Au delà du fleuve est une longue et vaste plaine qui dure toute une

journée. Nous y rencontrames six à huit Turcomans accompagnés d'une femme.

Elle portoit la tarquais ainsi qu'eux; et, à ce sujet, on me dit que celles

de cette nation sont braves et qu'en guerre elles combattent comme les

hommes. On ajouta même, et ceci m'étonna bien davantage, qu'il y en a

environ trente mille qui portent ainsi le tarquais, et qui sont soumises à

un seigneur nommé Turcgadiroly, lequel habite les montagnes d'Arménie, sur

les frontières de la Perse.

La seconde journée fut à travers un pays de montagnes. Il est assez beau

quoique peu arrosé; mais par tout on ne voyoit que des habitations

détruites. Tout en le traversant, mon mamelouck m'apprit à tirer de l'arc,

et il me fit acheter des pouçons et des anneaux pour tirer. Enfin nous

arrivâmes à un village riche en bois, en vignobles, en terres à blé, mais

qui n'avoit d'autres eaux que celles de citernes. Ce canton paroissoit

avoir été habité autrefois par des chrétiens, et j'avoue qu'on me fit un

grand plaisir quand on me dit que tout cela avoit été aux Francs, et qu'on

me montra pour preuve des églises abattues.

Nous y logeames; et ce fut la première fois que je vis des habitations de

Turcomans, et des femmes de cette nation à visage découvert. Ordinairement

elles le cachent sous un morceau d'étamine noire, et celles qui sont riches

y portent attachées des pièces de monnoie et des pierres précieuses. Les

hommes sont bons archers. J'en vis plusieurs tirer de l'arc. Ils tirent

assis et à but court: ce peu d'espace donne à leurs flèches une grande

rapidité.

Au sortir de la Syrie on entre dans la Turcomanie, que nous appellons

Arménie. La capitale est une très-grande ville qu'ils nomment Antéquayé, et

nous Antioche. Elle fut jadis très-florissante et a encore de beaux murs

bien entiers, qui renferment un très-grand espace et même des montagnes.

Mais on n'y compte point à présent plus de trois cents maisons. Au midi

elle est bornée par une montagne, au nord par un grand lac, au-delà duquel

on trouve un beau pays bien ouvert. Le long des murs coule la rivière qui

vient de Hama. Presque tous les habitans sont Turcomans ou Arabes, et leur

état est d'élever des troupeaux, tels que chameaux, chèvres, vaches et

brebis.

Ces chèvres, les plus belles que j'aie jamais vues, sont la plupart

blanches; elles n'ont point comme celles dé Syrie, les oreilles pendantes,

et portent une laine longue douce et crépue. Les moutons ont de grosses et

larges queues. On y nourrit aussi des ânes sauvages qu'on apprivoise et

qui, avec un poil, des oreilles et une tête pareils à ceux de cerf, ont

comme lui la pied fendu. J'ignore s'ils ont son cri, car je ne les ai point

entendus crier. Ils sont beaux, fort grands, et vont avec les autres bêtes;

mais je n'ai point vu qu'on les montat. [Footnote: Cet animal ne peut être

un âne, puisqu'il a le pied fendu et que l'âne ne l'a point. C'est

probablement une espèce de gazelle, ou plutôt un bubale.]

Pour le transport de leurs marchandises, les habitans se servent de boeufs

et de buffles, comme nous nous servons de chevaux.

Ils les emploient aussi en montures; et j'en ai vu des troupes dans

lesquelles les uns étoient chargés de marchandises, et les autres étoient

montés.

Le seigneur de ce pays étoit Ramedang, prince riche, brave et puissant.

Pendant longtemps il se rendit si redoutable que le soudan le craignois et

n'osoit l'irriter. Mais le soudan voulut le détruire, et dans ce dessein,

il s'entendit avec le karman, qui pouvoit mieux que personne tromper

Ramedang, puisqu'il lui avoit donné sa soeur en mariage. En effet, un jour

qu'ils mangoient ensemble, il l'arrêta et le livra au soudan, qui le fît

mourrir et s'empara de la Turcomanie, dont cependant il donna un portion au

karman.

