D'abord ils s'amusèrent à courir les uns après les autres, et cette

manoeuvre dura environ une demi-heure. On apporta ensuite soixante à

quatre-vingts perches d'aune, telles et plus longues encore que celles dont

nous nous servons pour les couvertures de nos toits en chaume. Le marié en

prit une le premier, et il courut ventre à terre vers la planche, pour l'y

briser. Elle plioit et branloit dans sa main; aussi la rompit-il sans

effort. Alors s'élevèrent des cris de joie, et les instrumens de musique,

qui étoient des nacaires, comme chez les Turcs, se firent entendre. Chacun

des autres cavaliers vint de même prendre sa perche et la rompre. Enfin le

marié en fit lier ensemble deux, qui à la vérité n'étoient pas trop fortes,

et il les brisa encore sans se blesser. [Footnote: La Brocquière devoit

trouver ces joutes ridicules, parce qu'il étoit accoutumé aux tournois de

France, où des chevaliers tout couverts de fer se battoient avec des épées,

des lances, des massues, et où très-fréquemment il y avoit des hommes tués,

blessés ou écrasés sous les pieds des chevaux. C'est ce qui lui fait dire

par deux fois que dans la joute des perches il n'y eut personne de blessé.]

Ainsi finit la fête, et chacun retourna chez soi sain et sauf. L'empereur

et son épouse étoient à une fenêtre pour la voir.

Je m'étois proposé de partir avec ce messire Bénédict de Fourlino, qui,

comme je l'ai dit, étoit envoyé en ambassade vers le Turc par le duc de

Milan. Il avoit avec lui un gentilhomme du duc, nommé Jean Visconti, sept

autres personnes, et dix chevaux de suite, parce que, quand on voyage en

Grèce, il faut porter sans exception tout ce dont on peut avoir besoin.

Je sortis de Constantinople le 23 Janvier 1433, et traversai d'abord

Rigory, passage jadis assez fort, et formé par une vallée dans laquelle

s'avance un bras de mer qui peut bien avoir vingt milles de longueur. Il y

avoit une tour que les Turcs ont abattue. Il y reste un pont, une chaussée

et un village de Grecs. Pour arriver à Constantinople par terre on n'a que

ce passage, et un autre un peu plus bas que celui-ci, plus fort encore, et

sur une rivière qui vient là se jeter dans la mer.

De Rigory j'allai à Thiras, habité pareillement par des Grecs, jadis bonne

ville, et passage aussi fort que le précédent, parce qu'il est formé de

même par la mer. A chaque bout du pont étoit une grosse tour. La tour et la

ville, tout a été détruit par les Turcs.

De Thiras je me rendis à Salubrie. Cette ville, située à deux journées de

Constantinople, a un petit port sur le golfe, qui s'étend depuis ce dernier

lieu jusqu'à Galipoly. Les Turcs n'ont pu la prendre, quoique du côté de la

mer elle ne soit pas forte. Elle appartient à l'empereur, ainsi que le pays

jusque-là; mais ce pays, tout ruiné, n'a que des villages pauvres.

De là je vins à Chourleu, jadis considérable, détruit par les Turcs et

peuplé de Turcs et de Grecs;

De Chourleu a Mistério, petite place fermée: il n'y a que des Grecs, avec

un seul Turc à qui son prince l'a donnée;

De Mistério à Pirgasy, où il ne demeure que des Turcs, et dont les murs

sont abattus;

De Pirgasy à Zambry, également détruite;

De Zambry à Andrenopoly (Andrinople), grande ville marchande, bien peuplée,

et située sur une très-grosse rivière qu'on nomme la Marisce, à six

journées de Constantinople. C'est la plus forte de toutes celles que le

Turc possède dans la Grèce, et c'est celle qu'il habite le plus volontiers.

Le seigneur ou lieutenant de Grèce (le gouverneur) y fait aussi son séjour,

et l'on y trouve plusieurs marchands Vénitiens, Catalans, Génois et

Florentins. Depuis Constantînople jusque là, le pays est bon, bien arrosé,

mais mal peuplé; il a des vallées fertiles, et produit de tout, excepté du

bois.

Le Turc étoit à Lessère, grosse ville en Pyrrhe, près du lieu de Thessalie

où se livra la bataille entre César et Pompée, et messire Benedicto prit

cette route pour se rendre auprès de lui. Nous passâmes la Marisce en

bateaux, et rencontrâmes, a peu de distance, cinquante de ses femmes,

accompagnées d'environ seize eunuques, qui nous apprirent qu'ils les

conduisoient à Andrinople, où lui-même se proposoit de venir bientôt.

