homme qui vouloit aller voir dans cette ville un frère qu'il y avoit, et
ils le prièrent de me recevoir dans sa troupe et de m'y accorder sûreté. Il
demanda si je savois l'Arabe, le Turc, l'Hébreu, la langue vulgaire, le
Grec; et comme je répondis que non: Eh bien, que veut-il donc devenir?
reprit-il.
Cependant, sur la répresentation qu'on lui fit que je n'osois, à cause de
la guerre, aller par mer, et que s'il daignoit m'admettre je ferois comme
je pourrois, il y consentit, et après s'être mis les deux mains sur sa tête
et avoir touché sa barbe, il dit en Turc que je pouvois me joindre à ses
esclaves; mais il exigea que je fusse vêtu comme eux.
D'après cela j'allai aussitôt, avec un de mes deux conducteurs, au marché
qu'on appelle bathsar (bazar). J'y achetai deux longues robes blanches qui
me descenoient jusqu'au talon, une toque accomplie (turban complet), une
ceinture de toile, une braie (caleçon) de futaine pour y mettre le bas de
ma robe, deux petits sacs ou besaces, l'un pour mon usage, l'autre pour
suspendre à la tête de mon cheval quand je lui ferois manger son orge et sa
paille: une cuiller et une salière de cuir, un tapis pour coucher; anfin un
paletot (sorté de pour-point) de panne blanche que je fis couvrir de toile,
et qui me servit beaucoup la nuit J'achetai aussi un tarquais blanc et
garni (sorte de carquois), auquel pendoient une épée et des couteaux: mais
pour le tarquais et l'épée je ne pus en faire l'acquisition que
secrètement; car, si ceux qui ont l'administration de la justice l'avoient
su, le vendeur et moi nous eussions couru de grands risques.
Les épées de Damas sont le plus belles et les meilleures de tout la Syrie;
mais c'est une chose curieuse de voir comment ils les brunissent. Cette
opération se fait avant la trempe. Ils ont pour cela une petite pièce de
bois dans laquelle est enté un fer; ils la passent sur la lame et enlévent
ainsi se; inégalités de même qu'avec un rabot on enlève celles du bois;
ensuite ils la trempent, puisla polissent. Ce poli est tel que quand
quelqu'un veut arranger son turban, il se sert de son épée comme d'un
mirior. Quant à la trempe, elle est si parfaite que nulle part encore je
n'ai vu d'épée trancher aussi bien.
On fait aussi à Damas et dans le pays des miroirs d'acier qui grossissent
les objets comme un miroir ardent. J'en ai vu qui, quand on les exposoit au
soleil, percoient, à quinze ou seize pieds de distance, une planche et y
mettoient le feu.
J'achetai un petit cheval, qui se trouva très-bon. Avant de partir je le
fis ferrer à Damas; et de là jusqu'à Bourse, quoiqu'il y ait près de
cinquante journées, je n'eus rien à fair à ses pieds, excepté à l'un de
ceux de devant, où il prit une enclosure qui trois semaines après le fit
boiter. Voici comme ils ferrent leurs chevaux.
Les fers sont légers, très-minces, allongés sur les talons, et plus amincis
encore là que vers la pince. Ils n'ont point de retour [Footnote: Je crois
que par retour la Brocquière a entendu ce crochet nommé crampon qui est aux
nôtres, et qu'il a voulu dire que ceux de Damas étoient plats.] et ne
portent que quartre trous, deux de chaque côté. Les clous sont carrés, avec
une grosse et lourde tête. Faut-il appliquer le fer: s'il est besoin qu'on
le retravaille pour l'ajuster, on le bat à froid sans le mettre au feu, et
on le peut à cause de son peu d'épaisseur. Pour parer le pied du cheval on
se sert d'une serpette pareille à celle qui est d'usage en-de-çà de la mer
pour tailler la vigne.
Les chevaux de ce pays n'ont que le pas et le galop. Quand on en achète, on
choisit ceux qui ont le plus grand pas: comme en Europe on prend de
préférence ceux qui trottent le mieux. Ils ont les narines très-fendues
courent très bien, sont excellens, et d'ailleurs coûtent très-peu,
puisqu'ils ne mangent que la nuit, et qu'on ne leur donne qu'un peu d'orge
avec de la paille picquade (hachée). Jamais ile ne boivent que
l'après-midi, et toujours, même à l'écurie, on leur laisse la bride en
bouche, comme aux mules. La ils sont attachés par les pieds de derrière et
confondus tous ensemble, chevaux et jumens. Tous sont hongres, excepté
quelques'uns qu'on garde comme étalons. Si vous avez affaire à un homme
riche, et que vouz alliez le trouver chez lui, il vous menera, pour vous
parler, dans son écurie: aussi sont-elles tenues très-fraîches et
très-nettes.
