devant lui une pièce de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume
est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la
viande cuite, sur deux plats dorés. Lorsqu'il fut servi, les gens de
service allèrent prendre les plats d'étain dont j'ai parlé, et ils les
distribuèrent par la salle aux personnes qui s'y trouvoient: un plat pour
quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais
point de pain et rien à boire. Cependant j'aperçus dans un coin de la cour
un haut buffet à gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel
étoit un grand vase d'argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y
boire; mais j'ignore si c'étoit de l'eau ou du vin.
Quant à la viande des plats, quelques-uns y goûtèrent; d'autres, non: mais,
avant qu'ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre
n'avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a
très-peu de personnes qui puissent se vanter de l'avoir entendu parler, ou
vu manger ou boire.
Il sortit, et alors se firent entendre des ménestrels (musiciens) qui
étoient dans la cour, près du buffet. Ils touchèrent des instrumens et
chantèrent des chansons de gestes, dans lesquelles ils célébroient les
grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie
entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient à leur manière
des cris épouvantables. J'ignorois quels étoient les instrumens dont on
jouoit: j'allai dans la cour, et je vis qu'ils étoient à cordes et fort
grands, Les ménestrels vinrent dans la salle, où ils mangèrent ce qui s'y
trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l'ambassadeur se retira
sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la première audience,
est de coutume.
Une autre coutume encore est que quand un ambassadeur a été présenté au
seigneur, celui-ci, jusqu'à ce qu'il ait fait sa réponse, lui envoie de
quoi fournir à sa dépense; et cette somme est de deux cents aspers. Le
lendemain donc un des gens du trésorier, celui-là même qui étoit venu
prendre messire Bénédict pour le conduire à la cour, vint lui apporter la
somme: mais peu après les esclaves qui gardent là porte vinrent chercher ce
qu'en pareil cas il est d'usage de leur donner, et au reste ils se
contentent de peu.
Le troisième jour, les bachas lui firent savoir qu'ils étoient prêts à
apprendre de lui le sujet qui l'amenoit. Il se rendit aussitôt à la cour,
et je l'y accompagnai. Déja le maître avoit tenu son audience; il venoit de
se retirer, et les bachas seuls étoient restés avec le béguelar ou seigneur
de Grèce. Quand nous eûmes passé la porte nous les trouvâmes tous quatre
assis en dehors de la galerie, sur un pièce de bois qui se trouvoit là. Ils
envoyèrent dire à l'ambassadeur d'approcher. On mit par terre, devant eux,
un tapis, et ils l'y firent asseoir comme un criminel qui est devant son
juge. Cependant il y avoit dans le lieu une assez grande quantité de monde.
Il leur exposa le sujet de sa mission, qui consistoit, m'a-t-on dit, à
prier leur maitre, de la part du duc de Milan, de vouloir bien abandonner à
l'empereur Romain Sigismond la Hongrie, la Valaquie, toute la Bulgarie
jusqu'à Sophie, le royaume de Bosnie, et la partie qu'il possédoit
d'Albanie dépendante d'Esclavonie. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient pour
le moment en instruire leur seigneur, parce qu'il étoit occupé; mais que
dans dix jours ils feroient connoitre sa réponse, s'il la leur avoit
donnée. C'est encore là une chose d'usage, que dès le moment où un
ambassadeur est annoncé tel, il ne peut plus parler au prince; et ce
règlement a lieu depuis que le grand-père de celui-ci a péri de la main
d'un ambassadeur de Servie. L'envoyé étoit venu solliciter auprès de lui
quelque adoucissement en faveur de ses compatriotes, que le prince vouloit
réduire en servitude. Désespéré de ne pouvoir rien obtenir, il le tua, et
fut lui-même massacré à l'instant. [Footnote: Le grand-père d'Amurath II
est Bajazet I'er, qui mourut prisonnier de Tamerlan, soit qu'il ait été
traite avec égards par son vainqueur, comme le veulent certains écrivains,
soit qu'il ait péri dans une cage de fer, comme le prétendent d'autres:
ainsi l'historiette de l'ambassadeur de Servie ne peut le regarder. Mais on
lit dans la vie d'Amurath I'er, père de Bajazet, et par conséquent bisaleul
d'Amurath II, un fait qui a pu donner lieu à la fable de l'assassinat. Ce
prince, en 1389, venoit de remporter sur le despote de Servie une victoire
signalée dans laquelle il l'avoit fait prisonnier, et il parcouroit le
champ de bataille quand, passant auprès d'un soldat Tréballien blessé à
mort, celui-ci le reconnoit, ranime ses forces et le poignarde.