J'allaià Dymodique, bonne ville, fermée d'une double enceinte de murailles.

Elle est fortifiée d'un côté par une rivière, et de l'autre par un grand et

fort château construit sur une hauteur presque ronde, et qui, dans son

circuit, peut bien renfermer trois cents maisons. Le château a un donjon où

le Turc, m'a-t-on dit, tient son trésor.

De Dymodique je me rendis à Ypsala, assez grande ville, mais totalement

détruite, et où je passai la Marisce une seconde fois. [Footnote: Ici le

copiste écrit la Maresce, plus haut il avoit mis Maresche, et plus haut

encore Marisce. Ces variations d'orthographe sont infiniment communes dans

nos manuscrits, et souvent d'une phrase à l'autre. J'en ai fait la remarque

dans mon discours préliminaire.] Elle est à deux journées d'Andrinople. Le

pays, dans tout cet espace, est marécageux et difficile pour les chevaux.

Ayne, au-delà d'Ypsala, est sur la mer, à l'embouchure de la Marisce, qui a

bien en cet endroit deux milles de large. Au temps de Troye-la-Grant, ce

fut une puissante cité, qui avoit son roi: maintenant elle a pour seigneur

le frère du seigneur de Matelin, qui est tributaire du Turc.

Sur une butte ronde on y voit un tombeau qu'on dit être celui de Polydore,

le plus jeune des fils de Priam. Le père, pendant le siège de Troie, avoit

envoyé son fils au roi d'Ayne, avec de grands trésors; mais, après la

destruction de la ville, le roi, tant par crainte des Grecs que par

convoitise des trésors, fit mourir le jeune prince.

A Ayne je passai la Marisce sur un gros bâtiment, et me rendis à Macry,

autre ville maritime à l'occident de la première, et habitée de Turcs et de

Grecs. Elle est près de l'ile de Samandra, qui appartient au seigneur

d'Ayne, et elle paroit avoir été autrefois très-considérable; maintenant

tout y est en ruines, à l'exception d'une partie du château.

Caumissin, qu'on trouve ensuite après avoir traversé une montagne, a de

bons murs, qui la rendent assez forte, quoique petite. Elle est sur un

ruisseau, en beau et plat pays, fermé par d'autres montagnes à l'occident,

et ce pays s'étend, dans un espace de cinq à six journées, jusqu'à Lessère.

Missy fut également et forte et bien close: mais une partie de ses murs

sont abattus; tout y a été détruit, et elle n'a point d'habitans.

Péritoq, ville ancienne et autrefois considérable, est sur un golfe qui

s'avance dans les terres d'environ quarante milles, et qui part de

Monte-Santo, où sont tant de caloyers. Elle a des Grecs pour habitans, et

pour défense de bonnes murailles, qui cependant sont entamées par de

grandes brêches. De là, pour aller à Lessère, le chemin est une grande

plaine. C'est près de Lessère, dit-on, que se livra la grande bataille de

Thessale (de Pharsale).

Je n'allai point jusqu'à cette dernière ville. Instruits que le Turc étoit

en route, nous l'attendîmes à Yamgbatsar, village construit par ses sujets.

Il n'arriva que le troisième jour. Son escorte, quand il marchoit, étoit de

quatre à cinq cents chevaux; mais comme il aimoit passionnément la chasse

au vol, la plus grande partie de cette troupe étoit composée de fauconniers

et d'ostriciers (autoursiers), gens dont il faisoit un grand cas, et dont

il entretenoit, me dit-on, plus de deux mille. Avec ce goût il ne faisoit

que de petites journées, et ses marches n'étoient pour lui qu'un objet

d'amusement et de plaisir.

Il entra dans Yamgbatsar avec de la pluie, n'ayant pour cortége qu'une

cinquantaine de cavaliers avec douze archers, ses esclaves, qui marchoient

à pied devant lui. Son habillement étoit une robe de velours cramoisi,

fourrée de martre zibeline, et sur la tête il portoit, comme les Turcs, un

chapeau rouge; mais, pour se garantir de la pluie, par-dessus sa robe il en

avoit mis une autre de velours, en guise de manteau, selon la mode du pays.

Il campa sous un pavillon qu'on avoit apporté; car nulle part on ne trouve

à loger, nulle part on ne trouve de vivres que dans les grandes villes, et,

en voyage, chacun est obligé de porter tout ce qui lui est nécessaire. Pour

lui, il avoit un grand train de chameaux et d'autres bêtes de somme.

