Caviaire, caviar, cavial, caviat, sorte de ragoût ou de mets compose
d'oeufs d'esturgeons qu'on a saupoudrés de sel et séchés au soleil. Les
Grecs en font une grande consommation dans leurs différens carêmes.] à
l'huile d'olive. Cette nouriture n'est guère bonne que pour des Grecs, ou
quand on n'a rien de mieux.
Quelques jours après qu'Hoyarbarach fut arrivé j'allai prendre congé de lui
et le remercier des moyens qu'il m'avoit procurés, de faire mon voyage. Je
le trouvai au bazar, assis sur un haut siége de pierre avec plusieurs des
plus notables de la ville. Les marchands s'étoient joints à moi dans cette
visite.
Quelques-uns d'entre eux, Florentins de nation, s'intéressoient à un
Espagnol qui, après avoir été esclave du Soudan, avoit trouvé le moyen de
s'échapper d'Egypte et d'arriver jusqu'à Burse. Ils me prièrent de
l'emmener, avec moi. Je le conduisis à mes frais jusqu'à Constantinople, où
je le laissai; mais je suis persuadé que c'étoit un renégat. Je n'en ai
point eu de nouvelles depuis.
Trois Génois avoient acheté des épices aux gens de la caravane, et ils se
proposoient d'aller les vendre à Père (Péra), près de Constantinople,
par-delà le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George. Moi qui
voulais profiter par leur compagnie, j'attendis leur départ, et c'est la
raison qui me fit rester dans Burse; car, à moins d'être connu, l'on
n'obtient point de passer le détroit. Dans cette vue ils me procurèrent une
lettre du gouverneur. Je l'emportai avec moi; mais elle ne me servit point,
parce que je trouvai moyen de passer avec eux. Nous partîmes ensemble.
Cependant ils m'avoient fait acheter pour ma sûreté un chapeau rouge fort
élevé, avec une huvette [Footnote: Huvette, sorte d'ornement qu'on mettoit
au chapeau.] en fil d'àrchal, que je portai jusqu'à Constantinople.
Au sortir de Burse nous traversâmes vers le nord une plaine qu'arrose une
rivière profonde qui va se jetter, quatre lieues environ plus bas, dans le
golfe, entre Constantinople et Galipoly. Nous eûmes une journée de
montagnes, que des bois et un terrain argileux rendirent très-pénible. Là
est un petit arbre qui porte un fruit un peu plus gros que nos plus fortes
cerises, et qui a la forme et le goût de nos fraises, quoiqu'un peu
aigrelet. Il est fort agréable à manger; mais si on en mange une certaine
quantité, il porte à la tête et enivre. On le trouve en Novembre et
Décembre. [Footnote: La description de l'auteur annonce qu'il s'agit ici de
l'arbousier.]
Du haut de la montagne on voit le golfe de Galipoly. Quand on l'a descendu
on entre dans une vallée terminée par un très-grand lac, autour duquel sont
construites beaucoup de maisons. C'est là que j'ai vu pour la première fois
faire des tapis de Turquie. Je passai la nuit dans la vallée. Elle produit
beaucoup de riz.
Au-delà on trouve, tantôt un pays de montagnes et de vallées, tantôt un
pays d'herbages, puis une haute forêt qu'il seroit impossible de traverser
sans guide, et où les chevaux enfoncent si fort qu'ils ont grande peine à
s'en tirer. Pour moi je crois que c'est celle dont il est parlé dans
l'histoire de Godefroi de Bouillon, et qu'il eut tant de difficulté à
traverser.
Je passai la nuit par-delà, dans un village qui est à quatre lieues en-deçà
de Nichomède (Nichomédie). Nichomédie est une grande ville avec havre. Ce
havre, appelé le Lenguo, part du golfe de Constantinople et s'étend jusqu'à
la ville, où il a de largeur un trait d'arc. Tout ce pays est d'un passage
très-difficultueux.
Par-delà Nicomédie, en tirant vers Constantinople, il devient très-beau et
assez bon. Là on trouve plus de Grecs que de Turcs; mais ces Grecs ont pour
les chrétiens (pour les Latins) plus d'aversion encore que les Turcs
eux-mêmes.
Je côtoyai le golfe de Constantinople, et laissant le chemin de Nique
(Nicée), ville située au nord, près de la mer Noire, je vins loger
successivement dans un village en ruine, et qui n'a pour habitans que des
Grecs; puis dans un autre près de Scutari; enfin à Scutari même, sur le
détroit, vis-à-vis de Péra.
