Le long de ses murs, d'un côté, coule une grosse rivière qui vient de

Bosnie, et qu'on nomme la Sanne; de l'autre elle a un château près ququel

[sic--KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C'est

sur la pointe formée par les deux rivières qu'est bâtie la ville.

Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur,

excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu'on peut par là venir

de plain pied jusqu'au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village

qui, s'étendant depuis la Sanne jusqu'au Danube, enveloppe la ville à la

distance, d'un trait d'arc.

Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j'y entendis la

messe en langue Sclavonne. Il est dans l'obédience de l'église Romaine, et

leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.

La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une

enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement

les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois

sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De

ces deux-ci, l'une est fortifiée contre l'autre; mais toutes deux sont

commandées par les trois premières.

Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze à vingt galères, et qui

est défendu par une tour construite à chacune de ses extrémités. On le

ferme avec une chaîne qui va d'une tour à l'autre. Au moins c'est ce qu'on

m'a dit; car les deux rives sont si éloignées que moi je n'ai pu la voir.

Je vis sur la Sanne six galères et cinq galiottes. Elles étoient près l'une

des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont

beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d'entrer dans les quatre

autres.

Toutes cinq sont bien garnies d'artillerie. J'y ai remarqué sur-tout trois

bombardes de métail (canons de bronze) dont deux étoient de deux pièces,

[Footnote: La remarque que l'auteur fait ici sur ces trois canons

sembleroit annoncer que ceux de bronze étoient rares encore, et qu'on les

regardoit comme une sorte de merveille. Louis XI en fit fondre une

douzaine, auxquels il donna le nom des douze pairs. (Daniel, Mil. Franc, t.

I, p. 825.)] et l'une d'une telle grosseur que jamais je n'en ai vu de

pareille: elle avoit quarante-deux pouces de large dedans où la pierre

entre (sa bouche avoit quarante-deux pouces de diamètre); mais elle me

parut courte pour sa grosseur. [Footnote: La mode alors étoit de faire des

pièces d'artillerie d'une grosseur énorme. Peu dé temps après l'époque où

écrivoit notre auteur, Mahomet II, assiégeant Constantinople, en employa

qui avoient été fondues sur les lieux, et qui portoient, dit on, deux cents

livres de balle. La Chronique Scandaleuse et Monstrelet parlent d'une sorte

d'obus que Louis XI fit fondre à Tours, puis conduire à Paris, et qui

portoit des balles de cinq cents livres. En 1717, le prince Eugène, après

sa victoire sur les Turcs, trouva dans Belgrade un canon long de près de

vingt-cinq pieds, qui tiroit des boulets de cent dix livres, et dont la

charge étoit de cinquante-deux livres de poudre (Ibid p. 323.) C'étoit

encore un usage ordinaire de faire les boulets en grès ou en pierre,

arrondis et taillés de calibre pour la pièce. Et voilà pourquoi la

Brocquière, parlant de l'embouchure du canon, emploie cette expression,

"dedens où LA PIERRE entre."]

Le capitaine (commandant) de la place étoit messire Mathico, chevalier de

Aragouse (d'Arragon), et il avoit pour lieutenant un sien frère, qu'on

appeloit le seigneur frère.

Sur le Danube, deux journées au-dessous de Belgrade, le Turc possède ce

château de Coulombach, qu'il a pris au despote. C'est encore une forte

place, dit-on, quoique cependant il soit aisé de l'attaquer avec de

l'artillerie et de lui fermer tout secours; ce-qui est un grand

désavantage. Il y entretient cent fustes pour passer en Hongrie quand il

lui plaît. Le capitaine du lieu est ce Ceynam-Bay dont j'ai parlé

ci-devant.

Sur le Danube encore, mais à l'opposite de Belgrade, et dans la Hongrie, le

despote possède également une ville avec château. Elle lui a été donnée par

l'empereur, [Footnote: Sigismond, roi de Bohême et de Hongrie. On prétend

que Sigîsmond ne les donna qu'en échange de Belgrade.] avec plusieurs

autres, qui lui font un revenu de cinquante mille ducats, et c'étoit à

condition qu'il deviendroit son homme [Footnote: Deviendroit son homme.

Cette expression de la féodalité du temps indique l'obligation du service

militaire et de la fidélité que le vassel devoit à son suzerain.] mais il

obéit plus au Turc qu'à l'empereur.

Deux jours après mon arrivée dans Belgrade j'y vis entrer vingt-cinq hommes

armés à la manière du pays, que le gouverneur comte Mathico y faisoit venir

pour demeurer en garnison. On me dit que c'étoient des Allemands pour

garder la place, tandis qu'on avoit si près des Hongrois, et des Serviens.