L'après-dinée il sortit pour aller prendre un bain, et je le vis à mon

aise. Il étoit à cheval, avec son même chapeau et sa robe cramoisie,

accompagné de six personnes à pied; je l'entendis même parler à ses gens,

et il me parut avoir la parole lourde. C'est un prince de vingt-huit à

trente ans, qui déja devient très-gras.

L'ambassadeur lui fit demander par un des siens s'il pourroit avoir de lui

une audience et lui offrir les présens qu'il apportoit. Il fit réponse

qu'allant à ses plaisirs il ne vouloit point entedre parler d'affaires; que

d'ailleurs ses bayschas (bachas) étoient absens, et que l'ambassadeur

n'avoit qu'à les attendre ou aller l'attendre lui-même dans Andrinople.

Messire Bénédict prit ce dernier parti. En conséquence nous retournâmes à

Caumissin, et de là, après avoir repassé la montagne dont j'ai parlé, nous

vînmes gagner un passage formé par deux hautes roches entre lesquelles

coule une rivière. Pour le garder on avoit construit sur l'une des roches

un fort château nommé Coulony, qui maintenant est détruit presque en

entier. La montagne est en partie couverte de bois, et habité par des

hommes méchans et assassins.

J'arrivai ainsi à Trajanopoly, ville bâtie par un empereur nommé Trajan,

lequel fit beaucoup de choses dignes de mémoire. Il étoit fits de celui qui

fonda Andrénopoly. Les Sarrasins disent qu'il avoit une oreille de mouton.

[Footnote: Trajanopoly ne fut point nommée ainsi pour avoir été construite,

par Trajan, mais parce qu'il y mourut. Elle existoit avant lui, et se

nommoit Sélinunte.

Adrien ne fut pas le père de Trajan, mais au contraire son fils adoptif, et

c'est par-là qu'il devint son successeur.

Andrinople n'a pas plus été fondée par Adrien que Trajanopoly par Trajan.

Un tremblement de terre l'avoit ruinée; il la fit rebâtir et lui donna son

nom. On doit excuser ces erreurs dans un auteur du quinzième siècle. Quant

à l'oreille de mouton, il en parle comme d'une fable de Sarrasins.]

Sa ville, qui étoit très-grande, est dans le voisinage de la mer et de la

Marisce. On n'y voit plus que des ruines, avec quelques habitans. Elle a

une montagne au levant et la mer au midi. L'un des ses bains porte le nom

d'eau sainte.

Plus loin est Vyra, ancien château qu'on a demoli en plusieurs endroits. Un

Grec m'a dit que l'église avoit trois cents chanoines. Le choeur en

subsiste encore, et les Turcs en ont fait une mosquée. Ils ont aussi

construit autour du château une grande ville, peuplée maintenant par eux et

par des Grecs. Elle est sur une montagne près de la Marisce.

Au sortir de Vyra nous recontrâmes le seigneur (gouverneur) de la Grèce,

qui, mandé par le Turc, se rendoit apprès de lui avec une troupe de cent

vingt chevaux. C'est un bel homme, natif de Bulgarie, et qui a été esclave

de son maître; mais comme il a le talent de bien boire, le dit maître lui a

donné le gouvernement de Grèce, avec cinquante mille ducats de revenu.

Dymodique, où je revins, me parut plus belle et plus grande encore qu'à mon

premier passage; et s'il est vrai que le Turc y a déposé son trésor,

assurément il a raison.

Nous fûmes obligés de l'attendre onze jours dans Adrinople. Enfin il arriva

le premier de carême. Le grand calife (le muphti), qui est chez eux ce

qu'est le pape chez nous, alla au-devant de lui avec tous les notables de

la ville: ce qui formoit une troupe très-nombreuse. Il en étoit déja assez

près lorsqu'ils le rencontrèrent, et néanmoins il s'arrêta pour boire et

manger, envoya en avant une partie de ces gens, et n'y entra qu'à la nuit.

J'ai eu occasion de me lier, pendant mon séjour à Andrinople, avec

plusieurs personnes qui avoient vécu à sa cour, et qui, à portée de le bien

connoître, m'ont donné sur lui quelques détails; et d'abord, moi qui l'ai

vu plusieurs fois, je dirai que c'est un petit homme, gros et trapu, à

physionomie Tartare, visage large et brun, joues élevées, barbe ronde, nez

grand et courbé, petits yeux; mais il est, m'a-t-on dit, doux, bon,

libéral, distribuant volontiers seigneuries et argent.