Selon d'autres auteurs, le despote, qui se nommoit Lazare ou Eléazar
Bulcowitz, se voit attaqué par une puissante armée d'Amurath. Hors d'état
de résister, il emploie la trahison: il gagne un des grands seigneurs de sa
cour, qui feint de passer dans le parti du sultan, et l'assassine.
(Ducange, Familiæ Bisant p. 334.)
Enfin, selon une autre relation, Amurath fut tué dans le combat; mais
Lazare, fait prisonnier par les Turcs, est par eux coupé en morceaux sur le
cadavre sanglant de leur maître.
Il paroit, d'après le récit de là Brocquière, que la version de
l'assassinat du sultan par le Servien est la véritable. C'est au moins ce
que paroissent prouver les précautions prises à la cour Ottomane contre les
ambassadeurs étrangers. Aujourd'hui encore, quand ils paroissent devant le
souverain, on les tient par la manche.]
Le dixième jour, nous allâmes à la cour chercher réponse. Le seigneur
étoit, comme la première fois, sur son siége; mais il n'y avoit avec lui
dans la galerie que ceux de ses gens qui lui servoient à manger. Je n'y vis
ni buffet, ni ménestrels, ni le seigneur de Bosnie, ni les Valaques; mais
seulement Magnoly, frère du duc de Chifalonie (Céphalonie), qui se conduit
envers le prince comme un serviteur bien respectueux. Les bachas eux-même
étoient en dehors, debout et fort loin, ainsi que la plupart des personnes
que j'avois vues autrefois dans l'intérieur; encore leur nombre étoit-il
beaucoup moindre.
On nous fit attendre en dehors. Pendant ce temps, le grand cadi, avec ses
autres associés, rendoit justice à la porte extérieure de la cour, et j'y
vis venir devant lui des chrétiens étrangers pour plaider leur cause. Mais
quand le seigneur se leva, les juges levèrent aussi leur séance, et se
retirèrent chez eux.
Pour lui, je le vis passer avec tout son cortége dans la grande cour; ce
que je n'avois pu voir la première fois. Il portait une robe de drap d'or,
verte et peu riche, et il me parut avoir la démarche vive.
Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, les bachas, assis, comme la fois
précédente, sur la pièce de bois, firent venir l'ambassadeur. Leur réponse
fut que leur maitre le chargeoit de saluer pour lui son frère le duc de
Milan; qu'il desireroit faire beaucoup en sa faveur, mais que sa demande en
ce moment n'étoit point raisonnable; que, par égard pour lui, leur dit
seigneur s'étoit souvent abstenu de faire dans le royaume de Hongrie de
grandes conquêtes, qui d'ailleurs lui eussent peu coûté, et que ce
sacrifice devoit suffire; que ce seroit pour lui chose fort dure de rendre
ce qu'il avoit gagné par l'épée; que, dans les circonstances présentes, lui
et ses soldats n'avoient, pour occuper leur courage, que les possessions de
l'empereur, et qu'ils y renoncoient d'autant moins que jusqu'alors ils ne
s'étoient jamais trouvés en présence sans l'avoir battu ou vu fuir, comme
tout le monde le savoit.
En effet, l'ambassadeur étoit instruit de ces détails. A la dernière
défaite qu'éprouva Sigismond devant Couloubath, il avoit été témoin de son
désastre; il avoit même, la veille de la bataille, quitté son camp pour se
rendre auprès du Turc. Dans nos entretiens il me conta sur tout cela
beaucoup de particularités. Je vis également deux arbalétriers Génois qui
s'étoient trouvés à ce combat, et qui me racontérent comment l'empereur et
son armée repassèrent le Danube sur ces galères.
Après avoir reçu la réponse des bachas, l'ambassadeur revint chez lui; mais
à peine y étoit-il arrivé qu'il reçut, de la part du seigneur, cinq mille
aspres avec une robe de camocas cramoisi, doublée de boccassin jaune.
Trente-six aspres valent un ducat de Venise; mais sur les cinq mille le
trésorier qui les délivra en retint dix par cent pour droits de sa charge.