Au sortir d'Antioche, je repris ma route avec mon mamelouck; et d'abord

nous eûmes à passer une montagne nommée Nègre, sur laquelle on me montra

trois ou quatre beaux châteaux ruinés, qui jadis avoient appartenu à des

chrétiens. Le chemin est beau et sans cesse on y est parfumé par les

lauriers nombreux qu'elle produit; mais la descente en est une fois plus

rapide que la montée. Elle aboutit au golfe qu'on nomme d'Asacs, et que

nous autres nous appellons Layaste, parce qu'en effet c'est la ville d'Ayas

qui lui donne son nom. Il s'étend entre deux montagnes, et s'avance dans

les terres l'espace d'environ quinze milles. Sa largeur à l'occident m'a

paru être de douze; mais sur cet article je m'en rapporte à la carte

marine.

Au pied de la montagne, près du chemin et sur le bord de la mer, sont les

restes d'un château fort, qui du côté de la terre étoit défendu par un

marécage; de sorte qu'on ne pouvoit y aborder que par mer, ou par une

chaussée étroite qui traversoit le marais. Il étoit inhabité, mais en avant

s'étoient établis des Turcomans. Ils occupoient cent vingt pavillons, les

uns de feutre, les autre de coton bleu et blanc, tous très-beaux, tous

assez grands pour loger à l'aise quinze ou seize personnes. Ce sont leurs

maisons, et, comme nous dans les notres, ils y font tout leur ménage, à

l'exception du feu.

Nous nous arrêtames chez eux. Ils vinrent placer devant nous une de ces

nappes à coulisses dont j'ai parlé, et dans laquelle il y avoit encore des

miettes de pain, des fragmens de fromage et des grains de raisin. Après

quoi ils nous apportèrent une douzaine de pains plats avec un grand

quartier de lait caillé, qu'ils appellent yogort. Ces pains, larges d'un

pied, sont ronds et plus mince que des oublies. On les plie en cornet,

comme une oublie à pointes, et on les mange avec le caillé.

Une lieue au-delà étoit une petit karvassera (caravanserai) où nous

logeâmes. Ces établisemens consistent en maisons, comme les kans de Syrie.

En route, dans le cours de la journée j'avois rencontré un Ermin (Arménien)

qui parloit un peu Italien. S'étant aperçu que j'étois chrétien, il se lia

de conversation avec moi, et me conta beaucoup de détails, tant sur le pays

et les habitans, que sur le soudan et ce Ramedang, seigneur de Turchmanie,

dont je viens de faire mention. Il me dit que ce dernier étoit un homme de

haute taille, très-brave, et le plus habile de tous les Turcs à manier la

masse et l'épée. Sa mère étoit une chrétienne, qui l'avoit fait baptiser à

la loi Grégoise (selon le rît des Grecs) "pour lui oster le flair et la

senteur que ont ceulx qui ne sont point baptisez." [Footnote: Les chrétiens

d'Asie croyoient de bonne foi que les infidèles avoient une mauvaise odeur

qui leur étoit particulière, et qu'ils perdoient par le baptême. Il sera

encore parlé plus bas de cette superstition. Ce baptême étoit, selon la loi

Grégoise, par immersion.]

Mais il n'étoit ni bon chrétien ni bon Sarrasin; et quand on lui parloit

des deux prophètes Jésus et Mahomet, il disoit: Moi, je suis pour les

prophètes vivans, il me seront plus utiles que ceux qui sont morts.

Ses Etats touchoient d'un côté à ceux du karman, dont il avoit épousé la

soeur; de l'autre à la Syrie, qui appartenoit au soudan. Toutes les fois

que par son pays passoit un des sujets de celui-ci, il en exigeoit des

péages. Mais enfin le soudan obtint du karman, comme je l'ai dit, qu'il le

lui livreroit; et aujourd'hui il possède toute la Turcomanîe jusqu'à Tharse

et même une journée par-de-là.

Ce jour-là nous logeâmes de nouveau chez des Turcomans, où l'on nous

servit, encore du lait; et l'Arménien nous y accompagna. Ce fut là que je

vis faire par des femmes ces pains minces et plats dont j'ai parlé. Voici

comment elles s'y prennent. Elles ont une petite table ronde, bien unie, y

jettent un peu de farine qu'elles détrempent avec de l'eau et en font une

pâte plus molle que celle du pain. Cette pâte, elles la partagent en

plusieurs morceaux ronds, qu'elles aplatissent autant qu'il leur est

possible avec un rouleau en bois, d'un diamètre un peu moindre que celui

d'un oeuf, jusqu'à ce qu'ils soient amincis au point que j'ai dit. Pendant

ce temps elles ont une plaque de fer convexe, qui est posée sur un trépied

et échauffée en dessous par un feu doux. Elles y étendent la feuille de

pâte et la retournent tout aussitôt, de sorte qu'elles ont plus-tôt fait

deux de leurs pains qu'un oublieur chez nous n'a fait une oublie.

