[Footnote: Plus bas le copiste a écrit Quohongue et Quhongue. J'écrirai
désormais Couhongue.] Il y a d'un lien à l'autre deux journées. Le pays est
beau et bien garni de villages; mais il manque d'eau, et n'a, ni d'autres
arbres que ceux qu'on a plantés près des habitations pour avoir du fruit,
ni d'autre rivière que celle qui coule près de la ville.
Cette ville, grande, marchande, défendue par des fossés en glacis et par de
bonnes murailles garnies de tours, est la meilleure qu'ait le karman. Il
lui reste un petit château. Jadis elle en avoit un très-fort, qui étoit
construit au centre. On l'a jeté bas pour y bâtir le palais du roî.
[Footnote: L'auteur, d'après ses préjugés Européens, emploie ici le mot roi
pour désigner le prince, le souverain du pays.]
Je restai là quatre jours, afin de donner le temps à l'ambassadeur de
Cypre, et à la caravane d'arriver. Il arriva, ainsi qu'elle. Alors j'allai
demander à l'ambassadeur que, quand il iroit saluer le karman, il me permît
de me joindre à sa suite, et il me promit. Cependant il avoit parmi ses
esclaves quatre Grecs de Cypre renégats, dont l'un étoit son huissier
d'armes, et qui tous quatre firent auprès de lui des efforts pour l'en
détourner; mais il leur répondit qu'il n'y voyoit point d'inconvénient:
d'ailleurs j'en avois témoigné tant d'envie qu'il se fit un plaisir de
m'obliger.
On vint le prévenir de l'heure à laquelle il pourroit faire sa révérence au
roi, lui exposer le sujet de son ambassade, et offrir ses présens; car
c'est une coutume au-delà des mers qu'on ne paroit jamais devant un prince
sans en apporter quelques-uns. Les siens étoient six pièces de camelot de
Cypre, je ne sais combien d'aunes d'écarlate, une quarantaine de pains de
sucre, un faucon pélerin et deux arbalètes, avec une douzaine de vires.
[Footnote: Vives, grosses flèches qu se lançoient avec l'arbalète.]
On envoya chez lui des genets pour apporter les présens; et, pour sa
monture ainsi que pour sa suite, les chevaux qu'avoient laissés à la porte
du palais ceux des grands qui étoient venus faire cortège au roi pendant la
cérémonie.
Il en monta un, et mit pied à terre à l'entrée du palais; après quoi, nous
entrâmes dans une très-grande salle où il pouvoit y avoir environ trois
cents personnes. Le roi occupoit la chambre suivante, autour de laquelle
étoient rangés trente esclaves, tous debout. Pour lui, il étoit dans un
coin, assis sur un tapis par terre, selon la coutume du pays, vêtu de drap
d'or cramoisi, et le coude appuyé sur un carreau d'une autre sorte de drap
d'or. Près de lui étoit son épée; en avant, son chancelier debout, et
autour, à peu de distance, trois hommes assis.
D'abord on fit passer sous ses yeux les présens, qu'il parut à peine
regarder; puis l'ambassadeur entra accompagné d'un trucheman, parce qu'il
ne savoit point la langue Turque. Quand il eut fait sa révérence, le
chancelier lui demanda la lettre dont il étoit porteur, et la lut tout
haut. L'ambassadeur alors dit au roi, par son trucheman, que le roi de
Cypre envoyoit le saluer, et qu'il le prioit de recevoir avec amitié les
présens qu'il lui envoyoit.
Le roi ne lui répondît pas un mot. On le fit asseoir par terre, à leur
manière, mais audessous des trois personnes assises, et assez loin du
prince. Alors celui-ci demanda comment se portoit son frère le roi de
Cypre, et il lui fut répondu qu'il avoit perdu son père, qu'il envoyoit
renouveler l'alliance qui du vivant du mort, avoit subsisté entré les deux
pays, et que pour lui il la desiroit fort. Je la souhaite également, dit le
roi.
Celui-ci demanda encore à l'ambassadeur quand étoit mort le défunt, quel
âge avoit son successeur, s'il étoit sage, si son pays lui obéissoit bien;
et comme à ces deux dernières questions la réponse fut un oui, il témoigna
en être bien-aise.
Après ces paroles on dit à l'ambassadeur de se lever. Il obéit, et prit
congé du roi, qui ne se remua pas plus à son départ qu'il ne l'avoit fait à
son arrivée. En sortant il trouva devant le palais les chevaux qui
l'avoient amené. On lui en fit de nouveau monter un pour le reconduire à sa
demeure; mais à peine y fut-il arrivé que les huissiers d'armes se
présentèrent à lui. En pareilles cérémonies, c'est la coutume qu'on leur
distribue de l'argent, et il en donna.