Je vis aussi pendant mon séjour à Andrinople un présent d'un autre genre,
fait également par le seigneur à une mariée, le jour de ses noces. Cette
mariée étoit la fille du béguelarbay, gouverneur de la Grèce, et c'étoit la
fille d'un des bachas qui, accompagnée de trente et quelques autres femmes,
avoit été chargée de le présenter. Son vêtement étoit un tissu d'or
cramoisi, et elle avoit le visage couvert, selon l'usage de la nation, d'un
voile très-riche et ornée de pierreries. Les dames portoient de même de
magnifiques voiles, et pour habillement les unes avoient des robes de
velours cramoisi, les autres des robes de drap d'or sans fourrures. Toutes
étoient à cheval, jambe de-ça, jambe de là, comme des hommes, et plusieurs
avoient de superbes selles.
En ayant et à la tete de la troupe marchoient treize ou quatorze cavaliers
et deux ménestrels, également à cheval, ainsi que quelques autres musiciens
qui portoient une trompette, un très-grand tambour et environ huit paires
de timbales. Tout cela faisoit un bruit affreux. Après les musiciens venoit
le présent, et après le présent, les dames.
Ce présent consistoit en soixante-dix grands plateaux d'etain chargés de
différentes sortes de confitures et de compotes, et vingt-huit autres dont
chacun portoit un mouton écorché. Les moutons étoient peints en blanc et en
rouge, et tous avoient un anneau d'argent suspendu au nez et deux autres
aux oreilles.
J'eus occasian de voir aussi dans Andrinople des chaînes de chrétiens qu'on
amenoit vendre. Ils demandoient l'aumône dans les rues. Mais le coeur
saigne quand on songe à tout ce qu'ils souffrent de maux.
Nous quittâmes la ville le 12 de Mars, sous la conduite d'un esclave que le
seigneur avoit donné à l'ambassadeur pour l'accompagner. Cet homme nous fut
en route d'une grande utilité, surtout pour les logemens; car par-tout où
il demandoit quelque chose pour nous, à l'instant on s'empressoit de nous
l'accorder.
Notre première journée fut à travers un beau pays, en remontant le long de
la Marisce, que nous passâmes à un bac. La seconde, quoiqu'avec bons
chemins, fut employée à traverser des bois. Enfin nous entrâmes dans le
pays de Macédoine. Là je trouvai une grande plaine entre deux montagnes,
laquelle peut bien avoir quarante milles de large, et qui est arrosée par
la Marisce. J'y rencontrai quinze hommes et dix femmes enchaînés par le
cou. C'étoient des habitans du royaume de Bosnie que des Turcs venoient
d'enlever dans une course qu'ils avoient faite. Deux d'entre eux les
menoient vendre dans Andrinople.
Peu après j'arrivai à Phéropoly, [Footnote: C'est une erreur de copiste:
lui-même, quelques lignes plus bas, a écrit l'hélippopoly, et en effet
c'est de Philippopoli qu'il est mention.] capitale de la Macédoine, et
bâtie par le roi Philippe. Elle est sur la Marisce, dans une grande plaine
et un excellent pays, où l'on trouve toutes sortes de vivres et à bon
compte. Ce fut jadis une ville considérable, et elle l'est encore. Elle
renferme trois montagnes, dont deux sont à une extrémité vers le midi, et
l'autre au centre. Sur celle-ci étoit construit un grand château en forme
de croissant allongé; mais il a été détruit. On me montra l'emplacement du
palais du roi Philippe, qu'on a de même démoli, et dont les murs subsistent
encore. Philippopoli est peuplée en grande partie de Bulgares qui tiennent
la loi Grégoise (qui suivent la religion Grecque).
Pour en sortir je passai la Marisce sur un pont, et chevauchai pendant une
journée toute entière à travers cette plaine dont j'ai parlé; elle aboutit
à une montagne longue de seize à vingt milles, et couverte de bois. Ce lieu
étoit autrefois infesté de voleurs, et très-dangereux à passer. Le Turc a
ordonné que quiconque y habiteroit fut Franc, et en conséquence il s'y est
élevé deux villages peuplés de Bulgares, et dont l'un est sur les confins
de Bulgarie et de Macédoine. Je passai la nuit dans le premier.