J'employai deux jours à traverser le pays qui est autour du golfe. Il est

fort beau, et avoit autrefois beaucoup de châteaux qui appartenoient aux

chrétiens, et qui maintenant sont détruits. Tel est celui qu'on voit en

avant d'Ayas, vers le levant.

Il n'y a dans la contrée que des Turcomans. Ce sont de beaux hommes,

excellens archers et vivant de peu. Leurs habitations sont rondes comme des

pavillons et couvertes de feutre. Ils demeurent toujours en plein champ, et

ont un chef auquel ils obéissent; mais ils changent souvent de place, et

alors ils emportent avec eux leurs maisons. Leur coutume dans ce cas est de

se soumettre au seigneur sur les terres duquel ils s'établissent, et même

de le servir de leurs armes s'il a guerre. Mais s'ils quittent ses domaines

et qu'ils passent sur ceux de son ennemi, ils serviront celui-ci à son tour

contre l'autre, et on ne leur en sait pas mauvais gré, parce que telle est

leur coutume et qu'ils sont errans.

Sur ma route je rencontrai un de leurs chefs qui voloit (chassoit au vol)

avec des faucons et prenoit des oies privées. On me dit qu'il pouvoit bien

avoir sous ses ordres dix mille Turcomans. Le pays est favorable pour la

chasse, et coupé par beaucoup de petites rivières qui descendent des

montagnes et se jettent dans le golfe. On y trouve sur-tout beaucoup de

sangliers.

Vers le milieu du golfe, sur le chemin de terre, est un défilé formé par

une roche sur laquelle on passe, et qui se trouve à deux portées d'arc de

la mer. Jadis ce passage étoit défendu par un château qui le rendoit

très-fort. Aujourd'hui il est abandonné.

Au sortir, de cette gorge on entre dans une belle et grande plaine, peuplée

de Turcomans. Mais l'Arménien mon compagnon me montra sur une montagne un

château où il n'y avoit, disoit-il, que des gens de sa nation, et dont les

murs sont arrosés par une rivière nommée Jéhon. Nous côtoyâmes la rivière

jusqu'à une ville qu'on nomme Misse-sur-Jehon, parce qu'elle la traverse.

Misse, située à quatre journées d'Antioche, appartint à des chrétiens et

fut une cité importante. On y voit encore plusieurs églises à moitié

détruites et dont il ne reste plus d'entier que le choeur de la grande,

qu'on a converti en mosquée. Le pont est en bois, parce que le premier a

été détruit, aussi. Enfin, des deux moitiés de la ville, l'une est

totalement en ruines; l'autre a conservé ses murs et environ trois cents

maisons qui sont remplies par des Turcomans.

De Misse à Adève (Adène) le pays continue d'être uni et beau; et ce sont

encore des Turcomans qui l'habitent. Adène est à deux journées de Misse, et

je me proposois d'y attendre la caravane.

Elle arriva. J'allai avec le mamelouck et quelques autres personnes, dont

plusieurs étoient de gros marchands, loger près du pont, entre la rivière

et les murs; et ce fut là que je vis comment les Turcs font leurs prières

et leurs sacrifices; car non seulement ils ne se cachoient point de moi,

mais ils paroissoient même contens quand "je disois mes patrenostre, qui

leur sambloit merveilles. Je leur ouys dire acunes fois leus heures en

chantant, à l'entrée de la nuit, et se assiéent à la réonde (en rond) et

branlent le corps et la teste, et chantent bien sauvaigement."

Un jour ils me menèrent avec eux aux étuves et aux bains de la ville; et

comme je refusai de me baigner, parce qu'il eût fallu me déshabiller et que

je craignois de montrer mon argent, ils me donnèrent leurs robes à garder.

Depuis ce moment nous fûmes très-liés ensemble.

La maison du bain est fort élevée et se termine par un dôme, dans lequel a

été pratiquée une ouverture circulaire qui éclaire tout l'interieur. Les

étuves et les bains sont beaux et très-propres. Quand ceux qui se baignent

sortent de l'eau, ils viennent s'asseoir sur de petites claies d'osier fin,

où ils s'essuient et peignent leur barbe.

C'est dans Adène que je vis pour la première fois les deux jeunes gens qui

à la Mecque s'étoient fait crever les yeux après avoir vu la sépulture de

Mahomet.