Il alla ensuite saluer le fils aîné du roi, et lui présenter ses présens et
ses lettres. Ce prince étoit, comme son père, entouré de trois personnes
assises. Mais quand l'ambassadeur lui fit la révérence, il se leva, se
rassit, le fit asseoir à son tour au-dessus des trois personnages. Pour
nous autres qui l'accompagnions, on nous plaça bien en arrière. Moi j'avois
apperçu à l'écart un banc, sur lequel j'allai me mettre sans façon; mais on
vint m'en tirer, et il me fallut plier le jarret et m'accroupir à terre
avec les autres. De retour à l'hôtel, nous vîmes arriver un huissier
d'armes du fils, comme nous avions vu du père. On lui donna aussi de
l'argent, et au reste ces gens-là se contentent de peu.
À leur tour, le roi et son fils en'envoyèrent à l'ambassadeur pour sa
dépense; et c'est encore là une coutume. Le premier lui fit passer
cinquante aspres, le second trente. L'aspre est la monnoie du pays: il en
faut cinquante pour un ducat de Venise.
Je vis le roi traverser la ville en cavalcade. C'étoit un Vendredi jour de
fête pour eux, et il alloit faire sa prière. Sa garde étoit composée d'une
cinquantaine de cavaliers, la plupart ses esclaves, et d'environ trente
archers à pied qui l'entouroient. Il portoit une épée à sa ceinture et un
tabolcan à l'arçon de sa selle, selon l'usage du pays. Lui et son fils ont
été baptisés à la Grecque, pour ôter le flair (la mauvaise odeur), et l'on
m'a dit même que la mère de son fils étoit chrétienne. Il en est ainsi de
tous les grands, ils se font baptiser afin qu'ils ne puent point.
Ses états sont considérables; ils commencent à une journée en-de-çà de
Tarse; et vont jusqu'au pays d'Amurat-Bey, cet autre karman dont j'ai
parlé, et que nous appelons le grand-Turc. Dans ce sens, leur largeur est,
dit-on, de vingt lieues au plus; mais ils ont seize journées de long, et je
le sais, moi qui les ai traversées. Au nord est, ils s'étendent, m'a-t-on
dît, jusqu'aux frontières de Perse.
Le karman possède aussi une côte maritime qu'on nomme les Farsats. Elle se
prolonge depuis Tharse jusqu'à Courco, qui est au roi de Cypre, et à un
port nommé Zabari. Ce canton produit les meilleurs marins que l'on
connaisse; mais ils se sont révoltés contre lui.
Le karman est un beau prince, âgé de trente-deux ans, et qui a épousé la
soeur d'Amurat-Bey. Il est fort obéi dans ses états; cependant j'ai entendu
des gens qui disent de lui qu'il est très-cruel, et qu'il passe peu de
jours sans faire couper des nés, des pieds, des mains, ou mourir quelqu'un.
Un homme est-il riche, il le condamne à mort pour s'emparer de ses biens;
et j'ai oui dire qu'il s'étoit ainsi défait des plus grands de son pays.
Huit jours avant mon arrivée il en avoit fait étrangler un par des chiens.
Deux jours après cette exécution il avoit fait mourir une de ses femmes, la
mère même de son fils aîné, qui, quand je le vis, ne savoit rien encore de
ce meurtre.
Les habitans de ce pays sont de mauvaises gens, voleurs, subtils et grands
assassins. Ils se tuent les uns les autres, et la justice qu'il en fait ne
les arrête point.
Je trouvai dans Cohongue Antoine Passerot, frère de ce Perrin Passerot que
j'avois vu à Larande, qui tous deux accusés d'avoir voulu remettre
Famagouste sous la puissance du roi de Cypre, en avoient été bannis, ainsi
que je l'ai dit; et ils s'étoient retirés dans le pays du karman, l'un à
Larande, l'autre à Couhongue. Mais Antoine venoit d'avoir une mauvaise
aventure. Quelquefois péché aveugle les gens: on l'avoit trouvé avec une
femme de la loi Mahométane; et sur l'ordre du roi, il avoit été obligé,
pour échapper à la mort, de renier la foi catholique, quoiqu'il m'ait paru
encore bon chrétien.
