Bosnie, et qu'on nomme la Sanne; de l'autre elle a un château près ququel
[sic--KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C'est
sur la pointe formée par les deux rivières qu'est bâtie la ville.
Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur,
excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu'on peut par là venir
de plain pied jusqu'au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village
qui, s'étendant depuis la Sanne jusqu'au Danube, enveloppe la ville à la
distance, d'un trait d'arc.
Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j'y entendis la
messe en langue Sclavonne. Il est dans l'obédience de l'église Romaine, et
leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.
La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une
enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement
les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois
sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De
ces deux-ci, l'une est fortifiée contre l'autre; mais toutes deux sont
commandées par les trois premières.
Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze à vingt galères, et qui
est défendu par une tour construite à chacune de ses extrémités. On le
ferme avec une chaîne qui va d'une tour à l'autre. Au moins c'est ce qu'on
m'a dit; car les deux rives sont si éloignées que moi je n'ai pu la voir.
Je vis sur la Sanne six galères et cinq galiottes. Elles étoient près l'une
des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont
beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d'entrer dans les quatre
autres.
Toutes cinq sont bien garnies d'artillerie. J'y ai remarqué sur-tout trois
bombardes de métail (canons de bronze) dont deux étoient de deux pièces,
[Footnote: La remarque que l'auteur fait ici sur ces trois canons
sembleroit annoncer que ceux de bronze étoient rares encore, et qu'on les
regardoit comme une sorte de merveille. Louis XI en fit fondre une
douzaine, auxquels il donna le nom des douze pairs. (Daniel, Mil. Franc, t.
I, p. 825.)] et l'une d'une telle grosseur que jamais je n'en ai vu de
pareille: elle avoit quarante-deux pouces de large dedans où la pierre
entre (sa bouche avoit quarante-deux pouces de diamètre); mais elle me
parut courte pour sa grosseur. [Footnote: La mode alors étoit de faire des
pièces d'artillerie d'une grosseur énorme. Peu dé temps après l'époque où
écrivoit notre auteur, Mahomet II, assiégeant Constantinople, en employa
qui avoient été fondues sur les lieux, et qui portoient, dit on, deux cents
livres de balle. La Chronique Scandaleuse et Monstrelet parlent d'une sorte
d'obus que Louis XI fit fondre à Tours, puis conduire à Paris, et qui
portoit des balles de cinq cents livres. En 1717, le prince Eugène, après
sa victoire sur les Turcs, trouva dans Belgrade un canon long de près de
vingt-cinq pieds, qui tiroit des boulets de cent dix livres, et dont la
charge étoit de cinquante-deux livres de poudre (Ibid p. 323.) C'étoit
encore un usage ordinaire de faire les boulets en grès ou en pierre,
arrondis et taillés de calibre pour la pièce. Et voilà pourquoi la
Brocquière, parlant de l'embouchure du canon, emploie cette expression,
"dedens où LA PIERRE entre."]
Le capitaine (commandant) de la place étoit messire Mathico, chevalier de
Aragouse (d'Arragon), et il avoit pour lieutenant un sien frère, qu'on
appeloit le seigneur frère.
Sur le Danube, deux journées au-dessous de Belgrade, le Turc possède ce
château de Coulombach, qu'il a pris au despote. C'est encore une forte
place, dit-on, quoique cependant il soit aisé de l'attaquer avec de
l'artillerie et de lui fermer tout secours; ce-qui est un grand
désavantage. Il y entretient cent fustes pour passer en Hongrie quand il
lui plaît. Le capitaine du lieu est ce Ceynam-Bay dont j'ai parlé
ci-devant.
Sur le Danube encore, mais à l'opposite de Belgrade, et dans la Hongrie, le
despote possède également une ville avec château. Elle lui a été donnée par
l'empereur, [Footnote: Sigismond, roi de Bohême et de Hongrie. On prétend
que Sigîsmond ne les donna qu'en échange de Belgrade.] avec plusieurs
autres, qui lui font un revenu de cinquante mille ducats, et c'étoit à
condition qu'il deviendroit son homme [Footnote: Deviendroit son homme.
Cette expression de la féodalité du temps indique l'obligation du service
militaire et de la fidélité que le vassel devoit à son suzerain.] mais il
obéit plus au Turc qu'à l'empereur.
Deux jours après mon arrivée dans Belgrade j'y vis entrer vingt-cinq hommes
armés à la manière du pays, que le gouverneur comte Mathico y faisoit venir
pour demeurer en garnison. On me dit que c'étoient des Allemands pour
garder la place, tandis qu'on avoit si près des Hongrois, et des Serviens.