Les Turcs sont gens de fatigue, d'une vie dure, et à qui il ne coute rien,

ainsi que je l'ai vu tout le long de la route, de dormir sur la terre

commes les animaux. Mais ils sont d'humeur gaie et joyeuse, et chantent

volontiers chansons de gestes. Aussi quelqu'un qui veut vivre avec eux ne

doit être ni triste ni rêveur, mais avoir toujours le visage riant. Du

reste, ils sont gens de bonne foi et charitables les uns envers les autres.

"J'ay veu bien souvent, quant nous mengions, que s'il passoit ung povre

homme auprès d'eulx, faisoient venir mengier avec nous: ce que nous, ne

fésiesmes point."

Dans beaucoup d'endroits j'ai trouvé qu'ils ne cuisent point leur pain la

moitié de ce que l'est le nôtre. Il est mou, et à moins d'y être accoutumé,

on a bien de la peine à le mâcher. Pour leur viande, ils la mangent crue,

séchée au soleil. Cependant quand une de leurs bêtes, cheval ou chameau,

est en danger de mort ou sans espoir, ils l'égorgent et la mangent non

crue, un peu cuite. Ils sont très-propres dans l'apprêt de leurs viandes;

mais ils mangent très-salement. Ils tiennent de même fort, proprement leur

barbe; mais jamais ils ne se lavent les mains que quand ils se baignent,

qu'ils veulent faire leur prière, ou qu'ils se lavent la barbe ou le

derrière.

Adène est une assez bonne ville marchande, bien fermée de murailles, située

en bon pays et assez voisine de la mer. Sur ses murs passe une grosse

rivière qui vient des hautes montagnes d'Arménie et qu'on nomme Adena. Elle

a un pont fort long et le plus large que j'aie jamais vu. Ses habitans et

son amiral (son seigneur, son prince) sont Turcomans: cet amiral est le

frère de ce brave Ramedang que le soudan fit mourir ainsi que je l'a

raconté. On m'a dit même que le soudan a entre les mains son fils, et qu'il

n'ose le laisser retourner en Turcomanie.

D'Adène j'allai à Therso que nous appellons Tharse. Le pays, fort beau

encore, quoique voisin des montagnes, est habité par des Turcomans, dont

les uns logent dans des villages et les autres sous des pavillons. Le

canton ou est bâtie Tharse abonde en blé, vins, bois et eaux. Elle fut une

ville fameuse, et l'on y voit encore de très-anciens édifices. Je crois que

c'est celle qu'assiégea Baudoin, frère de Godefroi de Bouillon. Aujourd'hui

elle a un amiral nommé par le soudan, et il y demeure plusieurs Maures.

Elle est défendue par un château, par des fossés à glacis et par une double

enceinte de murailles, qui en certains endroits est triple. Une petite

rivière la traverse, et à peu de distance il en coule une autre.

J'y trouvai un marchand de Cypre, nomme Antoine, qui depuis long-temps

demeuroit dans le pays et en savoit bien la languei. Il m'en parla

pertinemment; mais il me fit un autre plaisir, celui de me donner de bon

vin, car depuis plusieurs jours je n'en avois point bu.

Tharse n'est qu'à soixante milles du Korkène (Curco), château construit sur

la mer, et qui appartient au roi de Cypre.

Dans tout ce pays on parle Turc, et on commence même à le parler dès

Antioche, qui est, comme je l'ai dit, la capitale de Turcomanie. "C'est un

très-beau langaige, et brief, et bien aisié pour aprendre."

Comme nous avions à traverser les hautes montagnes d'Arménie, Hoyarbarach,

le chef de notre caravane, voulut qu'elle fût toute réunie; et dans ce

dessein il attendit quelques jours. Enfin nous partîmes la veille de la

Toussaint. Le mamelouck m'avoit conseillé de m'approvisioner pour quatre

journées. En conséquence j'achetai pour moi une provision de pain et de

fromage, et pour mon cheval une autre d'orge et de paille.

Au sortir de Tharse je fis encore trois lieues Françaises à travers un beau

pays de plaines, peuplé de Turcomans; mais enfin j'entrai dans les

montagnes, montagnes les plus hautes que j'aie encore vues. Elles

enveloppent par trois côtés tout le pays que j'avois parcouru depuis

Antioche. L'autre partie est fermée au midi par la mer.

D'abord on a des bois à traverser. Ce chemin dure tout un jour, et il n'est

pas malaisé. Nous logeâmes le soir dans un passage étroit où il me parut

que jadis il y avoît eu un château. La seconde journée n'eut point de

mauvaise route encore, et nous vînmes passer la nuit dans un caravanserai.