Là sont des Turcs auxquels il faut payer un droit, et qui gardent le
passage. Il y a des roches qui le rendroient très-aisé à défendre si on
vouloit le fortifier. Hommes et chevaux peuvent s'y embarquer et débarquer
aisément. Nous passâmes, mes compagnons et moi, sur deux vaisseaux Grecs.
Ceux à qui appartenoit celui que je montois me prirent pour Turc, et me
rendirent de grands honneurs. Mais quand ils m'eurent descendu à terre, et
qu'ils me virent, en entrant dans Péra, laisser à la porté mon cheval en
garde, et demander un marchand Génois nommé Christophe Parvesin, pour qui
j'avois des lettres, ils se doutèrent que j'étois chrétien. Deux d'entre
eux alors m'attendirent à la porte, et quand je vins y reprendre mon cheval
ils me demandèrent plus que ce que j'étois convenu de leur donner pour mon
passage, et voulurent me rançonner. Je crois même qu'ils m'auroient battu
s'ils l'avoient osé; mais j'avois mon épée et mon bon tarquais: d'ailleurs
un cordonnier Génois qui demeuroit près de là vint à mon aide, et ils
furent obligés de se retirer.
J'écris ceci pour servir d'avertissement aux voyageurs qui, comme moi,
auroient affaire à des Grecs. Tous ceux avec qui j'ai eu à traiter ne m'ont
laissé que de la défiance. J'ai trouvé plus de loyauté en Turquie. Ce
peuple n'aime point les chrétiens qui obéissent à l'église de Rome; la
soumission qu'il a faite depuis à cette église étoit plus intéressée que
sincère. [Footnote: En 1438, Jean Paléologue II vint en Italie pour réunir
l'église Grecque avec la Latine, et la réunion eut lieu l'année suivante au
concile de Florence. Mais cette démarche n'étoit de la part de l'empereur,
ainsi que le remarque la Brocquière, qu'une opération politique dictée par
l'intérêt, et qui n'eut aucune suite. Ses états se trouvoient dans une
situation si déplorable, et il étoit tellement pressé par les Turcs, qu'il
cherchoit à se procurer le secours des Latins; et c'est dans cet espoir
qu'il étoit venu leurrer le pape. Cette époque de 1438 est remarquable pour
notre voyage. Elle prouve que la Brocquière, puisqu'il la cite, le publia
postérieurement à cette année-là.] Aussi m'a-t-on dit que, peu avant mon
passage, le pape, dans un concile général, les avoit déclarés schismatiques
et maudits, en les dévouant à être esclaves de ceux qui étoîent esclaves.
[Footnote: Fait faux. Le concile général qui eut lieu peu avant le passage
de l'auteur par Constantinople est celui de Bále en 1431. Or, loin d'y
maudire et anathématiser les Grecs, on s'y occupa de leur réunion. Cette
prétendue malédiction étoit sans doute un bruit que faisoient courir dans
Constantinople ceux qui ne vouloient pas de rapprochement, et le voyageur
le fait entendre par cette expression, l'on m'a dit.]
Péra est une grande ville habitée par des Grecs, par des Juifs et par des
Génois. Ceux-ci en sont les maîtres sous le duc de Milan, qui s'en dit le
seigneur; ils y ont un podestat et d'autres officiers qui la gouvernent à
leur manière. On y fait un grand commerce avec les Turcs; mais les Turcs y
jouissent d'un droit de franchise singulier: c'est que si un de leurs
esclaves s'échappe et vient y chercher un asile, on est obligé de le leur
rendre. Le port est le plus beau de tous ceux que j'ai vus, et même de tous
ceux, je crois, que possèdent les chrétiens, puisque les plus grosses
caraques Génoises peuvent venir y mettre échelle à terre. Mais comme tout
le monde sait cela, je m'abstiens d'en parler. Cependant il m'a semblé que
du côté de la terre, vers l'église qui est dans le voisinage de la porte, à
l'extrémité du havre, il y a un endroit foible.
Je trouvai à Péra un ambassadeur du duc de Milan, qu'on appeloit messire
Benedicto de Fourlino. Le duc, qui avoit besoin de l'appui de l'empereur
Sigismond contre les Vénitiens, et qui voyoit Sigismond embarrassé à
défendre des Turcs son royaume de Hongrie, envoyoit vers Amurat une
ambassade pour négocier un accommodement entre les deux princes.