On me répondit que les Serviens, étant sujets et tributaires du Turc, on se
garderoit bien de la leur confier; et que quant aux Hongrois, ils le
redoutoient tant que s'il paroissoit, ils n'oseroient la défendre contre
lui, quelque forte qu'elle fût. Il falloit donc y appeler des étrangers; et
cette mesure devenoit d'autant plus nécessaire que c'étoit la seule place
que l'empereur possédât pour passer sur l'autre rive du Danube, ou pour le
repasser en cas de besoin.
Ce discours m'étonna beaucoup; il me fit faire des réflexions sur l'étrange
sujettion où le Turc tient la Macédoine et la Bulgarie, l'empereur de
Constantinople et les Grecs, le despote de Rascie et ses sujets. Cette
dépendance me parut chose lamentable pour la chrétienté. Et comme j'ai vécu
avec les Turcs, que je connois leur manière de vivre et de combattre, que
j'ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes
entreprises, je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose
sur eux, et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus
instruits que moi, comment il est possible de reprendre les états dont ils
se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.
Et d'abord, pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d'assez
beaux hommes, portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de
force médiocre. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, on dit fort
comme un Turc; cependant j'ai vu une infinité de chrétiens qui, dans les
choses où il faut de la force, l'emportoient sur eux; et moi-même, qui ne
suis pas des plus robustes, j'en ai trouvé, lorsque les circonstances
exigeoient quelque travail, de plus foibles que moi encore.
Ils sont gens diligens, se lèvent matin volontiers, et vivent de peu en
compagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil,
de lait soit caillé soît non caillé, de miel, fromage, raisins, fruits,
herbages, et même d'une poignée de farine avec laquelle ils feront un
brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un
chameau malade sans espoir de guérison, ils lui coupent la gorge et le
mangent. J'en ai été témoin maintes fois. Pour dormir ils ne sont point
embarassés, et couchent par terre.
Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l'une sur
l'autre, et qui descendent jusqu'aux pieds. Par-dessus celles-là ils en
portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Le
capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et
de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de
grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour
d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route,
pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les
enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d'agir librement.
Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps;
mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit,
encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d'orge et le
double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu'ils leur
pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les
étrillent; mais ils ne les font boire qu'à midi, puis l'après-diner, toutes
les fois qu'ils trouvent de l'eau, et le soir quand ils logent ou campent;
car ils campent toujours de bonne heure, et près d'une rivière, s'ils le
peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore
pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait
manger le sien.
Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d'autres étoffes, et j'ai vu
de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs
lévriers, [Footnote: Le mot lévrier n'avoit pas alors l'acception exclusive
qu'il a aujourd'hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.]
espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte,
quoiqu'elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues
feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.
Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n'en gardent d'entiers que
quelques-uns pour servir d'étalons, mais en si petit nombre que je n'en ai
pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette.
[Footnote: Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en
France, et jusqu'au dernier siècle ils furent d'usage dans nos manéges. On
disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l'éperon
portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui
qui avoit sa gourmette d'une seule pièce et de la forme d'un grand anneau,
mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.] Leurs selles,
ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n'ont qu'un arçon
devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.
Quant à leurs habillemens de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les
voir, à l'occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour
embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils
prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi
nombreuse qu'il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus
porter d'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à
l'exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras
(brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où
l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend
presqu'à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une
étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.
Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui,
haut de plus d'un demi-pied, se termine en pointe. [Footnote: Harnois, dans
la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois
habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme
défensive.] On le garnit de quatre clinques (lames), l'une devant, l'autre
derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d'épée la
face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France
nos salades. [Footnote: Salades, sorte de casque léger alors en usage, et
qui, n'ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en
saillie pour défendre le visage.]
Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu'ils
mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c'est une coiffe de fil
d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles
coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats, tandis que d'autres n'en
coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les
autres, elles peuvent résister au coup de taille d'une épée.
J'ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien
enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans
laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être
jetés bas.
L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et
une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs
carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras
dégarnis. Je suis même convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée
de salade étourdiroit l'homme.
Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent
très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que
m'ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j'ai vu par
moi-même.
Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul
n'oseroit les transgresser quand il s'agiroit de la vie, et c'est
principalement à cette soumission constante qu'il doit les grandes choses
qu'il a exécutées et ces vastes conquêtes qui l'ont rendu maître d'une
étendue de pays beaucoup plus considérable que n'est la France.