Ses revenus sont de deux millions et demi de ducats, y compris vingt-cinq

mille qu'il perçoit en tributs. [Footnote: Il y a ici erreur de copiste sur

ces vingt-cinq mille ducats de tributs; la somme est trop foible. On verra

plus bas que le despote de Servie en payoit annuellement cinquante mille à

lui seul.] D'ailleurs, quand il leve une armée, non seulement elle ne lui

coûte rien; mais il y gagne encore, parce que les troupes qu'on lui amène

de Turquie en Grèce [Footnote: J'ai déja remarqué que l'auteur appelle

Turquie les états que possédoient en Asie les Turcs, et qu'il désigne sous

le nom de Grèce ceux qu'ils avoient en-deçà du détroit, et que nous nommons

aujourd'hui Turquie d'Europe.] paient à Gallipoly le comarch, qui est de

trois aspres par homme et de cinq par cheval. Il en est de même au passage

de la Dunoë (du Danube). D'ailleurs, quand ses soldats vont en course et

qu'ils font des esclaves, il a le droit d'en prendre un sur cinq, à son

choix.

Cependant il passe pour ne point aimer la guerre, et cette inculpation me

paroît assez fondée. En effet il a jusqu'à présent éprouvé de la part de la

chrétienté si peu de resistance que s'il vouloit employer contre elle la

puissance et les revenus dont il jouit, ce lui seroit chose facile d'en

conquérir une très grande partie. [Footnote: Le Sultan dont la Brocquière

fait ici mention, et qu'il a désigné ci-devant sous le non d'Amourat-Bay,

est Amurat II, l'un des princes Ottomans les plus célèbres. L'histoire cite

de lui plusieurs conquêtes qui à la vérité sont la plupart postérieures au

temps dont parle ici la relation. S'il n'en a point fait davantage, c'est

qu'il eut en tête Huniade et Scanderberg. D'ailleurs sa gloire fut éclipsée

par celle de son fils, le fameux Mahomet II, la terreur des chrétiens,

surnommé le grand par sa nation, et qui, vingt ans après, en 1453, prit

Constantinople, et détruisit le peau qui subsistoit encore de l'empire

Grec.]

Un de ses goûts favoris est la chasse aux chiens et aux oiseaux. Il a,

dit-on, plus de mille chiens et plus de deux mille oiseaux dressés, et de

diverses espèces; j'en ai vu moi-même une très-grande partie.

Il aime beaucoup à boire, et aime ceux qui boivent bien. Pour lui, il va

sans peine jusqu'à dix ou douze grondils de vin: ce qui fait six ou sept

quartes. [Footnote: La quarte s'appeloit ainsi, parce qu'elle étoit le

quart du chenet, qui contenoit quatre pots et une pinte. Le pot étoit de

deux pintes, et par conséquent la quarte faisoit deux bouteilles, plus un

demi-setier; et douze grondils, vingt-trois bouteilles.] C'est quand il a

bien bu qu'il devient libéral et qu'il distribue ses grands dons: aussi ses

gens sont-ils très-aises de le voir demander du vin. L'année dernière il y

eut un Maure qui s'avisa de venir le prêcher sur cet objet, et qui lui

représenta que cette liqueur étant défendue par le prophète, ceux qui en

buvoient n'étoient pas de bons Sarrasins: pour toute réponse il le fit

mettre en prison, puis chasser de ses états, avec défense d'y jamais

remettre les pieds.

Au goût pour les femmes il joint celui des jeunes garçons. Il a trois cents

des premières et une trentaine des autres; mais il se plaît devantage avec

ceux-ci. Quand ils sont grands il les récompense par de riches dons et des

seigneuries: il y en a un auquel il a donné en mariage l'une de ses soeurs,

avec vingt-cinq mille ducats de revenu.

Certains personnes font monter son trésor à un demi-million de ducats,

d'autres à un million. Il en a en outre un second, qui consiste en

esclaves, en vaisselle, et principalement en joyaux pour ses femmes. Ce

dernier article est estimé seul un million d'or. Moi, je suis convaincu que

s'il tenoit sa main fermée pendant un an, et qu'il s'abstint de donner

ainsi à l'aveugle, il épargneroit un million de ducats sans faire tort à

personne.