Dans nos conversations, il me conta beaucoup de particularités sur le pays,
sur le caractère et le gouvernement du seigneur, et principalement sur la
manière dont il avoit pris et livré Ramedang.
Le karman, me dit-il, avoit un frère qu'il chassa du pays, et qui alla se
réfugier et chercher asile près du soudan. Le soudan n'osoit lui déclarer
la guerre; mais il le fit prévenir que s'il ne lui livroit Ramedang, il
enverroit son frère avec des troupes la lui faire. Le karman n'hésita
point, et plutôt que d'avoir son frère à combattre, il fit envers son
beau-frère une grande trahison. Antoine me dit aussi qu'il étoît lâche et
sans courage, quoique son peuple soit le plus vaillant de la Turquie. Son
vrai nom est Imbreymbas; mais on l'appelle karman, à cause qu'il est
seigneur de ce pays.
Quoiqu'il soit allié au grand-Turc, puisqu'il a épousé sa soeur, il le hait
fort, parce que celui-ci lui a pris une partie du Karman. Cependant il
n'ose l'attaquer, vu que l'autre est trop fort; mais je suis persuadé que
s'il le voyoit entrepris avec succès de notre côté, lui, du sien, ne le
laisseroit pas en paix.
En traversant ses états j'ai côtoyé une autre contrée qu'on nomme Gaserie.
Celle-ci confine, d'une part au Karman, et de l'autre à la Turcomanie, par
les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. Son seigneur
est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ces ordres trente
mille hommes d'armes Turcomans, et environ cent mille femmes, aussi braves
et aussi bonnes pour le combat que les hommes.
Il y a là quatre seigneurs qui se font continuellement la guerre; c'est
Gadiroly, Quharaynich, Quaraychust et le fils de Tamerlan, qui, m'a-t-on
dit, gouverne la Perse.
Antoine m'apprit qu'en débouchant des montagnes d'Arménie par dé-là Erégli,
j'avois passé à demi-journée d'une ville célèbre où repose le corps de
saint Basile; il m'en parla même de manière à me donner envie de la voir.
Mais on me représenta si bien ce que je perdois d'advantages en me séparant
de la caravane, et ce que j'allois courir de risques en m'exposant seul,
que j'y renonçât.
Pour lui, il m'avoua que son dessein étoit de se rendre avec moi auprès de
monseigneur le duc; qu'il ne se sentoit nulle envie d'être Sarrasin, et que
s'il avoit pris quelque engagement à ce sujet, c'étoit uniquement pour
éviter la mort. On vouloit le circoncire; il s'y attendoit chaque jour, et
le craignoit fort. C'est un fort bel homme, âgé de trente six ans.
Il me dit encore que les habitans font, dans leurs mosquées, des prières
publiques, comme nous, dans les paroisses, nous en faisons tous les
dimanches pour les princes chrétiens et pour autres objets dont nous
demandons à Dieu l'accomplissement. Or une des choses qu'ils lui demandent,
c'est de les préserver de la venue d'un homme tel que Godefroi de Bouillon.
Le chef de la caravane s'apprêtoît à repartir, et j'allai en conséquence
prendre congé des ambassadeurs du roi de Cypre. Ils s'étoient flattés de
m'emméner avec eux, et ils renouvelèrent leurs instances en m'assurant que
jamais je n'acheverois mon voyage; mais je persistai. Ce fut à Couhongue
que quittèrent la caravane ceux qui la composoient. Hoyarbarach n'amenoit
avec lui que ses gens, sa femme, deux de ses enfans qu'il avoit conduits à
la Mecque, une ou deux femmes étrangères, et moi.
Je dis adieu à mon mamelouck. Ce brave homme, qu'on appeloit Mahomet,
m'avoit rendu des services sans nombre. Il étoit très-charitable, et
faisoit toujours l'aumône quand on la lui demandoit au nom de Dieu. C'étoit
par un motif de charité qu'il m'obligeoit, et j'avoue que sans lui je
n'eusse pu achever mon voyage qu'avec de très-grandes peines, que souvent
j'aurois été exposé au froid et à la faim, et fort embarrassé pour mon
cheval.
En le quittant je cherchai à lui témoigner ma reconnoissance; mais il ne
voulut rien accepter qu'un couvre-chef de nos toiles fines d'Europe, et cet
objet parut lui faire grand plaisir. Il me raconta toutes les occasions
venues à sa connoissance, où sans lui, j'aurois couru risque d'être
assassiné, et me prévint d'être bien circonspect dans les liaisons que je
ferois avec les Sarrasins, parce qu'il s'en trouvoit parmi eux d'aussi
mauvais que les Francs. J'écris ceci pour rappeler que celui qui, par amour
de Dieu, m'a fait tant de bien, étoit "ung homme hors de nostre foy."