Nous autres, nous aimons un cheval entier, de bonne race; les Maures
n'estiment que les jumens. Chez eux, un grand n'a point honte de monter une
jument que son poulain suit par derrière. [Footnote: Ce trait fait allusion
aux préjugés alors en usage chez les chevaliers d'Europe. Comme ils avoient
besoin, pour les tournois et les combats, de chevaux très-forts, ils ne se
servoient que de chevaux entiers, et se seroient crus dêshonorés de monter
une jument.] J'en ai vu d'une grande beauté, et qui se vendoient jusqu'a
deux et trois cents ducats. Au reste, leur coutume est de tenir leurs
chevaux sur le maigre (de ne point les laisser engraisser).
Chez eux, les gens de bien (gens riches, qui ont du bien) portent tons,
quand ils sont à cheval, un tabolcan (petit tambour), dont ils se servent
dans les batailles et les escarmouches pour se rassembler et se rallier;
ils l'attachent à arçon de leur selle, et le frappent avec une baguette de
cuir plat. J'en achetai un aussi, avec des éperons et des bottes vermeilles
qui montoient jusqu'aux genoux, selon la coutume du pays.
Pour témoigner ma reconnoissance à Hoyarbarach j'allai lui offrir un pot de
gingembre vert. Il le refusa, et ne ce fut qu'à force d'instances et de
prières que je vins à bout de le lui faire accepter. Je n'eus de lui
d'autre parole et d'autre assurance que celle dont j'ai parlé cidessus.
Cependant je ne trouvai en lui que franchise et layauté, et plus peut-être
que j'en aurois éprouvé de beaucoup de chrétiens.
Dieu, qui me favorisoit en tout dans l'accomplissement de mon voyage, me
procura la connoissance d'un Juif de Caffa qui parloit Tartare et Italien;
je le priai de m'aider à mettre en écrit dans ces deux langues toutes les
choses dont je pouvois avoir le plus de besoin en route pour moi et pour
mon cheval. Dès notre première journée, arrivé à Ballec, je tirai mon
papier pour savoir comment on appeloit l'orge et la paille hachée que je
voulois faire donner à mon cheval. Dix ou douze Turcs qui étoient autour de
moi se mirent à rire en me voyant. Ils s'approchèrent pour regarder mon
papier, et parurent cussi étonnés de mon écriture que nous le sommea de la
leur; néanmoins ils me prirent en amitié, et firent tous leurs efforts pour
m'apprendre à parler. Ils ne se laissoient point de me répéter plusieurs
fois la même chose, et la redisoient si souvent et de tant de manières,
qu'il falloit bien que je la retinsse; aussi, quand nous nous séparâmes,
savois-je déja demander pour moi et pour mon cheval tout ce qui m'étoit
nécessaire.
Pendant le séjour qué fit à Damas la caravane, j'allai visiter un lieu de
pélerinage, qui est à seize milles environ vers le nord, et qu'on nomme
Notre-Dame de Serdenay. Il faut, pour y arriver, traverser une montagne qui
peut bien avoir un quart de lieue, et jusqu'à laquelle s'étendent les
jardins de Damas; on descend ensuite dans une vallée charmante, remplie de
vignes et de jardins, et qui a une belle fontaine dont l'eau est bonne. Là
est une roche sur laquelle on a construit un petit château avec une église
de callogero (de caloyers), où se trouve une image de la Vierge, peinte sur
bois: sa tête, dit-on est portée par miracle; quant à la manière, je
l'ignore. On ajoute qu'elle sue toujours, et que cette sueur est une huile.
[Footnote: Plusieurs de nos cuteurs du treizième siècle font mention de
cette vierge de Serdenay, devenue fameuse pendant les croisades, et ils
parlent de sa sueur huileuse, qui passoit pour faire beaucoup de miracles.