Messire Benedicto me fit, en l'honneur de monseigneur de Bourgogne,
beaucoup d'accueil; il me conta même que, pour porter dommage aux
Vénitiens, il avoit contribué à leur faire perdre Salonique, prise sur eux
par les Turcs; et certes en cela il fit d'autant plus mal que depuis j'ai
vu des habitans de cette ville renier Jésus-Christ pour embrasser la loi de
Mahomet.
Il y avoit aussi à Péra un Napolitain nommé Piètre de Naples avec qui je me
liai. Celui-ci se disoit marié dans la terre du prêtre Jean, et il fit des
efforts pour m'y emmener avec lui. Au reste, comme je le questionnai
beaucoup sur ce pays, il m'en conta bien des choses que je vais écrire.
J'ignore s'il me dit vérité ou non, mais je ne garantis rien.
Nota. La manière dont notre voyageur annonce ici la relation du Napolitain,
annonce combien peu il y croyoit; et en cela le bon sens qu'il a montré
jusqu'à présent ne se dément pas. Ce récit n'est en effet qu'un amas de
fables absurdes et de merveilles révoltantes qui ne méritent pas d'être
citées, quoiqu'on les trouve également dans certains auteurs du temps.
Laissons l'auteur reprendre son discours.
Deux jours après mon arrivée à Péra je traversai le havre pour aller à
Constantinople et visiter cette ville.
C'est une grande et spacieuse cité, qui a la forme d'un triangle. L'un des
côtés regarde le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George; l'autre
a au midi un gouffre (golfe) assez large, qui se prolonge jusqu'à Galipoly.
Au nord est le port.
Il existe sur la terre, dit-on, trois grandes villes dont chacune renferme
sept montagnes; c'est Rome, Constantinople et Antioche. Selon moi, Rome est
plus grande et plus arrondie que Constantinople. Pour Antioche, comme je ne
l'ai vue qu'en passant, je ne puis rien dire sur sa grandeur; cependant ses
montagnes m'ont paru plus hautes que celles des deux autres.
On donne à Constantinople, dans son triangle, dix-huit milles de tour, dont
un tiers est situé du côté de terre, vers le couchant. Elle a une bonne
enceinte de murailles, et surtout dans la partie qui regarde la terre.
Cette portion, qu'on dit avoir six milles d'une pointe à l'autre, a en
outre un fossé profond qui est en glacis, excepté dans un espace de deux
cents pas, à l'une de ses extrémités, près du palais appelé la Blaquerne;
on assure même que les Turcs ont failli prendre la ville par cet endroit
foible Quinze ou vingt pieds en avant du fosse est une fausse braie d'un
bon et haut mur.
Aux deux extrémités de ce côté il y avoit autrefois deux beaux palais qui,
si l'on en juge par les ruines et les restes qui en subsistent encore,
étoient très-forts. On m'a conté qu'ils ont été abattus par un empereur
dans une circonstance où, prisonnier du Turc, il courut risque de la vie.
Celui-ci exigeoit qu'il lui livrât Constantinople, et, en cas de refus, il
menaçoit de le faire mourir. L'autre répondit qu'il préféroit la mort à la
honte d'affliger la chrétienté par un si grand malheur, et qu'après tout sa
perte ne seroit rien en comparaison de celle de la ville. Quand le Turc vit
qu'il n'avanceroit rien par cette voie, il lui proposa la liberté, à
condition que la place qui est devant Sainte-Sophie seroit abattue, ainsi
que les deux palais. Son projet étoit d'affoiblir ainsi la ville, afin
d'avoir moins de peine à la prendre. L'empereur consentit à la proposition,
et la preuve en existe encore aujourd'hui.
Constantinople est formée de diverses parties séparées: de sorte qu'il y a
plus de vide que de plein. Les plus grosses caraques peuvent venir mouiller
sous ses murs, comme à Péra; elle a en outre dans son intérieur un petit
havre qui peut contenir trois ou quatre galères. Il est au midi, près d'une
porte où l'on voit une butte composée d'os de chrétiens qui, après la
conquête de Jérusalem et d'Acre, par Godefroi de Bouillion, revenoient par
le détroit. A mesure que les Grecs les passoient, ils les conduisoient dans
cette place, qui est éloignée et cachée, et les y égorgeoient. Tous
quoiqu'en très-grand nombre, auroient péri ainsi, sans un page qui, ayant
trouvé moyen de repasser en Asie, les avertit du danger qui les menaçoit:
ils se répandirent le long de la mer Noire, et c'est d'eux, à ce qu'on
prétend, que descendent ces peuples gros chrétiens (d'un christianisme
grossier) qui habitent là: Circassiens, Migrelins, (Mingreliens), Ziques,
Gothlans et Anangats. Au reste, comme ce fait est ancien, je n'en sais rien
que par ouï-dire.