Le pays que nous eûmes à parcourir après être sortis de Couhongue est fort
beau, et il a d'assez bons villages; mais les habitans sont mauvais: le
chef me défendit même, dans un des villages où nous nous arrêtâmes, de
sortir de mon logement, de peur d'être assassiné. Il y a près de ce lieu un
bain renommé, où plusieurs malades accourent pour chercher guérison. On y
voit des maisons qui jadis appartinrent aux hospitaliers de Jérusalem, et
la croix de Jérusalem s'y trouve encore.
Après trois jours de marche nous arrivâmes à une petite ville nommé
Achsaray, située au pied d'une haute montagne, qui la garantit du midi. Le
pays est uni, mais mal-peuplé, et les habitans passent pour méchans: aussi
me fut-il encore défendu de sortir la nuit hors de la maison.
Je voyageai la journée suivante entre deux montagnes dont les cimes sont
couronnées d'un peu de bois. Le canton, assez bien peuplé, l'est un partie
par des Turcomans; mais il y a beaucoup d'herbages et de marais.
Là je traversai une petite rivière qui sépare ce pays de Karman d'avec
l'autre Karman que possède Amurat-Bey, nommé par nous le Grand-Turc. Cette
portion ressemble à la première; elle offre comme elle un pays plat,
parsemé çà et là de montagnes.
Sur notre route nous côtoyâmes une ville à château, qu'on nomme Achanay.
Plus loin est un beau caravanserai où nous comptions passer la nuit; mais
il y avoit vingt-cinq ânes. Notre chef ne voulut pas y entrer, et il
préféra retourner une lieue on arrière sur ses pas, jusqu'à un gros village
où nous logeâmes, et où nous trouvâmes du pain, du fromage et du lait.
De ce lieu je vins à Karassar en deux jours. Carassar, en langue Turque,
signifie pierre noire. C'est la capitale de ce pays, dont s'est emparé de
force Amurat-Bey. Quoiqu'elle ne soit point fermée, elle est marchande, et
a un des plus beaux châteaux que j'aie vus, quoiqu'il n'ait que de l'eau de
citerne. Il occupe la cime d'une haute roche, si bien arrondie qu'on la
croiroit taillée au ciseau. Au bas est la ville, qui l'entoure de trois
côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne
en croissant, depuis grec jusqu'à mestre (depuis le nord-est jusqu'au
nord-ouest). Dans le reste dé la circonférence s'ouvre une plaine que
traverse une rivière. Il y avoit peu de temps que les Grecs s'étoient
emparés de ce lieu; mais ils l'avoient perdu par leur lâcheté.
On y apprête les pieds de mouton avec une perfection et une propreté que je
n'ai vues nulle part. Je m'en régalai d'autant plus volontiers que depuis
Couhongue je n'avois pas mangé de viande cuite. On y fait aussi, avec des
noix vertes, un mets particulier. Pour cela on les pelé, on les coupe en
deux, on les enfile avec une ficelle, et on les arrose de vin cuit, qui se
prend tout autour et y forme une gelée comme de la colle. C'est une
nourriture assez agréable, sur-tout quand on a faim. Nous fûmes obligés d'y
faire une provision de pain et de fromage pour deux jours; et je conviens
que j'étois dégoûté de chair crue.
Ces deux jours furent employés à venir de Carassar à Cotthay. Le pays est
beau, bien arrosé et garni de montagnes peu élevées. Nous traversâmes un
bout de forêt qui me parut remarquable en ce qu'elle est composée
entièrement de chênes, et que ces arbres y sont plus gros, plus droits et
plus hauts que ceux que j'avois été à portée dé voir jusque-là. D'ailleurs
ils n'ont, comme les sapins, de branches qu'à leurs cimes.
Nous vinmes loger dans un caravanserai qui étoit éloigné de toute
habitation. Nous y trouvâmes de l'orge et de la paille, et il eût été
d'autant plus aisé de nous en approvisionner, qu'il n'y avoit d'autre
gardien qu'un seul valet. Mais on n'a rien de semblable à craindre dans ces
lieux-là, et il n'est point d'homme assez hardi pour oser y prendre une
poignée de marchandise sans payer.