On me répondit que les Serviens, étant sujets et tributaires du Turc, on se

garderoit bien de la leur confier; et que quant aux Hongrois, ils le

redoutoient tant que s'il paroissoit, ils n'oseroient la défendre contre

lui, quelque forte qu'elle fût. Il falloit donc y appeler des étrangers; et

cette mesure devenoit d'autant plus nécessaire que c'étoit la seule place

que l'empereur possédât pour passer sur l'autre rive du Danube, ou pour le

repasser en cas de besoin.

Ce discours m'étonna beaucoup; il me fit faire des réflexions sur l'étrange

sujettion où le Turc tient la Macédoine et la Bulgarie, l'empereur de

Constantinople et les Grecs, le despote de Rascie et ses sujets. Cette

dépendance me parut chose lamentable pour la chrétienté. Et comme j'ai vécu

avec les Turcs, que je connois leur manière de vivre et de combattre, que

j'ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes

entreprises, je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose

sur eux, et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus

instruits que moi, comment il est possible de reprendre les états dont ils

se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.

Et d'abord, pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d'assez

beaux hommes, portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de

force médiocre. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, on dit fort

comme un Turc; cependant j'ai vu une infinité de chrétiens qui, dans les

choses où il faut de la force, l'emportoient sur eux; et moi-même, qui ne

suis pas des plus robustes, j'en ai trouvé, lorsque les circonstances

exigeoient quelque travail, de plus foibles que moi encore.

Ils sont gens diligens, se lèvent matin volontiers, et vivent de peu en

compagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil,

de lait soit caillé soît non caillé, de miel, fromage, raisins, fruits,

herbages, et même d'une poignée de farine avec laquelle ils feront un

brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un

chameau malade sans espoir de guérison, ils lui coupent la gorge et le

mangent. J'en ai été témoin maintes fois. Pour dormir ils ne sont point

embarassés, et couchent par terre.

Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l'une sur

l'autre, et qui descendent jusqu'aux pieds. Par-dessus celles-là ils en

portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Le

capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et

de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de

grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour

d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route,

pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les

enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d'agir librement.

Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps;

mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit,

encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d'orge et le

double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu'ils leur

pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les

étrillent; mais ils ne les font boire qu'à midi, puis l'après-diner, toutes

les fois qu'ils trouvent de l'eau, et le soir quand ils logent ou campent;

car ils campent toujours de bonne heure, et près d'une rivière, s'ils le

peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore

pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait

manger le sien.

Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d'autres étoffes, et j'ai vu

de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs

lévriers, [Footnote: Le mot lévrier n'avoit pas alors l'acception exclusive

qu'il a aujourd'hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.]

espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte,

quoiqu'elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues

feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.

Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n'en gardent d'entiers que

quelques-uns pour servir d'étalons, mais en si petit nombre que je n'en ai

pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette.

[Footnote: Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en

France, et jusqu'au dernier siècle ils furent d'usage dans nos manéges. On

disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l'éperon

portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui

qui avoit sa gourmette d'une seule pièce et de la forme d'un grand anneau,

mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.] Leurs selles,

ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n'ont qu'un arçon

devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.

Quant à leurs habillemens de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les

voir, à l'occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour

embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils

prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi

nombreuse qu'il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus

porter d'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à

l'exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras

(brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où

l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend

presqu'à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une

étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.

Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui,

haut de plus d'un demi-pied, se termine en pointe. [Footnote: Harnois, dans

la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois

habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme

défensive.] On le garnit de quatre clinques (lames), l'une devant, l'autre

derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d'épée la

face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France

nos salades. [Footnote: Salades, sorte de casque léger alors en usage, et

qui, n'ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en

saillie pour défendre le visage.]

Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu'ils

mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c'est une coiffe de fil

d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles

coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats, tandis que d'autres n'en

coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les

autres, elles peuvent résister au coup de taille d'une épée.

J'ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien

enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans

laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être

jetés bas.

L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et

une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs

carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras

dégarnis. Je suis même convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée

de salade étourdiroit l'homme.

Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent

très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que

m'ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j'ai vu par

moi-même.

Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul

n'oseroit les transgresser quand il s'agiroit de la vie, et c'est

principalement à cette soumission constante qu'il doit les grandes choses

qu'il a exécutées et ces vastes conquêtes qui l'ont rendu maître d'une

étendue de pays beaucoup plus considérable que n'est la France.