Après avoir traversé la montagne, on trouve une plaine de six milles de
long sur deux de large; puis une forêt qui peut bien en avoir seize de
longueur; puis une autre grande plaine totalement close de montagnes, bien
peuplée de Bulgares, et où l'on a une rivière à traverser. Enfin j'arrivai
en trois jours à une ville nommée Sophie, qui fut autrefois
très-considérable, ainsi qu'on le voit par les débris de ses murs rasés
jusqu'à terre, et qui aujourd'hui encore est la meilleure de la Bulgarie.
Elle a un petit château, et se trouve assez près d'une montagne au midi,
mais située au commencement d'une grande plaine d'environ soixante milles
de long sur dix de large. Ses habitans sont pour la plupart des Bulgares,
et il en est de même des villages. Les Turcs n'y forment que le très-petit
nombre; ce qui donne aux autres un grand desir de se tirer de servitude,
s'ils pouvoient trouver qui les aidât.
J'y vis arriver des Turcs qui venoient de faire une course en Hongrie. Un
Génois qui se trouvoit dans la ville, et qu'on nomme Nicolas Ciba, me
raconta qu'il avoit vu revenir également ceux qui repassèrent le Danube, et
que sur dix il n'y en avoit pas un qui eût à la fois un arc et une épée.
Pour moi, je dirai que parmi ceux-ci j'en trouvai beaucoup plus n'ayant ou
qu'un arc ou qu'une épée seulement, que de ceux qui eussent les deux armes
ensemble. Les mieux fournis portoient une petite targe (bouclier) en bois.
En vérité, c'est pour la chrétienté une grande honte, il faut en convenir,
qu'elle se laisse subjuguer par de telles gens. Ils sont bien au-dessous de
ce qu'on les croit.
En sortant de Sophie je traversai pendant cinquante milles cette plaine
dont j'ai fait mention. Le pays est bien peuplé, et les habitans sont des
Bulgares de religion Grecque. J'eus ensuite un pays de montagnes, qui
cependant est assez bon pour le cheval; puis je trouvai en plaine une
très-petite ville nommée Pirotte, située sur la Nissave. Elle n'est point
fermée; mais elle a un petit château qui, d'une part est défendu par la
rivière, et de l'autre par un marais. Au nord est une montagne. Il n'y a
d'habitans que quelques Turcs.
Au-delà de Pirotte on retrouve un pays montagneux; après quoi l'on revient
sur ses pas pour se rapprocher de la Nissave, qui traverse une belle vallée
entré deux assez hautes montagnes. Au pied d'une des deux étoit la ville
d'Ysvourière, aujourd'hui totalement détruite, ainsi que ses murs. On
côtoie ensuite la rivière, en suivant la vallée; on trouve une autre
montagne dont le passage est difficile, quoiqu'il y passe chars et
charrettes. Enfin on arrive dans une vallée agréable qu'arrose encore la
Nissave; et après avoir traversé la rivière sur un pont, on entre dans
Nisce (Nissa).
Cette ville, qui avoit un beau château, appertenoit au despote de Servie.
Le Turc l'a prise de force il y a cinq ans, et il l'a entièrement détruite;
elle est dans un canton charmant qui produit beaucoup de riz. Je continuai
par-delà Nissa de côtoyer la rivière; et le pays, toujours également beau,
est bien garni de villages. Enfin je la passai à un bac, où je
l'abandonnai. Alors commencèrent des montagnes. J'eus à traverser une
longue forêt fangeuse, et, après dix journées de marche depuis Andrinople,
j'arrivai à Corsebech, petite ville à un mille de la Morane (Morave.)
La Morave est une grosse rivière qui vient de Bosnie. Elle, séparé la
Bulgarie d'avec la Rascie ou Servie, province qui porte également ces deux
noms, et que le Turc a conquise depuis six ans.
Pour Corsebech, il avoit un petit château qu'on a détruit. Il a encore une
double enceinte de murs; mais on en a démoli la partie supérieure
jusqu'au-dessous des créneaux.
J'y trouvai Cénamin-Bay, capitaine (commandant) de ce vaste pays frontière,
qui s'étend depuis la Valaquie jusqu'en Esclavonie. Il passe dans la ville
une partie de l'année. On m'a dit qu'il étoit né Grec, qu'il ne boit point
de vin, comme les autres Turcs, et que c'est un homme sage et vaillant, qui
s'est fait craindre et obéir. Le Turc lui a confié le commandement de cette
contrée, et il en possède en seigneurie la plus grande partie. Il ne laisse
passer la rivière qu'à ceux qu'il connoît, à moins qu'ils ne soient
porteurs d'une lettre du maître, ou, en son absence, du seigneur de la
Grèce.
