qui n'entendent pas trop raison, et que par conséquent il faut bien se
garder d'avoir querrelle avec eux. Il en est de même ailleurs. J'ai éprouvé
par moi-même qu'il ne faut vis-à-vis d'eux ni faire le mauvais, ni se
montrer peureux; qù'il ne feut ni paroitre pauvre, parce qu'ils vous
mépriseroient; ni riche, parce qu'ils sont très avides, ainsi que
l'expérimentent tous ceux qui débarquent à Jaffa.
Damas peut bien contenir, m'a-t-on dit, cent mille âmes. [Footnote: Il y
dans le texte cent mille hommes. Si, par ce mot hommes, l'auteur entend les
habitans mâles, alors, pour comprendre les femmes dans la population, il
faudroit compter plus de deux cent mille individus au lieu de cent mille.
S'il entend les personnes en état de porter les aimes, son état de
population est trop fort et ne peut être admis.] La ville est riche,
marchande, et, après le Caire, la plus considérable de toutes celles que
possède le soudan. Au levant, au septentrion et au midi, elle a une grande
plaine; au ponant, une montagne au pied de laquelle sont batis les
faubourgs. Elle est traversée d'une rivière qui s'y divise en plusieurs
canaux, et fermée dans son enceinte seulement de belles murailles; car les
faubourgs sont plus grands que la ville. Nulle part je n'ai vu d'aussi
grands jardins, de meilleurs fruits, une plus grande abondance d'eau. Cette
abondance est telle qu'il y a peu de maisons, m'a-t-on dit, qui n'aient
leur fontaine.
Le seigneur (le gouverneur) n'a, dons toute la Syrie et l'Egypte, que le
seul soudan qui lui soit supérieur en puissance. Mais comme en différens
temps quelques-uns d'eux se sont revoltés, les soudans ont pris des
précautions pour les contenir. Du côté de terre est un grand et fort
chateau qui a des fossés larges et profonds. Ils y placent un capitaine à
leur choix, et jamais ce capitaine n'y laisse entrer le gouverneur.
En 1400 Damas fut détruite en cendres par le Trambulant (Tamerlan). On voit
encore des vestiges de ce désastre; et vers la porte qu'on appelle de
Saint-Paul, il y a un quartier tout entier qui n'est pas rebâti.
Dans la ville est un kan destiné à servir de dépôt de sûreté aux négocians
pour leurs marchandises. On l'appelle kan Berkot, et ce nom lui a été
donné, parce qu'il fut originairement la maison d'un homme nommé ainsi.
Pour moi, je crois que Berkot étoit Français; et ce qui me le fait
présumer, c'est que sur une pierre de sa maison sont sculptées des fleurs
de lis qui paroissent aussi anciennes que les murs.
Quoi qu'il en soit de son origine, ce fut un très-vaillant homme, et qui
jouit encore dans le pays d'une haute renommée. Jamais, pendant tout le
temps qu'il vécut et qu'il eut de l'autorité, les Persiens et Tartres
(Persans et Tatars) ne purent gagner en Syrie la plus petite portion de
terrain. Dès qu'il apprenoit qu'une de leurs armés y portoit les armes, il
marchoit contre elle jusqu'à une rivière au-delà d'Alep, laquelle sépare la
Syrie de la Perse, et qu'à vue de pays je crois être celle qu'on appelle
Jéhon, et qui vient tomber à Misses en Turcomanie. On est persuadé à Damas
que, s'il eût vécu, Tamerlan n'auroit pas osé porter ses armes de ce
côté-là. Au reste ce Tamerlan rendit honneur à sa mémoire quand il prit la
ville. En ordonnant d'y tout mettre à feu, il ordonna de respecter la
maison de Berkot; il la fit garder pour la défendre de l'incendie, et elle
subsiste encore.
Les chrétiens ne sont vus à Damas qu'avec haine. Chaque soir on enferme les
marchands dans leurs maisons. Il y a des gens préposés pour cela, et le
lendemain ils viennent ouvrir les portes quand bon leur semble.