Ces fables d'exsudations, miraculeuses étoient communes en Asie. On y
vantoit entre autres celle qui découloit du tombeau de l'evêque Nicolas,
l'un de ces saints dont l'existence est plus que douteuse. Cette liqueur
prétendue de Nicolas etoit même un objet de culte; et nous lisons qu'en
1651, un curé de Paris en ayant reçut une phiole, il demanda et obtint de
l'archevêque la permission de l'exposer à la vénération des fidèles, (Hist.
de la ville et du diocèse de Paris, par Lebeuf. t. I., part. 2, p. 557.)]
Tout ce que je puis dire, c'est que quand j'y allai on me montra, au bout
de l'église, derrière le grand autel, une niche pratiquée dans le mur, et
que là je vis l'image, qui est une chose plate, et qui peut avoir un pied
et demi de haut sur un de large. Je ne puis dire si elle est de bois ou de
pierre, parce qu'elle étoit couverte entièrement de drapeaux. Le devant
étoit fermé par un treillis de fer, et au-dessous il y avoit un vase qui
contenoit de l'huile. Une femme qui étoit là vint à moi; elle remua les
drapeaux avec une cuillère d'argent, et voulut me faire, le signe de la
croix au front, aux tempes et sur la poitrine. Il me sembla que tout cela
étoit une pratique pour avoir argent; cependant je ne veux point dire
par-là que Notre-Dame n'ait plus de pouvoir encore que cette image.
Je revins à Damas, et, la ville du départ, je réglai mes affaires et
disposai ma conscience, comme si j'eusse dû mourir; mais tout-à-coup je me
vis dans l'embarras.
J'ai parlé du courier qu'avoit envoyé le Soudan pour faire arrêter les
marchands Génois et Catalans qui se trouvoient dans ses Etats. En venu de
cet ordre, on prit mon hôte, qui étoit Génois; ses effets furent saisis, et
l'on plaça chez lui un Maure pour les garder. Moi, je cherchai à lui sauver
tout ce que je pourrois, et afin que le Maure ne s'en aperçût pas, je
l'enivrai. Je fus arrêté à mon tour, et conduit devant un des cadis, gens
qu'ils regardent comme nous nos évêques, et qui sont chargés d'administrer
la justice.
Le cadi me renvoya vers un autre, qui me fit conduire en prison avec les
marchands. Il savoit bien pourtant que je ne l'étois pas; mais cette
affaire m'étoît suscitée par un trucheman qui vouloit me rançonner, comme
il l'avoit déjà tenté à mon premier voyage. Sans Autonine Mourrouzin,
consul de Venise, il m'eut fallu payer; mais je restai en prison, et
pendant ce temps la caravane partit.
Pour obtenir ma liberté, le consul et quelques autres personnes furent
obligés dé faire des démarches auprès du roi (gouverneur) de Damas,
alléguant qu'on m'avoit arrêté à tort et sans cause, et que le trucheman le
savoit bien. Le seigneur me fit venir devant lui avec un Génois nommé
Gentil Impérial, qui étoit un marchand de par le Soudan, pour aller acheter
des esclaves à Caffa. Il me demanda qui j'étois, et ce que je venois faire
à Damas; et, sur ma réponse que j'étois Français, venu en pélerinage à
Jérusalem, il dit qu'on avoit tort de me retenir, et que je pouvois partir
quand il me plairoit.
Je partis donc, le lendemain 6 Octobre, accompagné d'un moucre, que je
chargeai d'abord de transporter hors de la ville mes habillemens Turcs,
parce qu'il n'est point permis à un chrétien d'y paroître avec la toque
blanche.
A peu de distance est une montagne où l'on montre une maison qu'on dit
avoir été celle de Caïn; et, pendant la première journée, nous n'eumes que
des montagnes, quoique le chemin soit bon; mais à la seconde nons trouvames
un beau pays, et il continua d'etre agréable jusqu'à Balbec.
C'est là que mon moucre me quitta, et que je trouvai la caravane. Elle
étoit campée près d'une rivière, à cause de la chaleur qui régne dans le
pays; et cependant les nuits y sont très-froides (ce qu'on aura peine a
croire), et les rosées très-abondantes. J'allai trouver Hoyarbarach, qui me
confirma la permission qu'il m'avoit donnée de venir avec lui, et qui me
recommenda de ne point quitter la troupe.