On m'a certifié que quand les puissances chrétiennes ont pris les armes
contre eux, ils ont toujours été avertis à temps. Dans ce cas, le seigneur
fait épier leur marche par des hommes qui sont propres à cette fonction, et
il va les attendre avec son armée à deux ou trois journées du lieu où il se
propose de les combattre. Croit-il l'occasion favorable, il fond sur eux
tout-à-coup, et ils ont pour ces circonstances une sorte de marche qui leur
est propre. Le signal est donné par un gros tambour. Alors ceux qui doivent
être en tête partent les premiers et sans bruit; les autres suivent de même
en silence, sans que la file soit jamais interrompue, parce que les chevaux
et les hommes sont dressés à cet exercice. Dix mille Turcs, en pareil cas,
font moins de tapage que ne feroient cent hommes d'armes chrétiens. Dans
leurs marches ordinaires, ils ne vont jamais qu'au pas; mais dans celles-ci
ils emploient le galop, et comme d'ailleurs ils sont armés légèrement, ils
font du soir au matin autant de chemin qu'en trois de leurs journées
communes; et voilà pourquoi ils ne pourroient porter d'armures complètes,
ainsi que les Français et les Italiens: aussi ne veulent-ils en chevaux que
ceux qui ont un grand pas ou qui galopent long-temps, tandis que nous il
nous les faut trottant bien et aisés.
C'est par ces marches forcées qu'ils ont réussi, dans leurs différentes
guerres, à surprendre les chrétiens et à les battre si complétement; c'est
ainsi qu'ils ont vaincu le duc Jean, à qui Dieu veuille pardonner,
[Footnote: Jean, comte de Nevers, surnommé Sans-peur et fils de Philippe le
Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant formé une ligue pour arretêr les
conquêtes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes
dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui étoit conduit par
le comte Jean. L'armée chrétienne fut défaite à Nicopolis en 1396, et nos
Français tués ou faits prisonniers. On sait qu'avant la bataille, pour se
débarrasser de captifs Turcs qu'ils avoient reçus à rançon, ils eurent
l'indignité de les égorger, et qu'après la victoire le sultan n'ayant
accordé la vie qu'aux principaux d'entre eux, il fit par représailles
massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit
lâchement assassiner dans Paris le duc d'Orléans, frère du roi. Il fut tué
à son tour par Tannegui du Châtel, ancien officier du duc. On voit par ces
faits que la Brocquière avoit grande raison, en parlant de Jean, de
demander que Dieu lui pardonnât.] et l'empereur Sigismond, et tout
récemment encore cet empereur devant Coulumbach, où périt messire Advis,
chevalier de Poulaine (Pologne).
Leur manière de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu
et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs
pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par
différens côtés. Ce moyen est surtout celui qu'ils emploient en pays de
bois et de montagnes, parce qu'ils ont l'art de se réunir sans peine.
D'autres fois ils se mettent en embuscade et envoient à la découverte
quelques gens bien montés. Si le rapport est que l'ennemi n'est point sur
ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage
des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent
autour de l'armée à la portée du trait, caracollent ainsi en tirant sans
cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu'enfin ils la
mettent en désordre. Si l'on veut les poursuivre et les chasser, il fuient,
et se dispersent chacun de leur côté, quand même on ne leur opposeroit que
le quart de ce qu'ils sont; mais c'est dans leur fuite qu'ils sont
redoutables, et c'est presque toujours ainsi qu'ils ont déconfi les
chrétiens. Tout en fuyant ils ont l'àrt de tirer de l'arc si adroitement
qu'ils ne manquent jamais d'atteindre le cavalier ou le cheval.
D'ailleurs chacun d'eux porte attaché à l'arçon de sa selle un tabolcan. Si
le chef ou quelqu'un des officiers s'aperçoit que l'ennemi qui poursuit est
en désordre, il frappe trois coups sur son instrument; chacun de son côté
et de loin en loin en fait autant: en un instant tous se rassemblent autour
du chef, "comme pourceaux au cry l'un de l'autre," et, selon les
circonstances, ils reçoivent en bon ordre les assaillans ou fondent sur eux
par pelotons, on les attaquant de toutes parts.
Dans les batailles rangées ils emploient quelquefois une autre sorte de
stratagème, qui consiste à jeter des feux à travers les chevaux de la
cavalerie pour les épouvanter; souvent encore ils mettent en tête de leur
ligne un grand nombre de chameaux ou de dromadaires forts et hardis; ils
les chassent en avant sur les chevaux, et y jettent le désordre.