Quoique la ville ait beaucoup de belles églises, la plus remarquable, ainsi
que la principale, est celle de Sainte-Sophie, où le patriarche se tient,
et autres gens comme chanonnes (chanoines). Elle est de forme ronde, située
près de la pointe orientale, et formée de trois parties diverses; l'une
souterraine, l'autre hors de terre, la troisième supérieure à celle-ci.
Jadis elle étoit entourée de cloîtres, et avoit, dit-on, trois milles de
circuit; aujourd'hui elle est moins étendue, et n'a plus que trois
cloîtres, qui tous trois sont pavés et revêtus en larges carreaux de marbre
blanc, et ornés de grosses colonnes de diverses couleurs. [Footnote: Deux
de ces galeries ou portiques, que l'auteur appelle cloîtres, subsistent
encore aujourd'hui, ainsi que les colonnes. Celles-ci sont de matières
différentes, porphyre, marbre, granit, etc.; et voilà pourquoi le voyageur,
qui n'étoit pas naturaliste, les représente comme étant de couleurs
diverses.] Les portes, remarquables par leur largeur et leur hauteur, sont
d'airain.
Cette église possède, dit on, l'une des robes de Notre-Seigneur, le fer de
la lance qui le perça, l'éponge dont il fut abreuvé, et le roseau qu'on lui
mit en main. Moi je dirai que derrière le choeur on m'a montré les grandes
bandes du gril où fut rôti Saint-Laurent, et une large pierre en forme de
lavoir, sur laquelle Abraham fit manger, dit-on, les trois anges qui
alloient détruire Sodome et Gomorre.
J'étois curieux de savoir comment les Grecs célébroient le service divin,
et en conséquence je me rendis à Sainte-Sophie un jour où le patriarche
officoit. L'empereur y assistoit avec sa femme, sa mère et son frère,
despote de Morée. [Footnote: Cet empereur étoit Jean Paléologue II; son
frère, Démétrius, despote ou prince du Péloponnèse; sa mère, Irène, fille
de Constantin Dragasès, souverain d'une petite contrée de la Macédoine; sa
femme, Marié Comnène, fille d'Alexis, empereur de Trébisonde.] On y
représenta un mystère, dont le sujet étoit les trois enfans que
Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise. [Footnote: Ces farces dévotes
étoient d'usage alors dans l'église Grecque, ainsi que dans la Latine. En
France on les appeloit mystères, et c'est le nom que le voyageur donne à
celle qu'il vit dans Sainte-Sophie.]
L'impératrice, fille de l'empereur de Traséonde (Trébisonde), me parut une
fort belle personne. Cependant, comme je ne pouvois la voir que de loin, je
voulus la considérer de plus près: d'ailleurs j'étois curieux de savoir
comment elle montoit à cheval; car elle étoit venue ainsi à l'église,
accompagnée seulement de deux dames, de trois vieillards, ministres d'état,
et de trois de ces hommes à qui les Turcs confient la garde de leurs femmes
(trois eunuques). Au sortir de Sainte-Sophie elle entra dans un hôtel
voisin pour y dîner; ce qui m'obligea d'attendre là qu'elle sortît, et par
conséquent de passer toute la journée sans boire ni manger.
Elle parut enfin. On lui apporta un banc sur lequel elle monta. On fit
approcher du banc son cheval, qui étoit superbe et couvert d'une selle
magnifique. Alors un des veillards prit le long manteau qu'elle portoit, et
passa de l'autre côté du cheval, en le tenant étendu sur ses mains aussi
haut qu'il pouvoit. Pendent ce temps elle mit le pied sur l'étrier, elle
enfourcha le cheval comme le font les hommes, et dès qu'elle fut en selle
le vieillard lui jeta le manteau sur les épaules; après quoi il lui donna
un de ces chapeaux longs, à pointe, usités en Grèce, et vers l'extrémité
duquel étoient trois plumes d'or qui lui séyoient très-bien.