On m'a certifié que quand les puissances chrétiennes ont pris les armes

contre eux, ils ont toujours été avertis à temps. Dans ce cas, le seigneur

fait épier leur marche par des hommes qui sont propres à cette fonction, et

il va les attendre avec son armée à deux ou trois journées du lieu où il se

propose de les combattre. Croit-il l'occasion favorable, il fond sur eux

tout-à-coup, et ils ont pour ces circonstances une sorte de marche qui leur

est propre. Le signal est donné par un gros tambour. Alors ceux qui doivent

être en tête partent les premiers et sans bruit; les autres suivent de même

en silence, sans que la file soit jamais interrompue, parce que les chevaux

et les hommes sont dressés à cet exercice. Dix mille Turcs, en pareil cas,

font moins de tapage que ne feroient cent hommes d'armes chrétiens. Dans

leurs marches ordinaires, ils ne vont jamais qu'au pas; mais dans celles-ci

ils emploient le galop, et comme d'ailleurs ils sont armés légèrement, ils

font du soir au matin autant de chemin qu'en trois de leurs journées

communes; et voilà pourquoi ils ne pourroient porter d'armures complètes,

ainsi que les Français et les Italiens: aussi ne veulent-ils en chevaux que

ceux qui ont un grand pas ou qui galopent long-temps, tandis que nous il

nous les faut trottant bien et aisés.

C'est par ces marches forcées qu'ils ont réussi, dans leurs différentes

guerres, à surprendre les chrétiens et à les battre si complétement; c'est

ainsi qu'ils ont vaincu le duc Jean, à qui Dieu veuille pardonner,

[Footnote: Jean, comte de Nevers, surnommé Sans-peur et fils de Philippe le

Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant formé une ligue pour arretêr les

conquêtes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes

dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui étoit conduit par

le comte Jean. L'armée chrétienne fut défaite à Nicopolis en 1396, et nos

Français tués ou faits prisonniers. On sait qu'avant la bataille, pour se

débarrasser de captifs Turcs qu'ils avoient reçus à rançon, ils eurent

l'indignité de les égorger, et qu'après la victoire le sultan n'ayant

accordé la vie qu'aux principaux d'entre eux, il fit par représailles

massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit

lâchement assassiner dans Paris le duc d'Orléans, frère du roi. Il fut tué

à son tour par Tannegui du Châtel, ancien officier du duc. On voit par ces

faits que la Brocquière avoit grande raison, en parlant de Jean, de

demander que Dieu lui pardonnât.] et l'empereur Sigismond, et tout

récemment encore cet empereur devant Coulumbach, où périt messire Advis,

chevalier de Poulaine (Pologne).

Leur manière de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu

et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs

pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par

différens côtés. Ce moyen est surtout celui qu'ils emploient en pays de

bois et de montagnes, parce qu'ils ont l'art de se réunir sans peine.

D'autres fois ils se mettent en embuscade et envoient à la découverte

quelques gens bien montés. Si le rapport est que l'ennemi n'est point sur

ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage

des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent

autour de l'armée à la portée du trait, caracollent ainsi en tirant sans

cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu'enfin ils la

mettent en désordre. Si l'on veut les poursuivre et les chasser, il fuient,

et se dispersent chacun de leur côté, quand même on ne leur opposeroit que

le quart de ce qu'ils sont; mais c'est dans leur fuite qu'ils sont

redoutables, et c'est presque toujours ainsi qu'ils ont déconfi les

chrétiens. Tout en fuyant ils ont l'àrt de tirer de l'arc si adroitement

qu'ils ne manquent jamais d'atteindre le cavalier ou le cheval.

D'ailleurs chacun d'eux porte attaché à l'arçon de sa selle un tabolcan. Si

le chef ou quelqu'un des officiers s'aperçoit que l'ennemi qui poursuit est

en désordre, il frappe trois coups sur son instrument; chacun de son côté

et de loin en loin en fait autant: en un instant tous se rassemblent autour

du chef, "comme pourceaux au cry l'un de l'autre," et, selon les

circonstances, ils reçoivent en bon ordre les assaillans ou fondent sur eux

par pelotons, on les attaquant de toutes parts.

Dans les batailles rangées ils emploient quelquefois une autre sorte de

stratagème, qui consiste à jeter des feux à travers les chevaux de la

cavalerie pour les épouvanter; souvent encore ils mettent en tête de leur

ligne un grand nombre de chameaux ou de dromadaires forts et hardis; ils

les chassent en avant sur les chevaux, et y jettent le désordre.