Nous vîmes là une belle personne, genti-femme du royaume de Hongrie, dont
la situation nous inspira bien de la pitié. Un renégat Hongrois, homme du
plus bas état, l'avoit enlevée dans une course, et il en usoit comme de sa
femme. Quand elle nous aperçut elle fondit en larmes; car elle n'avoit pas
encore renoncé à sa religion.
Au sortir de Corsebech, je traversai la Morave à un bac, et j'entrai sur
les terres du despote de Rassie ou de Servie, pays beau et peuplé. Ce qui
est en-deçà de la rivière lui appartient, ce qui se trouve au-delà est au
Turc; mais le despote lui paie annuellement cinquante mille ducats de
tribut.
Celui-ci possède sur la rivière et aux confins communs de Bulgarie,
d'Esclavonie, d'Albanie et de Bosnie, une ville nommée Nyeuberge, qui a une
mine portant or et argent tout à la fois. Chaque année elle lui donne plus
de deux cent mille ducats, m'ont dit gens qui sont bien instruits: sans
cela il ne seroit pas longtemps à être chassé de son pays.
Sur ma route je passai près du château d'Escalache, qui lui appartenoit.
C'étoit une forte place, sur la pointe d'une montagne au pied de laquelle
la Nissane se jette dans la Morave. On y voit encore une partie des murs
avec une tour en forme de donjon; mais c'est tout ce qui en reste.
A cette embouchure des deux rivières le Turc tient habituellement
quatre-vingts ou cent fustes, galiottes et gripperies, pour passer, en
temps de guerre, sa cavalerie et son armée. Je n'ai pu les voir, parce
qu'on ne permet point aux chrétiens d'en approcher; mais un homme digne de
foi m'a dit qu'il y a toujours, pour les garder, un corps de trois cents
hommes, et que ce corps est renouvelé de deux en deux mois.
D'Escalache au Danube il y a bien cent milles, et néanmoins, dans toute la
longueur de cet espace, il n'existe d'autre forteresse ou lieu de quelque
défense qu'un village et une maison que Cénaym-Bay a fait construire sur le
penchant d'une montagne, avec une mosquée.
Je suivis le cours de la Morave; et, à l'exception d'un passage très-boueux
qui dure près d'un mille, et que forme le resserrement de la rivière par
une montagne, j'eus beau chemin et pays agréable et bien peuplé. Il n'en
fut pas de même à la seconde journée: j'eus des bois, des montagnes,
beaucoup de fange; néanmoins le pays continua d'être aussi beau que peut
l'être un pays de montagnes. Il est bien garni de villages, et par tout on
y trouve tout ce dont on a besoin.
Depuis que nous avions mis le pied en Macédoine, en Bulgarie et en Rassie,
sans cesse sur notre passage j'avois trouvé que le Turc faisoit crier son
ost, c'est-à-dire qu'il faisoit annoncer que quiconque est tenu de se
rendre à l'armée, se tînt prêt à marcher. On nous dit que ceux qui, pour
satisfaire à ce devoir, nourrissent un cheval sont exempts du comarch; que
ceux des chrétiens qui veulent être dispensés de service paient cinquante
aspres par tête, et que d'autres y marchent forcés; mais qu'on les prend
pour augmenter le nombre.
L'on me dit aussi, à la cour du despote, que le Turc a partagé entre trois
capitaines la garde et défense de ces provinces frontières. L'un, nommé
Dysem-Bay, a depuis les confins de la Valaquie jusqu'à la mer Noire;
Cénaym-Bay, depuis la Valaquie jusqu'aux confins de Bosnie; et Ysaac-Bay,
depuis ces confins jusqu'à l'Esclavonie, c'est-à-dire tout ce qui est par
delà la Morave.
Pour reprendre le récit de ma route, je dirai que je vins à une ville, ou
plutôt à une maison de campagne nommée Nichodem. C'est là que le despote, a
fixé son séjour, parce que le terroir en est bon, et qu'il y trouve bois,
rivières et tout ce qu'il lui faut pour les plaisirs de la chasse et du
vol, qu'il aime beaucoup.