La troisième, nous côtoyâmes constamment une petite rivière, et vîmes dans

les montagnes une multitude immense de perdrix griaches. Notre halte du

soir fut dans une plaine d'environ une lieue de longueur sur un quart de

large.

Là se rencontrent quatre grandes combes (vallées). L'une est celle par

laquelle nous étions venus; l'autre, qui perce au nord, tire vers le pays

du seigneur, qu'on appelle Turcgadirony, et vers la Perse; la troisième

s'étend au Levant, et j'ignore si elle conduit de même à la Perse; la

dernière enfin est au couchant, et c'est celle que j'ai prise, et qui m'a

conduit au pays du karman. Chacune des quatre a une rivière, et les quatre

rivières se rendent dans ce dernier pays.

Il neigea beaucoup pendant la nuit. Pour garantir mon cheval, je le couvris

avec mon capinat, cette robe de feutre qui me servoit de manteau. Mais moi

j'eus froid, et il me prit une maladie qui est malhonnête (le dévoiement):

j'eusse même été en danger, sans mon mamelouck, qui me secourut et qui me

fit sortir bien vite de ce lieu.

Nous partîmes donc de grand matin tous deux, et entrâmes dans les hautes

montagnes. Il y a là un château nommé Cublech, le plus élevé que je

connoisse. On le voit à une distance de deux journées. Quelquefois

cependant on lui tourne le dos, à cause des détours qu'occasionnent les

montagnes; quelquefois aussi on cesse de le voir, parce qu'il est caché par

des hauteurs: mais on ne peut pénétrer au pays du karman qu'en passant au

pied de celle où il est bâti. Le passage est étroit. Il a fallu même en

quelques parties l'ouvrir au ciseau; mais par-tout il est dominé par le

Cublech. Ce château, le dernier [Footnote: Ce mot dernier signifie

probablement ici le plus reculé, le plus éloigné à la frontière.] de ceux

qu'ont perdus les Arméniens, appartient aujourd'hui au karman, qui l'a eu

en partage à la mort de Ramedang.

Ces montagnes sont couvertes de neige en tout temps, et il n'y a qu'un

passage pour les chevaux, quoiqu'on y trouve de temps en temps de jolies

petites plaines. Elles sont dangereuses, par les Turcomans qui y sont

répandus; mais pendant les quatre jours de marche que j'y ai faite, je n'y

ai pas vu une seule habitation.

Quand on quitte les montagnes d'Arménie pour entrer dans le pays du karman,

on en trouve d'autres qu'il faut traverser encore. Sur l'une de celles-ci

est une gorge avec un château nommé Lève, où l'on paie au karman un droit

de passage. Ce péage étoit affermé à un Grec, qui, en me voyant, me

reconnut à mes traits pour chrétien, et m'arrêta. Si j'avois été obligé de

retourner, j'étois un homme mort, et on me l'a dit depuis: avant d'avoir

fait une demi lieue j'eusse été égorgé; car là caravane étpit encore fort

loin. Heureusement mon mamelouk gagna le Grec, et, moyennant deux ducats

que je lui donnai, il me livra passage.

Plus loin est le château d'Asers, et par-de-là le château une ville nommée

Araclie (Erégli).

En débouchant des montagnes on entre dans un pays aussi uni que la mer;

cependant on y voit encore vers la trémontane (le nord) quelques hauteurs

qui, semées d'espace en espace, semblent des îles au milieu des flots.

C'est dans cette plaine qu'est Erégli, ville autrefois fermée, et

aujourd'hui dans un grand délabrement. J'y trouvai au moins des vivres;

car, dans mes quatre jours de marche depuis Tharse, la route ne m'avoit

offert que de l'eau. Les environs de la ville sont couverts de villages

habités en très-grande partie par des Turcomans.

Au sortir d'Erégli nous trouvâmes deux gentilshommes du pays qui

paroissoient gens de distinction; ils firent beaucoup d'amitié au

mamelouck, et le menèrent, pour le régaler à un village voisin dont les

habitations son toutes creusées dans le roc. Nous y passâmes la nuit; mais

moi je fus obligé de passer dans une caverne le reste du jour, pour y

garder nos chevaux. Quand le mamelouck revint, il me dit que ces deux

hommes lui avoient demandé qui j'étois, et qu'il leur avoit répondu, en

leur donnant le change, que j'étois un Circassien qui ne savoit point

parler Arabe.