De temps en temps il fait de grands exemples de justice bien remarquables;

ce qui lui procure d'être parfaitement obéi tant dans son intérieur

qu'au-dehors. D'ailleurs il sait maintenir son pays dans un excellent état

de défense, et il n'emploie vis-à-vis de ses sujets Turcs ni taille ni

aucun genre d'extorsion. [Footnote: Ceci est une satire indirecte des

gouvernemens d'Europe, où chaque jour les rois, et même les seigneurs

particuliers, vexoient ce qu'ils appéloient leurs hommes ou leurs sujets

par des tailles arbitraires et des milliers d'impôts dont les noms étoient

aussi bizarres que l'assiette et la perception en étoient abusives.]

Sa maison est composée de cinq mille personnes tant à pied qu'à cheval;

mais à l'armée il n'augmente en rien leurs gages: de sorte qu'en guerre il

ne depense pas plus qu'en paix.

Ses principaux officiers sont trois baschas ou visiers-bachas

(visirs-bachas.) Le visir est un conseiller; le bâcha, une sorte de chef ou

ordonnateur. Ces trois personnages sont chargés de tout ce qui concerne sa

personne ou sa maison, et on ne peut lui parler que par leur entremise.

Quand il est en Grèce, c'est le seigneur de Grèce (le gouverneur) qui a

l'inspection sur les gens de guerre; quand il est en Turquie, c'est le

seigneur de Turquie.

Il a donné de grandes seigneuries; mais il peut les retirer à son gré.

D'ailleurs ceux auxquels il les accorde sont tenus de le servir en guerre

avec un certain nombre de troupes à leurs frais. C'est ainsi que, tous les

ans, ceux de Grèce lui fournissent trente mille hommes qu'il peut employer

et conduire par-tout où bon lui semble; et ceux de Turquie dix mille,

auxquels il n'a que des vivres à fournir. Veut-il former une armée plus

considérable, la Grèce seule, m'a-t-on dit, peut alors lui donner cent

vingt mille hommes; mais ceux-ci, il est obligé de les soudoyer. La paie

est de cinq aspers pour un fantassin, de huit pour un cavalier.

Cependant j'ai entendu dire que sur ces cent vingt mille hommes il n'y en

avoit que la moitié, c'est-à-dire les gens de cheval, qui fussent en bon

état, bien armés de tarquais et d'épée; le reste est composé de gens de

pied mal équippés. Celui d'entre eux qui a une épée n'a point d'arc, celui

qui a un arc n'a ni épée ni arme quelconque, beaucoup même n'ont qu'un

bâton. Et il en est ainsi des piétons que fournit la Turquie: la moitié

n'est armée que de bâtons; cependant ces piétons Turcs sont plus estimés

que les Grecs, et meilleurs soldats.

D'autres personnes dont je regarde le témoignage comme véritable m'ont dit

depuis que les troupes qu'annuellement la Turquie est obligée de fournir

quand le seigneur veut former son armée, montent à trente mille hommes, et

celles de Grèce à vingt mille, sans compter deux ou trois mille esclaves

qui sont à lui, et qu'il arme bien.

Parmi ces esclaves il y a beaucoup de chrétiens. Il y en a aussi beaucoup

dans les troupes Grecques: les uns Albaniens, les autres Bulgares ou

d'autres contrées. C'est ainsi que dans la dernière armée de Grèce il se

trouva trois mille chevaux de Servie, que le despote de cette province

envoya sous le commandement d'un de ses fils. C'est bien à regret que tous

ces gens-là viennent le servir; mais ils n'oseroient refuser.

Les bâchas arrivèrent à Andrinople trois jours après leur seigneur, et ils

y amenoient avec eux une partie de ses gens et de son bagage. Ce bagage

consiste en une centaine de chameaux et deux cent cinquante, tant mulets

que sommiers, parce que la nation ne fait point usage de chariots.

Messire Bénédict, qui desiroit avoir de lui une audience, fit demander aux

bachas s'il pouvoit les-voir, et ils répondirent que non. La raison de ce

refus etoit qu'ils avoient bu avec leur seigneur, et qu'ils etoient ivres

ainsi que lui. Cependant ils envoyèrent le lendemain chez l'ambassadeur

pour le prévenir qu'ils étoient visibles, et il se rendit aussitôt chez

chacun d'eux avec des présens: telle est la coutume; on ne peut leur parler

sans apporter quelque chose, et il en est de même pour les esclaves qui

gardent leurs portes. Je l'accompagnai dans cette visite.