Le lendemain matin, à onze heures, je fis boire mon cheval, et lui donnai
la paille et l'avoine, selon l'usage de nos contrées. Pour cette fois les
Turcs ne me dirent rien; mais le soir, à six heures, quand, après l'avoir
fait boire, je lui attachai sa besace pour qu'il mangeât, ils s'y
opposèrent et détachèrent le sac. Telle est leur coutume: leur chevaux ne
mangent qu'à huit, et jamais ils n'en laissent manger un avant les autres,
à moins que ce ne soit pour paitre l'herbe.
Le chef avoit avec lui un mamelus (mamelouck) du soudan, qui étoit Cerquais
(Circassien), et qui alloit dans la pays de Karman chercher un de ses
frères. Cet homme, quand il me vit, seul, et ne sachant point la langue du
pays, volut charitablement me servir de compagnon, et il me prit avec lui.
Cependant, comme il n'avoit point de tente, nous fûmes souvent obligés de
passer la nuit dans des jardins sous des arbres.
Ce fut alors qu'il me fallut apprendre à coucher sur la dure, à ne boire
que de l'eau, à m'asseoir à terre, les jambes croisées. Cette posture me
coûta d'abord beaucoup; mais ce à quoi j'eus plus de peine encore à
m'accoutumer, fut d'être à cheval avec des étriers courts. Dans le
commencemens je souffrois si fort, que, quand j'étois descendu, je ne
pouvois remonter sans aide, tant les jarrets me faisoient mal; mais lorsque
j'y fus accoutumé, cette manière me parut plus commode que la nôtre.
Dès le jour même je soupai avec mon mamelouck, et nous n'eumes que du pain,
du fromage et du lait. J'avois, pour manger, une nappe, à la mode des gens
riches du pays. Elles ont quatre pieds de diamètre, et sont rondes, avec
des coulisses tout autour; de sorte qu'on peut les fermer comme une bourse.
Veulent-ils manger, ils les étendent; ont-ils mangé, ils les resserrent, et
y renferment tout ce qui reste, sans vouloir rien perdre, ni une miette de
pain, ni un grain de raisin. Mais ce que j'ai remarqué, c'est qu'après leur
repas, soit qu'il fut bon, soit qu'il fut mauvais, jamais ils ne manquoient
de remercier Dieu tout haut.
Balbec est une bonne ville, bien fermée de murs, et assez marchande. Au
centre étoit un château, fait de très-grosses pierres. Maintenant il
renferme une mosquée dans laquelle est, dit-on, une tête humaine qui a des
yeux si énormes, qu'un homme passeroit aisément la sienne à travers leur
ouverture. Je ne puis assurer le fait, attendu que pour entrer dans la
mosquée il faut être Sarrasin.
De Balbec nous allâmes à Hamos, et campâmes sur une rivière. Ce fut là que
je vis comment ils campent et tendent leurs pavillons. Les tentes ne sont
ni très-hautes ni très-grandes; de sorte qu'il ne faut qu'un homme pour les
dresser, et que six à huit personnes peuvent s'y tenir à l'aise pendant les
chaleurs du jour. Dans le cours de la journée ils en ôtent le bas, afin de
donner passage à l'air. La nuit, ils le remettent pour avoir plus chaud. Un
seul chameau en porte sept ou huit avec leurs mâts. Il y en a de
très-belles.
Mon compagnon, le mamelouck, et moi, qui n'en avions point, nous allâmes
nous établir dans un jardin. Il y vint aussi deux Turquemans (Turcomans) de
Satalie, qui revenoient de la Mecque, et qui soupèrent avec nous. Mais
quand ces deux hommes me virent bien vêtu, ayant bon cheval, belle épée,
bon tarquais, ils proposèrent au mamelouck, ainsi que lui-même me l'avoua
par la suite lorsque nous nous séparâmes, de se défaire de moi, vu que
j'étois chrétien et indigne d'être dans leur compagnie. II répondît que,
puisque j'avois mangé avec eux le pain et le sel, ce seroit un crime; que
leur loi le leur défendoit, et qu'après tout Dieu faisoit les chrétiens
comme les Sarrasins.
Néanmoins ils persistèrent dans leur projet; et comme je témoignois le
desir de voir Halep, la ville la plus considérable de Syrie après Damas,
ils me pressèrent de me joindre à eux. Moi qui ne savois rien de leur
dessein, j'acceptai; et je suis convaincu, aujourd'hui qu'ils ne vouloient
que me couper la gorge. Mais le mamelouck leur défendit de venir davantage
avec nous, et par-là il me sauva la vie.