Sur la route est une petite rivière renommée pour son eau Hoyarbarch alla
en boire avec ses femmes; il voulut que j'en busse aussi, et lui-même m'en
présenta dans son gobelet de cuir. C'étoit la première fois de toute la
route qu'il me faisoit cette faveur.
Cotthay, quoique assez considérable, n'a point de murs; mais elle a un beau
et grand château composé de trois forteresses placées l'une au-dessus de
l'autre sur le penchant d'une montagne, lequel a une double enceinte. C'est
dans cette place qu'étoit le fils aîné du grand-Turc.
La ville possède un caravanserai où nous allâmes loger. Déja il y avoit des
Turcs, et nous fûmes obligés d'y mettre tous nos chevaux pêle-mêle, selon
l'usage; mais le lendemain matin, au moment où j'apprêtois le mien pour
partir, je m'aperçus qu'on m'avoit pris l'une des courroies qui me servoit
à attacher derrière ma selle le tapis et autres objets que je portoîs en
trousse.
D'abord je criai et me fâchai beaucoup. Mais il y avoit là un esclave Turc,
l'un de ceux du fils aîné, homme de poids et d'environ cinquante ans, qui,
m'entendant et voyant que je ne parlois pas bien la langue, me prit par la
main et me conduisit à la porte du caravanserai. Là il me demanda en
Italien qui j'étois. Je fus stupéfait d'entendre ce langage dans sa bouche.
Je répondis que j'etois Franc. "D'où venez-vous? ajouta-t-il.--De Damas,
dans la compagnie d'Hoyarbarach, et je vais à Bourse retrouver un de mes
frères.--Eh bien, vous êtes un espion, et vous venez chercher ici des
renseignemens sur le pays. Si vous ne l'étiez pas, n'auriez-vous pas dû
prendre la mer pou; retourner chez vous?"
Cette inculpation à laquelle je ne m'attendois pas m'interdit; je répondis
cependant que les Vénitiens et les Génois se faisoient sur mer une guerre
si acharnée que je n'osois m'y risquer. Il me demanda d'où j'étois. Du
royaume de France, repartis-je. Etes-vous des environs de Paris? reprit il.
Je dis que non, et je lui demandai à mon tour s'il connoissoit Paris. Il me
répondit qu'il y avoit été autrefois avec un capitaine nommé Bernabo.
"Croyez-moi, ajouta-t-il, allez dans le caravanserai chercher votre cheval,
et amenez-le moi ici; car il y a là des esclaves Albaniens qui acheveroient
de vous prendre ce qu'il porte encore. Tandis que je le garderai, vous irez
déjeuner, et vous ferez pour vous et pour lui une provision de cinq jours,
parce que vous serez cinq journées sans rien trouver."
Je profitai du conseil; j'allai m'approvisionner, et je déjeunai avec
d'autant plus de plaisir que depuis deux jours je n'avois gouté viande, et
que je courois risque de n'en point tâter encore pendant cinq jours.
Sorti du caravanserai, je pris le chemin de Bourse, et laissai à gauche,
entre l'occident et le midi, celui de Troie-la-Grant. [Footnote: L'auteur,
en donnant ici à la fameuse Troie la dénomination de grande, ne fait que
suivre l'usage de son siècle. La historiens et les romanciers du temps la
désignoient toujours ainsi, "histoire de Troye-la-Grant," "destruction de
Troie-la-Grant," etc.] Il y a d'assez hautes montagnes, et j'en eus
plusieurs à passer. J'eus aussi deux journées de forêts, après quoi je
traversai une belle plaine dans laquelle il y a quelques villages assez
bons pour le pays. A demi-journée de Bourse il en est un où nous trouvâmes
de la viande et du raisin; ce raisin étoit aussi frais qu'au temps des
vendanges: ils savent le garder ainsi toute l'année; c'est un secret qu'ils
ont. Les Turcs m'y régalèrent de rôti; mais il n'étoit pas cuit à moitié. A
mesure que la viande se rôtissoit, nous la coupions à la broche par
tranches. Nous eûmes aussi du kaymac; c'est de la crême de buffle. Elle
étoit si bonne et si douce, et j'en mangeai tant que je manquai d'en
crever.
Ayant d'entrer dans le village nous vîmes venir à nous un Turc de Bourse
qui étoit envoyé à l'épouse de Hoyarbarach pour lui annoncer la mort de son
père. Elle témoigna une grande douleur, et ce fut à cette occasion que
s'étant découvert le visage, j'eus le plaisir de la voir; ce qui ne m'étoit
pas encore arrivé de toute-la route. C'étoit une fort belle femme.