Telles sont les manières de combattre que les Turcs ont jusqu'à présent

mises en usage vis-à-vis des chrétiens. Assurément je ne veux point en dire

du mal ni les déprécier; j'avouerai au contraire que, dans le commerce de

la vie, je les ai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il

falloit du courage ils se sont bien montrés: mais cependant je n'en suis

pas moins convaincu que, pour des troupes bien montées et bien commandées,

ce seroit chose peu difficile de les battre; et quant à moi je déclare

qu'avec moitié moins de monde qu'eux je n'hésiterois pas à les attaquer.

Leurs armées, je le sais, sont ordinairement de cent à deux cent mille

hommes; mais la plupart sont à pied, et la plupart manquent, comme je l'ai

dit, de tarquais, de coiffe, de masse ou d'épée; fort peu ont une armure

complète.

D'ailleurs ils ont parmi eux un très-grand nombre de chrétiens qui servent

forcément: Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanois, Esclavons, Valaques,

Rasciens et autres sujets du despote de Rascie. Tous ces gens-là détestent

le Turc, parce qu'il les tient dans une dure servitude; et s'ils voyoient

marcher en forces contre lui les chrétiens, et sur-tout les Français, je ne

doute nullement qu'ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent

beaucoup.

Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l'ai

entendu dire. J'avoue pourtant qu'il faudroit contre eux un général bien

obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui

connoissent leur manière de faire la guerre. C'est la faute que fit à

Coulumbach, m'a-t-on-dit, l'empereur Sigismond lorsqu'il fut battu par eux.

S'il avoit voulu écouter les conseils qu'on lui donna, il n'eût point été

obligé de lever honteusement le siége, puisqu'il y avoit vingt-cinq à

trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et

Génois arrêter seuls l'effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa

retraite pendant qu'il s'embarquoit dans les galères qu'il avoit sur le

Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont

j'ai parlé ci-dessus, s'étoient mis à l'écart sur une petite hauteur,

furent tous taillés en pièces?

Je ne dis rien sur tout ceci que je n'aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans

le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la

conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui

donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes

facultés; et s'il m'échappoit chose qui déplût à quelqu'un, je prie qu'on

m'excuse et qu'on la regarde comme nulle.

Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d'abord se proposer

pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut

de tant d'âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu'il fût

bien assuré d'avance du paiement de ses troupes, et qu'il n'eût que des

corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux

moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu'il

conviendroit de les assurer; mais jusqu'au moment où l'on entreroit sur les

terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer.

Personne n'aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j'ai entendu

dire que ceux qui l'ont fait s'en sont souvent mal trouvés. Au reste je

m'en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur

conseil; moi je ne m'arrête qu'à l'espèce de troupes qui me paroît la plus

propre à l'enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j'avois à

choisir.

Je voudrois donc, 1°. de France, gens d'armés, gens de trait, archers et

arbalêtriers, en aussi grand nombre qu'il seroit possible, et composés

comme je l'ai dit ci dessus; 2°. d'Angleterre, mille hommes d'Armes et dix

mille archers; 3°. d'Allemagne, le plus qu'on pourroit de gentilshommes et

de leurs crennequiniers à pied et a cheval. [Footnote: Cranquiniers,

c'étoît le nom qu'en Autriche et dans une partie de l'Allemagne on donnoit

aux archers.] Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze

à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à

trois cents ribaudequins, [Footnote: Ribaudequins, sortes de troupes

légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs

d'aujourd'hui.] et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je

réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à

Constantinople.

Il leur suffiroit, ainsi que je l'ai remarqué, d'une armure légère, attendu

que le trait Turc n'a point de force. De près, leurs archers tirent juste

et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les

nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et

minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand

coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D'après

ceci, on voit qu'il suffiroit à nos troupes d'avoir une armure légère,

c'est-à-dire un léger harnois de jambes, [Footnote: Harnois de jambes,

sorte d'armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu'on nommoit

jambards ou grèves.] une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade

avec bavière et visière un peu large. [Footnote: J'ai déjà dit que la

salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit

qui laissoient le visage totalement découvert; d'autres qui, pour le

garantir, portoient en avant une lame de fer; d'autres qui, comme le

heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu'on appeloit visière et

bàvière.] Le trait d'un arc Turc pourrait fausser un haubergon; [Footnote:

Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles,

elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer

plein ou en écailles de fer.] mais il sémoussera contre une brigandine ou

blanc-harnois.

J'ajouterai qu'en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits

des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que

la coche n'est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de

nerfs, sont beaucoup trop grosses.

The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10 Asia, Part III · 第 19 / 27 段