Nous étions partis de Balbec deux heures avant le jour, et notre caravane
étoit compsée de quatre à cinq cents personnes, et de six ou sept cents
chameaux et mulets, parce qu'elle portoit beaucoup d'épices. Voici leur
manière de se mettre en marche.
Il y a dans la troupe une très-grande nacquaire (très grosse timbale). Au
moment où le chef veut qu'on parte, il fait frapper trois coups. Aussitôt
tout le monde s'apprête, et à mesure que chacun est prêt, il se met à la
file sans dire un seul mot: Et feront plus de bruit dix d'entre nous que
mil de ceux-là. On marche ainsi en silence, à moins que ce ne soit la nuit,
et que quelqu'un ne veuille chanter une chanson de gestes.[Footnote: On
appeloit en France chansons de gestes celles qui célébroient les gestes et
belles actions des anciens héros.] Au point du jour, deux ou trois d'entre
eux, fort éloignés les uns des autres, crient et se répondent, comme on le
fait sur les mosquées aux heures d'usage. Enfin, peu après, et avant le
lever du soleil, les gens dévots font leurs prières et ablutions
ordinaires.
Pour ces ablutions, s'ils sont auprès d'un ruisseau, ils descendent de
cheval, se mettent les pieds nus, et se lavant les mains, les pieds, le
visage et tous les conduits du corps. S'ils n'ont pas de ruisseau, ils
passent la main sur ces parties. Le dernier d'entre eux se lave la bouche
et l'ouverture opposée, après quoi il se tourne vers le midi. Tous alors
lèvent deux doigts en l'air; ils se prosternent et baisent la terre trois
fois, puis ils se relèvent et font leurs prières. Ces ablutions leur ont
été ordonnées en lieu de confession. Les gens de distinction, pour n'y
point manquer, portent toujours en voyage des bouteilles de cuir pleines
d'eau: on les attache sous le ventre des chameaux et des chevaux, et
ordinairement elles sont très-belles.
Ces peuples s'accroupissent, pour uriner, comme les femmes; après quoi ils
se frottent le canal contre une pierre, contre un mur ou quelque autre
chose. Quant à l'autre besoin, jamais après l'avoir satisfait ils ne
s'essuient.
Hamos (Hems), bonne ville, bien fermée de murailles avec des fossés glacés
(en glacis), est située dans une plaine sur une petite rivière. Là vient
aboutir la plaine de Noë, qui s'étend, dit-on, jusqu'en Berse. C'est par
elle que déboucha ce Tamerlan qui prit et détruisit tant de villes. A
l'extrémité de la ville est un beau château, construit sur une hauteur, et
tout en glacis jusqu'au pied du mur.
De Hamos nous vinmes à Hamant (Hama). Le pays est beau; mais je n'y vis que
peu d'habitans, excepté les Arabes qui rebâtissoient quelques-uns des
villages détruits. Je trouvai dans Hamant un marchand de Venise nommé
Laurent Souranze. Il m'accueillit, me logea chez lui, et me fit voir la
ville et le chateau. Elle est garnie de bonnes tours, close de fortes et
épaisses murailles, et construite, comme le chateau de Provins, sur une
roche, dans laquelle on a creusé au ciseau des fossés fort profonds. A
l'une des extrémités se voit le château, beau et fort, tout en glacis
jusqu'au pied du mur, et construit sur une élévation. Il est entouré d'une
citadelle qu'il domine, et baigné par une rivière qu'on dit être l'une des
quatre qui sortent du paradis terrestre. Si le fait est vrai, je l'ignore.
Tout ce que je sais, c'est qu'elle descend entre le levant et le midi, plus
près du premier que du second, (est-sud-est), et qu'elle va se perdre à
Antioche.
Là est la roue la plus haute et la plus grande que j'aie vue de ma vie.
Elle est mise en mouvement par la rivière, et fournit à la consommation des
habitans, quoique leur nombre soit considérable, la quantité d'eau qui leur
est nécessaire. Cette eau tombe en une auge creusée dans la roche du
chateau; de là elle se porte vers la ville et en parcourt les rues dans un
canal formé par de grands piliers carrés qui ont douze pieds de haut sur
deux de large.