J'étois si près d'elle qu'on me dit de m'èloigner: ainsi je pus la voir
parfaitement. Elle avoit aux oreilles un fermail (anneau) large et plat,
orné de plusieurs pierres précieuses, et particulièrement de rubis. Elle me
parut jeune, blanche, et plus belle encore que dans l'église; en un mot, je
n'y eusse trouvé rien à redire si son visage n'avoit été peint, et
assurément elle n'en avoit pas besoin.
Les deux dames montèrent à cheval en même temps qu'elle; elles étoient
belles aussi, et portoient comme elle manteau et chapeau. La troupe
retourna au palais de la Blaquerne.
Au devant de Sainte Sophie est une belle et immense place, entourée de murs
comme un palais, et où jadis on faisoit des jeux. [Footnote: L'hippodrome
Grec, aujourd'hui l'atméïdan des Turcs.] J'y vis le frère de l'empereur,
despote de Morée, s'exercer avec une vingtaine d'autres cavaliers. Chacun
d'eux avoit un arc: ils couroient à cheval le long de l'enceinte, jetoient
leurs chapeaux en avant; puis, quand ils l'avoient dépassé, ils tiroient
par derrière, comme pour le percer, et celui d'entre eux dont la flèche
atteignoit le chapeau de plus près étoit réputé le plus habile. C'est-là un
exercice qu'ils ont adopté des Turcs, et c'est un de ceux auxquels ils
cherchent à se rendre habiles.
De ce côté, près de la pointe de l'angle, est la belle église de
Saint-George, qui a, en face de la Turquie, [Footnote: Il s'agit ici de la
Turquie d'Asie. On n'avoit point encore donné ce nom aux provinces que les
Turcs possedoient en Europe.] une tour à l'endroit où le passage est le
plus étroit.
De l'autre côté, à l'occident, se voit une très-haute colonne carrée
portant des caractères tracés, et sur laquelle est une statue de
Constantin, en bronze. Il tient un sceptre de la main gauche, et a le bras
droit et la main étendus vers la Turquie et le chemin de Jérusalem, comme
pour marquer que tout ce pays étoit sous sa loi.
Près de cette colonne il y en a trois autres, placées sur une même ligne,
et d'un seul morceau chacun. Celles-ci portoient trois chevaux dorés qui
sont maintenant à Venise. [Footnote: Ils sont maintenant à Paris, et il y
en a quatre.]
Dans la jolie église de Panthéacrator, occupée par des religieux caloyers,
qui sont ce que nous appellerions en France moines de l'Observance, on
montre une pierre ou table de diverses couleurs que Nicodème avott fait
tailler pour placer sur son tombeau, et qui lui servit à poser le corps de
Notre-Seigneur quand il le descendit de la croix. Pendant ce temps la
Vierge pleuroit sur le corps; mais ses larmes, au lieu d'y rester,
tombèrent toutes sur la pierre, et on les y voit toutes encore. D'abord je
crus que c'étoient des gouttes de cire, et j'y portai la main pour les
tâter; je me baissai ensuite, afin de la regarder horizontalement et à
contre jour, et me sembla que c'estoient gouttes d'eau engellées. C'est là
une chose que plusieurs personnes ont pu voir comme moi.
Dans la même église sont les tombeaux de Constantin et de sainte Hélène sa
mère, placés chacun à la hauteur d'environ huit pieds, sur une colonne qui
se termine comme un diamant pointu à quatre faces. On dit que les
Vénitiens, pendant qu'ils eurent à Constantinople une grande puissance,
tirèrent du tombeau de sainte Hélène son corps, qu'ils emportèrent à
Venise, où il est encore tout entier. Ils tentèrent, dit-on, la même chose
pour celui de Constantin, mais ils ne purent en venir à bout; et le fait
est assez vraisemblable, puisqu'on y voit encore deux gros morceaux brisés
à l'endroit qu'on vouloit rompre. Les deux tombeaux sont couleur de jaspre
sur le vermeil, comme une brique (de jaspe rouge).
On montre dans l'église de Sainte-Apostole un tronçon de la colonne à
laquelle fut attaché Notre-Seigneur pour être battu de verges chez Pilate.
Ce morceau, plus grand que la hauteur d'un homme, est de la même pierre que
deux autres que j'ai vus, l'une à Rome, l'autre à Jérusalem; mais ce
dernier excède en grandeur les deux autres ensemble.