Il étoit aux champs et alloit voler sur la rivière, accompagné d'une
cinquantaine de chevaux, de trois de ses enfans et d'un Turc qui, de la
part du maître, étoit venu le sommer d'envoyer à l'armée un de ses fils
avec son contingent. Indépendamment du tribut qu'il paie, c'est-là une des
conditions qui lui sont imposées. Toutes les fois que le seigneur lui fait
passer ses ordres, il est obligé de lui envoyer mille ou huit cents chevaux
sous le commandement de son second fils.
Il a donné à ce maitre une de ses filles en mariage, et cependant il n'y a
point de jour qu'il ne craigne de se voir enlever par lui ses Etats; j'ai
même entendu dire qu'on en avoit voulu inspirer de l'envie à celui-ci, et
qu'il avoit répondu: "J'en tire plus que si je les possédois. Dans ce cas
je serois obligé de les donner à l'un de mes esclaves, et je n'en aurois
rien."
Les troupes qu'il levoit étoient destinées contre l'Albanie, disoit-on.
Déjà il en avoit fait passer dans ce pays dix mille; et voilà pourquoi il
avoit près de lui si peu de monde à Lessère quand je l'y vis: mais cette
première armée avoit été détruite. [Footnote: C'est en effet dans cette
même année 1433 que le célèbre Scanderberg, après être rentré par ruse en
possession de l'Albanie, dont ses ancêtres étoient souverains, commença
contre Amurath cette guerre savante qui le couvrit de gloire et qui ternit
les dernières années du sultan.]
Le seigneur despote est un grand et bel homme de cinquante-huit à soixante
ans; il a cinq enfans, trois garçons et deux filles. Des garçons, l'un a
vingt ans, l'autre quatorze, et tous trois sont, comme leurs pere, d'un
extérieur très-agréable. Quant aux filles, l'une est mariée au Turc,
l'autre au comte de Seil; mais je ne les ai point vues, et ne puis rien en
dire. [Footnote: Le despote dont il s'agit se nommoit George Brancovitz ou
Wikovitz. On trouve dans Ducange (Familiæ Bisant p. 336) quelques détails
sur lui et sa famille.]
Lorsque nous le rencontrâmes aux champs, ainsi que je l'ai dit,
l'ambassadeur et moi nous lui prîmes la main et je la lui baisai, parce que
tel est l'usage. Le lendemain nous allâmes le saluer chez lui. Sa cour,
assez nombreuse, étoit composée de très-beaux hommes qui portent longs
cheveux et longue barbe, vu qu'ils sont de la religion Grecque. Il y avoit
dans la ville un évêque et un maître (docteur) en théologie, qui se
rendoient à Constantinople, et qui étoient envoyés en ambassade vers
l'empereur par le saint concile de Bâle. [Footnote: Ce saint concile, qui
finit par citer à son tribunal et déposer le pape, tandis que le pape lui
ordonnit de se dissoudre et en convoquoit un autre à Ferrare, puis à
Florence, avoit entrepris de réunir l'église Grecque à la Latine; et c'est
dans ce dessein qu'il députoit vers l'empereur. Celui-ci se rendit
effectivement en Italie, et il signa dans Florence cette réunion politique
et simulée dont il a été parlé plus haut.]
De Coursebech j'avois mis deux jours pour venir à Nicodem; de Nicodem à
Belgrado j'en mis un demi. Ce ne sont jusqu'à cette dernière ville que
grands bois, montagnes et vallées; mais ces valées foisonnent de villages
dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et spécialement de bons vins.
Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre
ans il l'a cédée au roi de Hongrie, parce qu'on a craint qu'il ne la
laissât prendre au Turc, comme il a laissé prendre Coulumbach. Cette perte
fut un grand malheur pour la chrétienté. L'autre en seroit un plus grand
encore, parce que la place est plus forte, et qu'elle peut loger jusqu'à
cinq à six mille chevaux. [Footnote: On sera étonné de voir l'auteur, en
parlant de la garnison d'une place de guerre, ne faire mention que de
chevaux. Ci-dessus, lorsqu'il a spécifié le contingent que le despote étoit
obligé de fournir à l'armée Turque, il n'a parlé que de chevaux. Sans cesse
il parle de chevaux. C'est qu'alors en Europe on ne faisoit cas que de la
gendarmerie, et que l'infanterie ou piétaille, presque toujours mal
composée et mal armée, etoit comptée pour trés-peu.]