Telles sont les manières de combattre que les Turcs ont jusqu'à présent
mises en usage vis-à-vis des chrétiens. Assurément je ne veux point en dire
du mal ni les déprécier; j'avouerai au contraire que, dans le commerce de
la vie, je les ai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il
falloit du courage ils se sont bien montrés: mais cependant je n'en suis
pas moins convaincu que, pour des troupes bien montées et bien commandées,
ce seroit chose peu difficile de les battre; et quant à moi je déclare
qu'avec moitié moins de monde qu'eux je n'hésiterois pas à les attaquer.
Leurs armées, je le sais, sont ordinairement de cent à deux cent mille
hommes; mais la plupart sont à pied, et la plupart manquent, comme je l'ai
dit, de tarquais, de coiffe, de masse ou d'épée; fort peu ont une armure
complète.
D'ailleurs ils ont parmi eux un très-grand nombre de chrétiens qui servent
forcément: Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanois, Esclavons, Valaques,
Rasciens et autres sujets du despote de Rascie. Tous ces gens-là détestent
le Turc, parce qu'il les tient dans une dure servitude; et s'ils voyoient
marcher en forces contre lui les chrétiens, et sur-tout les Français, je ne
doute nullement qu'ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent
beaucoup.
Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l'ai
entendu dire. J'avoue pourtant qu'il faudroit contre eux un général bien
obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui
connoissent leur manière de faire la guerre. C'est la faute que fit à
Coulumbach, m'a-t-on-dit, l'empereur Sigismond lorsqu'il fut battu par eux.
S'il avoit voulu écouter les conseils qu'on lui donna, il n'eût point été
obligé de lever honteusement le siége, puisqu'il y avoit vingt-cinq à
trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et
Génois arrêter seuls l'effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa
retraite pendant qu'il s'embarquoit dans les galères qu'il avoit sur le
Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont
j'ai parlé ci-dessus, s'étoient mis à l'écart sur une petite hauteur,
furent tous taillés en pièces?
Je ne dis rien sur tout ceci que je n'aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans
le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la
conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui
donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes
facultés; et s'il m'échappoit chose qui déplût à quelqu'un, je prie qu'on
m'excuse et qu'on la regarde comme nulle.
Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d'abord se proposer
pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut
de tant d'âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu'il fût
bien assuré d'avance du paiement de ses troupes, et qu'il n'eût que des
corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux
moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu'il
conviendroit de les assurer; mais jusqu'au moment où l'on entreroit sur les
terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer.
Personne n'aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j'ai entendu
dire que ceux qui l'ont fait s'en sont souvent mal trouvés. Au reste je
m'en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur
conseil; moi je ne m'arrête qu'à l'espèce de troupes qui me paroît la plus
propre à l'enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j'avois à
choisir.
Je voudrois donc, 1°. de France, gens d'armés, gens de trait, archers et
arbalêtriers, en aussi grand nombre qu'il seroit possible, et composés
comme je l'ai dit ci dessus; 2°. d'Angleterre, mille hommes d'Armes et dix
mille archers; 3°. d'Allemagne, le plus qu'on pourroit de gentilshommes et
de leurs crennequiniers à pied et a cheval. [Footnote: Cranquiniers,
c'étoît le nom qu'en Autriche et dans une partie de l'Allemagne on donnoit
aux archers.] Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze
à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à
trois cents ribaudequins, [Footnote: Ribaudequins, sortes de troupes
légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs
d'aujourd'hui.] et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je
réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à
Constantinople.
Il leur suffiroit, ainsi que je l'ai remarqué, d'une armure légère, attendu
que le trait Turc n'a point de force. De près, leurs archers tirent juste
et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les
nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et
minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand
coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D'après
ceci, on voit qu'il suffiroit à nos troupes d'avoir une armure légère,
c'est-à-dire un léger harnois de jambes, [Footnote: Harnois de jambes,
sorte d'armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu'on nommoit
jambards ou grèves.] une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade
avec bavière et visière un peu large. [Footnote: J'ai déjà dit que la
salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit
qui laissoient le visage totalement découvert; d'autres qui, pour le
garantir, portoient en avant une lame de fer; d'autres qui, comme le
heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu'on appeloit visière et
bàvière.] Le trait d'un arc Turc pourrait fausser un haubergon; [Footnote:
Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles,
elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer
plein ou en écailles de fer.] mais il sémoussera contre une brigandine ou
blanc-harnois.
J'ajouterai qu'en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits
des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que
la coche n'est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de
nerfs, sont beaucoup trop grosses.