Le jour suivant, dans l'après-dînée, ils lui firent dire qu'il pouvoit

venir au palais. Il monta aussitôt à cheval pour s'y rendre avec sa suite,

et je me joignis à elle: mais nous étions tous à pied; lui seul avoit un

cheval.

Devant la cour nous trouvâmes une grande quantité d'hommes et de chevaux.

La porte étoit gardée par une trentaine d'esclaves sous le gouvernement

d'un chef, et armés de bâtons. Si quelqu'un se présente pour entrer sans

permission, ils lui disent de se retirer; s'il insiste, ils le chassent à

coups de bâton.

Ce que nous appelons la cour du roi, les Turcs l'appellent porte du

seigneur. Toutes les fois que le seigneur reçoit un message ou ambassade,

ce qui lui arrive presque tous les jours, il fait porte. Faire porte est

pour lui ce qu'est pour nos rois de France tenir état royal et cour

ouverte, quoique cependant il y ait entre les deux cérémonies beaucoup de

différence, comme je le dirai tout-à-l'heure.

Quand l'ambassadeur fut entré on le fit asseoir près de la porte avec

beaucoup d'autres personnes qui attendoient que le maître sortit de sa

chambre pour faire porte. D'abord les trois bachas entrèrent avec le

gouverneur de Grèce et autres qu'ils appellent seigneurs. Sa chambre

donnoit sur une très-grande cour. Le gouverneur alla l'y attendre. Il

parut.

Son vêtement étoit, selon l'usage, une robe de satin cramoisi, par-dessus

laquelle il en avoit, comme manteau, une autre de satin vert à figures,

fourrée de martre zibeline. Ses jeunes garçons l'accompagnoient; mais ils

ne le suivirent que jusqu'à l'entrée de la pièce, et rentrèrent. Il ne

resta près de lui qu'un petit nain et deux jeunes gens qui faisoient les

fous. [Footnote: L'usage l'avoir des nains et des fous étoit très ancien

dans les cours d'Orient. Il avoît passé avec les croisades dans celles des

princes chretiens d'Europe, et dura en France, pour les fous, jusqu'à Louis

XIV.]

Il traversa l'angle de la cour, et vint dans une galerie où l'on avoit

préparé un siège pour lui. C'étoît une sorte de couche couverte en velours

(un sopha), où il avoit quatre ou cinq degrés à monter. Il alla s'y asseoir

à la manière Turque, comme nos tailleurs quand ils travaillent, et aussitôt

les trois bachas vinrent prendre place à peu de distance de lui. Les autres

officiers qui dans ces jours-là font partie de son cortège entrèrent

également dans la galerie, et ils allèrent se ranger le long des murs,

aussi loin de lui qu'ils le purent. En dehors, mais en face, étoient assis

vingt gentilshommes Valaques, détenus à sa suite comme otages du pays. Dans

l'intérieur de la salle on avoit placé une centaine de grands plats

d'étain, qui chacun contenoient une pièce de mouton et du riz.

Quand tout le monde fut placé on fit entrer un seigneur du royaume de

Bossène (Bosnie), lequel prétendoit que la couronne de ce pays lui

apparteroit: en conséquence il étoit venu en faire hommage au Turc et lui

demander du secours contre le roi. On le mena prendre place auprès des

bachas; on introduisit ses gens, et l'on fit venir l'ambassadeur du duc de

Milan.

Il partit suivi de ses présens, qu'on alla placer près des plats d'étain.

Là, des gens préposés pour les recevoir, les purent et les levèrent

au-dessus de leurs têtes aussi haut qu'ils le purent, afin que le seigneur

et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Bénédict avançoit

lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui

pour l'y introduire. En entrant il fit une révérence sans ôter l'aumusse

qu'il avoit sur la tête; arrivé près des degrés, il en fit une autre

très-profonde.

Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s'approcher de

l'ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne;

mais il s'y refusa, et demanda par la voie d'un interprète Juif qui savoit

le Turc et l'Italien, comment se portoit son bon frère et voisin le duc de

Milan. L'ambassadeur répondit à cette question; après quoi on le mena

prendre place près du Bosnien, mais à reculons, selon l'usage, et toujours

le visage tourné vers le prince.

Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu'il fût assis. Alors les diverses

personnes de service qui étoient dans la salle se mirent par terre, et

l'introducteur qui l'avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui

formions sa suite, et il nous plaça près des Bosniens.

The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10 Asia, Part III · 第 17 / 27 段