Il me manquoit encore différentes choses pour être, en tout comme mes
compagnons de voyage. Le namelouck m'en avoit averti, et mon hôte Laurent
me mena lui-même au bazar pour en faire l'acquisition. C'étoient de petites
coiffes de soie à la mode des Turcomans, un bonnet pour mettre sous la
coiffe, des cuillères Turques, des couteaux avec leur fusil, un peigne avec
son étui, et un gobelet de cuir. Tout celle s'attache et se suspend à
l'épée.
J'achetai aussi des pouçons [Footnote: Sorte de doigtier qu'on mettoit au
pouce, afin de le garantir et de le défendra de l'impression de la corde.]
pour tirer de l'arc, un tarquais nouveau tout garni, pour épargner le mien,
qui étoit très-beau, et que je voulois conserver; enfin un capinat: c'est
une robe de feutre, blanche, très-fine, et impénétrable à la pluie.
En route je m'étois lié avec quelques-uns de mes compagnons de caravane.
Ceux ci, quand ils surent que j'étois logé chez un Franc, vinrent me
trouver pour me demander de leur procurer du vin. Le vin leur est défendu
par leur loi, et ils n'auroient osé en boire devant les leurs; mais ils
espéroient le faire sans risque chez un Franc, et cependant ils revenoient
de la Mecque. J'en parlai à mon hôte Laurent, qui me dit qu'il ne
l'oseroit, parce que, si la chose étoit sue, il courroit les plus grands
dangers. J'allai leur rendre cette réponse; mais ils en avoient déja
cherché ailleurs, et venoient d'en trouver chez un Grec. Ils me proposèrent
donc, soit par pure amitié, soit pour être autorisé, auprès du Grec à
boire, d'aller avec eux chez lui, et je les y accompagnai.
Cet homme nous conduisit dans une petite galerie, où nous nous assîmes par
terre, en cercle, tous les six. Il posa d'abord au milieu de nous un grand
et beau plat de terre, qui eût pu contenir au moins huit lots (seize
pintes); ensuite il apporta pour chacun de nous un pot plein de vin, le
versa dans le vase, et y mit deux écuelles de terre qui devoient nous
servir de gobelets.
Un de la troupe commença la premier, et il but à son compagnon, selon
l'usage du pays. Celui-ci en fit de même pour son suivant, et ainsi des
autres. Nous bûmes de cette manière, et sans manger, pendant fort
long-temps. Enfin, quand je m'aperçus que je ne pouvois pas continuer
davantage sans m'incommoder, je les suppliai a mains jointes de m'en
dispenser; mais ils se fachèrent beaucoup, et se plaignirent, comme si
j'avois résolu d'interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.
Heureusement il yen avoit un parmi eux qui étoit plus lié avec moi, et qui
m'aimoit tant qu'il m'appeloit kardays, c'est-à-dire frère. Celui-ci
s'offrit à prendre ma place, et à boire pour moi quand ce seroit mon tour.
Cette offre les satisfit; ils l'acceptèrent, et la partie continua jusqu'au
soir, où-il nous fallut retourner au kan.
Le chef étoit en ce moment assis sur un siége de pierre, et il avoit devant
lui un fallot allumé. Il ne lui fut pas difficile de diviner d'où nous
venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s'esquivèrent; il n'en
resta qu'un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prévenir les personnes qui,
demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays,
qu'elles se gardent bien de boire avec eux, à moins qu'elles ne veuillent
être obligées d'en prendre jusqu'à ce qu'elles tombent à terre.
Le mamelouck ne savoit rien de ma débauche. Pendant ce temps il avoit
acheté une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au
défaut de verjus, il l'avoit accommodée avec des feuilles vertes de
porreaux. J'en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.
J'aurois bien desiré voir Alep; mais la caravane n'y allant point et se
rendant directement à Antioche, il fallut y renoncer. Cependant, comme elle
ne devoit se mettre en marche que deux jours après, le mamelouck fut d'avis
que nous prissions tous deux les devants, afin de trouver plus aisément à
nous loger. Quatre autres camarades, marchands Turcs, demandèrent à être
des nôtres, et nous partîmes tous six ensemble.
A une demi-lieue de Hama, nous trouvames la rivière et nous la passames sur
un pont. Elle étoit débordée, quoiqu'il n'eût point plu. Mois, je voulus y
faire boire mon cheval; mais la rive étoit escarpée et l'eau profonde, et
infailliblement je m'y serois noyé si le mamelouck n'étoit venu à mon
secours.