Il y a encore dans la même église, et dans des cercueils de bois, plusieurs
corps saints qui sont entiers: les voit qui veut. L'un d'eux avoit eu la
tête coupée; on lui en a mis une d'un autre saint Au reste les Grecs ne
portent point à ces reliques le même respect que nous. Il en est de même
pour la pierre de Nichodème et la colonne de Notre-Seigneur: celle-ci est
seulement couverte d'une enveloppe en planches, et posée debout près d'un
pilier, à main droite quand on entre dans l'église par la porte de devant.
Parmi les belles églises je citerai encore comme une des plus remarquables
celle qu'on nomme la Blaquerne, parce-qu'elle est près du palais impérial,
et qui, quoique petite et mal couverte, a des peintures avec pavé et
revêtemens en marbre. Je ne doute pas qu'il n'y en ait plusieurs autres
également dignes d'être vantées; mais je n'ai pu les visiter toutes. Les
marchands (marchands Latins) en ont une où tous les jours on dit la messe à
la romaine. Celle-ci est vis-à-vis le passage de Péra.
La ville a des marchands de plusieurs nations; mais aucune n'y est aussi
puissante que les Vénitiens. Ils y ont un baille (baile) qui connoît seul
de toutes leurs affaires, et ne dépend ni de l'empereur ni de ses
officiers. C'est-là un privilège qu'ils possèdent depuis longtemps:
[Footnote: Depuis la conquête de l'empire d'Orient par les Latins, en 1204,
conquête à laquelle les Vénitiens avoient contribué en grande partie.] on
dît même que par deux fois ils ont, avec leurs galères, sauvé des Turcs la
ville; pour moi je croy que Dieu l'a plus gardée pour les saintes reliques
qui sont dedans que pour autre chose.
Le Turc y entretient aussi un officier pour le commerce qu'y font ses
sujets, et cet officier est, de même que le baile, indépendant de
l'empereur; ils y ont même le droit, quand un de leurs esclaves s'échappe
et s'y réfugie, de le redemander, et l'empereur est obligé de le leur
rendre.
Ce prince est dans une grande sujétion du Turc, puisque annuellement il lui
paie, m'à-t-on dit, un tribut de dix mille ducats; et cette somme est
uniquement pour Constantinople: car au-delà de cette ville il ne possède
rien qu'un château situé à trois lieues vers le nord, et en Grèce une
petite cité nommée Salubrie.
J'étois logé chez un marchand Catalan. Cet homme ayant dit à l'un des gens
du palais que j'étoîs à monseigneur de Bourgogne, l'empereur me fit
demander s'il étoit vrai que le duc eût pris la pucelle, ce que les Grecs
ne pouvoient croire. [Footnote: La pucelle d'Orléans, après avoir combattu
avec gloire les Anglais et le duc de Bourgogne ligués contre la France,
avoit été faite prisonnière en 1430, par un officier de Jean de Luxembourg,
général des troupes du duc, puis vendue par Jean aux Anglais, qui la firent
brûler vive l'année suivante. Cette vengeance atroce avoit retenti dans
toute l'Europe. A Constantinople le bruit public l'attribuoit au duc; mais
les Grecs ne pouvoient croire qu'un prince chrétien eût été capable d'un
pareille horreur, et leur sembloit, dit l'auteur, que c'estoit une chose
impossible.] Je leur en dys la vérité tout ainsi que la chose avoit esté;
de quoy ils furent bien esmerveilliés.
Le jour de la Chandeleur, les marchands me prévinrent que, l'après-dinée,
il devoit y avoir au palais un office solennel pareil à celui que nous
faisons ce jour-là; et ils m'y conduisirent. L'emperenr étoit à l'extrémité
d'une salle, assis sur une couche (un coussin): l'impératrice vit la
cérémonie d'une pièce supérieure; et sont les chappellains qui chantent
l'office, estrangnement vestus et habilliés, et chantent par cuer, selon
leurs dois.
Quelques jours après, on me mena voir également une fête qui avoit lieu
pour le mariage d'un des parens de l'empereur. Il y eut une joute à la
manière du pays, et cette joute me parut bien étrange. La voici:
Au milieu d'une place on avoit planté, en guise de quintaine, un grand pieu
auquel étoit attachée une planche large de trois pieds, sur cinq de long.
Une quarantaine de cavaliers arrivèrent sur le lieu sans aucune pièce
quelconque d'armure, et sans autre arme qu'un petit bâton.