D'Erégli à Larande, où nous allâmes, il y a deux journées. Cette ville-ci,

quoique non close, est grande, marchande et bien située. Il y avoit

autrefois au centre un grand et fort château dont on voit encore les

portes, qui sont en fer et très-belles; mais les murs sont abbatus. D'une

ville à l'autre on a, comme je l'ai dit, un beau pays plat; et depuis Lève

je n'ai pas vu un seul arbre qui fût en rase campagne.

Il y avoit à Larande deux gentilshommes de Cypre, dont l'un s'appelloit

Lyachin Castrico; l'autre, Léon Maschero, et qui tous deux parloient assez

bien Français. [Footnote: Les Lusignan, devenus rois de Cypre sur la fin du

douzième siècle, avoient introduit dans cette île la langue Française.

C'est en Cypre, au passage de saint Louis pour sa croisade d'Egypte que fut

fait et publié ce code qu'on appela Assises de Jérusalem, et qui devint le

code des Cypriots. La langue Française continua d'être celle de la cour et

des gens bien élevés.] Ils me demandèrent quelle étoit ma patrie, et

comment je me trouvais là. Je leur répondis que j'étois serviteur de

monseigneur de Bourgogne, que je venois de Jérusalem et de Damas, et que

j'avoîs suivi la caravane. Ils me parurent très-emerveillés de ce que

j'avois pu passer; mais quand ils m'eurent demandé où j'allois, et que

j'ajoutai que je retournois par terre en France vers mondit seigneur, ils

me dirent que c'étoit chose impossible, et que, quand j'aurois mille vies,

je les perdrois toutes. En conséquence ils me proposèrent de retourner en

Cypre avec eux. Il y avoit dans l'ile deux galères qui étoient venues y

chercher la soeur de roi, accordé en mariage au fils de monseigneur de

Savoie, [Footnote: Louis, fils d'Amédée VIII. duc de Savoie. Il épousa en

1432 Anne de Lusignan fille de Jean II, roi de Cypre, mort au mois de Juin,

et soeur de Jean III, qui alors étoit sur le trône.] et ils ne doutoient

point que le roi, par amour et honneur pour monseigneur de Bourgogne, ne

m'y accordât passage. Je leur répondis que puisque Dieu m'avoit fait la

grace d'arriver à Larande, il me feroit probablement celle d'aller plus

loin, et qu'au reste j'étois résolu d'achever mon voyage ou d'y mourir.

A mon tour je leur demandai où ils alloient. Ils me dirent que leur roi

venoit de mourir; que pendant sa vie il avoit toujours entretenu trève avec

le grand karman, et que le jeune roi et son conseil les envoyoit vers lui

pour renouveller l'alliance. Moi, qui étois curieux de connoître ce grand

prince que sa nation considère comme nous notre roi, je les priai de

permettre que je les accompagnasse; et ils y consentirent.

Je trouvai à Larande un autre Cypriot. Celui-ci, nommé Perrin Passerot, et

marchand, demeuroit depuis quelque temps dans le pays. Il étoit de

Famagouste, et en avoit été banni, parce qu'avec un de ses frères il avoit

tenté de remettre dans les mains du roi cette ville, qui étoit dans celles

des Génois.

Mon mamelouck venoit de recontrer aussi cinq ou six de ses compatriotes.

C'étoient de jeunes esclaves Circassiens que l'on conduisoit au soudan. Il

voulut à leur passage les régaler; et comme il avoit appris qu'il se

trouvoit à Larande des chrétiens, et qu'il soupçonnoit qu'ils auroient du

vin, il me pria de lui en procurer. Je cherchai tant que, moyennant la

moitié d'un ducat, je trouvai à en acheter demi-peau de chèvre (une

demi-outre), et je la lui donnai.

Il montra en la recevant une joie extrême, et alla aussitôt trouver ses

camarades, avec lesquelles il passa la nuit tout entière à boire. Pour lui,

il en prit tant que le lendemain, dans la route, il manqua d'en mourir;

mais il se guérit par une méthode qui leur est propre: dans ces cas-là, ils

ont une très-grande bouteille pleine d'eau, et à mesure que leur estomac se

vide et se débarrasse, ils boivent de l'eau tant qu'ils peuvent en avaler,

comme s'ils vouloient rincer une bouteille, puis ils la rendent et en

avalent d'autre. Il employa ainsi à se laver tout le temps de la route

jusqu'à midi, et il fut gueri entièrement.

The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10 Asia, Part III · 第 14 / 27 段