), sectaires fanatiques qui dans ce
siècle inondèrent la Bohème de sang, et se rendirent redoutables par leurs
armes.]
Il se présenta également à lui un grand baron de ce pays, appelé Paanepot,
qui, avec quelques autres personnes, venoit, au nom des Hussites, traiter
avec lui et demander la paix. Ceux-ci se proposoient d'aller au secours du
roi de Pologne contre les seigneurs de Prusse, et ils lui faisoient de
grandes offres, m'a-t-on dit, s'il vouloit les seconder; mais il répondit,
m'a-t-on encore ajouté, que s'ils ne se soumettoient à la loi de
Jésus-Christ, jamais, tant qu'il seroit en vie, il ne feroit avec eux ni
paix ni trêve.
En effet, au temps où il leur parloit les avoit déja battus deux fois. Il
avoit repris sur eux toute la Morane (Moravie), et, par sa conduite et sa
vaillance, s'étoit agrandi à leurs dépens.
Au sortir de son audience je fus conduite à celle de la duchesse, grande et
belle femme, fille de l'empereur, et par lui héritière du royaume de
Hongrie et de Bohème, et des autres seigneuries qui en dépendent. Elle
venoit tout récemment d'accoucher d'une fille; ce qui avoit occasionné des
fêtes et des joutes d'autant plus courues, que jusque-là elle n'avoit point
eu d'enfans.
Le lendemain mondit seigneur d'Autriche m'envoya inviter à dîner par
messire Albrech, et il me fit manger à sa table avec un seigneur Hongrois
et un autre Autrichien. Tous ses gens sont à gages, et personne ne mange
avec lui que quand on est en prévenu par son maître d'hôtel.
La table étoit carrée. La coutume est qu'on n'y apporte qu'un plat à la
fois, et que celui qui s'en trouve le plus voisin en goûte le premier. Cet
usage tient lieu d'essai. [Footnote: Chez les souverains on faisoit l'essai
des viandes à mesure qu'on les leur servoit, et il y avoit un officier
chargé de cette fonction qui, dans l'origine, avoit été une précaution
prise contre le poison.] On servit chair et poisson, et sur-tout beaucoup
de différentes viandes fort épicées, mais toujours plat à plat.
Après le dîner on me mena voir les danses chez madame la duchesse. Elle me
donna un chapeau de fil d'or et de soie, un anneau et un diamant pour
mettre sur ma tête, selon la coutume du pays. Il y avoit là beaucoup de
noblesse en hommes et en femmes; j'y vis des gens très-aimables, et les
plus beaux cheveux qu'on puisse porter.
Quand j'eus été là quelque temps, un gentilhomme nommé Payser, qui, bien
qu'il ne fût qu'écuyer, [Footnote: Qui n'étoit pas encore chevalier.] étoit
chambellan et garde des joyaux de mondit seigneur d'Autriche, vint de sa
part me prendre pour me les montrer. Il me fit voir la couronne de Bohème,
qui a d'assez belles pierreries, et entr'autres un rubis, le plus
considérable que j'aie vu. Il m'a paru plus gros qu'une grosse datte; mais
il n'est point net, et offre quelques cavités dans le fond desquelles on
aperçoit des taches noires.
De là ledit garde me mena voir les waguebonnes, [Footnote: Waguebonne,
sorte de chariot ou de tour ambulante pour les combats.] que mondit
seigneur avoit fait construire pour combattre les Bohémiens. Je n'en vis
aucun qui pût contenir plus de vingt hommes; mais on me dit qu'il y en
avoit un qui en porteroit trois cents, et auquel il ne falloit pour le
traîner que dix-huit chevaux.
Je trouvai à la cour monseigneur de Valse, gentil chevalier, et le plus
grand seigneur de l'Autriche après le duc; j'y vis messire Jacques
Trousset, joli chevalier de Zoave (Souabe): mais il y en avoit un autre,
nommé le Chant, échanson né de l'Empire, qui, ayant perdu à la bataille de
Bar un sien frère et plusieurs de ses amis, et sachant que j'étois à
monseigneur le duc, me fit épier pour savoir le jour de mon départ et me
saisir en Bavière lorsque j'y passerois. Heureusement pour moi monseigneur
d'Autriche fut instruit de son projet. Il le congédia, et me fit rester à
Vienne plus que je ne comptois, pour attendre le départ de monseigneur de
Valse et de messire Jacques, avec lesquels je partis.
Pendant mon séjour j'y vis trois de ces joutes dont j'ai parlé, à petits
chevaux et à selles basses. L'une eut lieu à la cour, et les deux autres
dans les rues; mais à celles-ci, plusieurs de ceux qui furent renversés
tombèrent si lourdement qu'ils se blessèrent avec danger.
Mondit seigneur d'Autriche me fit offrir en secret de l'argent. Je reçus
les même offres de messire Albert et de messire Robert Daurestof, grand
seigneur du pays, lequel, l'année d'auparavant, étoit allé en Flandre
déguisé, et y avoit vu mondit seigneur le duc, dont il disoit beaucoup de
bien. Enfin j'en reçus de trèsvives d'un poursuivant Breton-bretonnant
(Bas-Breton) nommé Toutseul, qui, après avoir été au service de l'amiral
d'Espagne, étoit à celui de mondit seigneur d'Autriche. Ce Breton venoit
tous les jours me chercher pour aller à la messe, et il m'accompagnoit
par-tout où je voulois aller. Persuadé que j'avois dû dépenser en route
tout ce que j'avois d'argent, il vint, peu avant mon départ, m'en présenter
cinquante marcs qu'il avoit en émaux. Il insista beaucoup pour que je les
vendisse à mon profit; et comme je refusois également de recevoir et
d'emprunter, il me protesta que jamais personne n'en sauroit rien.
Vienne est une ville assez grande, bien fermée de bons fossés et de hauts
murs, et où l'on trouve de riches marchands et des ouvriers de toute
profession. Au nord elle a le Danube qui baigne ses murs. Le pays aux
environs est agréable et bon, et c'est un lieu de plaisirs et d'amusemens.
Les habitans y sont mieux habillés qu'en Hongrie, quoiqu'ils portent tous
de gros pourpoints bien épais et bien larges.
En guerre, ils mettent par-dessus le pourpoint un bon haubergeon, un
glaçon, [Footnote: Glaçon ou glachon, sorte d'armure défensive. Les Suisses
estoient assez communément habillez de jacques, de pans, de haubergerie, de
glachons et de chapeaux de fer à la façon d'Allemagne. (Mat. de Coucy, p.
536.)