Il y avoit dans le lieu un esclave Bulgare renégat, qui, par affectation de
zèle et pour se montrer bon Sarrasin, reprocha aux Turcs de la caravane de
me laisser aller dans leur compagnie, et dit que c'étoit un péché à eux qui
revenoient du saint pélerinage de la Mecque: en conséquence ils me
notifièrent qu'il falloit nous séparer, et je fus obligé de me rendre à
Bourse.
Je partis donc le lendemain, une heure avant le jour, avec l'aide de Dieu
qui jusque-là m'avoit conduit; il me guida encore si bien que dans la route
je ne demandai mon chemin qu'une seule fois.
En entrant dans la ville je vis beaucoup de gens qui en sortoient pour
aller au-devant de la caravane. Tel est l'usage; les plus notables s'en
font un devoir; c'est une fête. Il y en eut même plusieurs qui, me croyant
un des pélerins, me baisèrent les mains et la robe.
En y entrant je me vis embarrassé, parce que d'abord on trouve une place
qui s'ouvre par quatre rues, et que je ne savois laquelle prendre. Dieu me
fir encore choisir la bonne, laquelle me conduisit au bazar, où sont les
marchandises et les marchands. Je m'adressai au premier chrétien que j'y
vis, et ce chrétien se trouva heureusement un des espinolis de Gênes,
celui-là même pour qui Parvésin de Baruth m'avoit donné des lettres. Il fut
fort étonné de me voir, et me conduisit chez un Florentin où je logeai avec
mon chevall. J'y restai dix jours, temps que j'employai à parcourir la
ville, conduit par les marchands, qui se firent un plaisir de me mener
par-tout eux-mêmes.
De toutes celles que possède le Turc, c'est la plus considérable; elle est
grande, marchande, et située au pied et au nord du mont Olimpoa (Olympe),
d'où descend une rivière qui la traverse et qui, se divisant en plusieurs
bras, forme comme un amas de petites villes, et contribue à la faire
parôitre plus grande encore.
C'est à Burse que sont inhumées les seigneurs de Turquie (les sultans). On
y voit de beaux édifices, et surtout un grand nombre d'hôpitaux, parmi
lesquels il y en a quatre où l'on distribue souvent du pain, du vin et de
la viande aux pauvres, qui veulent les prendre pour Dieu. A l'une des
extrémités de la ville, vers le ponent, est un beau et vaste château bâti
sur une hauteur, et qui peut bien renfermer mille maisons. Là est aussi le
palais du seigneur, palais qu'on m'a dit être intérieurement un lieu
très-agréable, et qui a un jardin avec un joli étang. Le prince avoit alors
cinquante femmes, et souvent, dit-on, il va sur l'étang s'amuser en bateau
avec quelqu'une d'elles.
Burse étoît aussi le séjour de Camusat Bayschat (pacha), seigneur, ou,
comme nous autres nous dirions, gouverneur et lieutenant de la Turquie.
C'est un très-vaillant homme, le plus entreprenant qu'ait le Turc, et le
plus habile à conduire sagement une enterprise. Aussi sont-ce
principalement ces qualités qui lui ont fait donner ce gouvernement.
Je demandai s'il ténoit bien le pays et s'il savoit se faire obéir. On me
dit qu'il étoit obéi et respecté comme Amurat lui-même, qu'il avoit pour
appointemens cinquante mille ducats par an, et que, quand le Turc entroit
en guerre, il lui menoit à ses dépens vingt mille hommes; mais que lui, de
son côté, il avoit également ses pensionnaires qui, dans ce cas, étoient
tenus de lui fournir à leurs frais, l'un mille hommes, l'autre deux mille,
l'autre trois, et ainsi des autres.
Il y a dans Burse deux bazars; l'un où l'on vend des étoffes de soie de
toute espèce, de riches et belles pierreries, grande quantité de perles, et
à bon marché, des toiles de coton, ainsi qu'une infinité d'autres
marchandises dont l'énumération sèroit trop longue; l'autre où l'on achète
du coton et du savon blanc, qui fait là un gros objet de commerce.
Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable: c'étoient des
chrétiens, hommes et femmes, que l'on vendoit. L'usagé est de les faire
asseoir sur les bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d'eux que le
visage et les mains, et un peu le bras des femmes. A Damas j'avois vu
vendre une fille noire, de quinze à seize ans; on la menoit au long des
rues toute nue, "fors que le ventre et le derrière, et ung pou au-desoubs."