J'y trouvai plusieurs marchands Génois, Vénitiens, Catalans, Florentins et
Français. Ces derniers étoient venus y acheter différentes choses,
spécialement des épices, et ils comptoient aller à Barut s'embarquer sur la
galère de Narbonne qu'on y attendoit. Parmi eux il y avoit un nommé Jacques
Coeur, qui depuis a joué un grand rôle en France et a été argentier du roi.
Il nous dit que la galère étoit alors à Alexandrie, et que probablement
messire André viendroit avec ses trois camarades la prendre à Barut.
Hors de Damas et près des murs on me montra le lieu où saint Paul, dans une
vision, fut renversé de cheval et aveuglé. Il se fit aussitôt conduire à
Damas pour y recevoir le baptême, et l'endroit où on le baptisa est
aujourd'hui une mosquée.
Je vis aussi la pierre sur laquelle saint George monta à cheval quand il
alla combattre le dragon. Elle a deux pieds en carré. On prétend
qu'autrefois les Sarrasins avoient voulu l'enlever, et que jamais, quelques
moyens qu'ils aient employés, ils n'ont pu y réussir.
Après avoir vu Damas nous revinmes à Barut, messire Sanson et moi: nous y
trouvâmes messire André, Pierre de Vaudrey, Geoffroi de Thoisi et Jean de
la Roe, qui déja s'y étoient rendus, comme me l'avoit annoncé Jacques
Coeur. La galère y arriva d'Alexandrie trois ou quatre jours après; mais,
pendant ce court intervalle, nous fûmes témoins d'une fête que les Maures
célébrèrent à leur ancienne manière.
Elle commença le soir, au coucher du soleil. Des troupes nombreuses,
éparses ça et la, chantoient et poussoient de grands cris. Pendant ce temps
on tiroît le canon du château, et les gens de la ville lançoient en l'air,
bien haut et bien loin, une manière de feu plus gros que le plus gros
fallot que je visse oncques allumé. Ils me dirent qu'ils s'en servoient
quelquefois à la mer pour brûler les voiles d'un vaisseau ennemi. Il me
semble que, comme c'est chose bien aisée et de une petite despense, on
pourroit l'employer également, soit à consumer un camp ou un village
couvert en paille, soit dans un combat de cavalerie, à épouvanter les
chevaux.
Curieux d'en connoître la composition, j'envoyai vers celui qui le faisoit
le valet de mon hôte, et lui fis demander de me l'apprendre. Il me répondit
qu'il n'oseroit, et que ce seroit pour lui une affaire trop dangereuse, si
elle étoit sue; mais comme il n'est rien qu'un Maure ne fasse pour de
l'argent, je donnai à celui-ci un ducat, et, pour l'amour du ducat, il
m'apprit tout ce qu'il savoit, et me donna même des moules en bois et
autres ingrédiens que j'ai apportés en France.
La veille de l'embarquement je pris à part messire André de Toulongeon, et
après lui avoir fait promettre qu'il ne s'opposeroit en rien à ce que
j'allois lui révéler, je lui fis part du projet que j'avois formé de
retourner par terre. Conséquemment à sa parole donnée, il ne tenta point de
m'en empêcher; mais il me représenta tout ce que j'allois courir de
dangers, et celui sur-tout de me voir contraint à renier la foi de
Jésus-Christ. Au reste j'avoue que ses représentations étoient fondées, et
que de tous les périls dont il me menacoit il n'en est point, excepté celui
de renier, que je n'aie éprouvés. II engagea également ses camarades à me
parler; mais ils eurent beau faire, je les laissai partir et demeurai.
Après leur départ je visitai une mosquée qui jadis avoit été une très-belle
église, bâtie, disoit-on, par sainte Barbe. On ajoute que quand les
Sarrasins s'en furent emparés, et que leurs crieurs voulurent y monter pour
annoncer la prière, selon leur usage, ils furent si battus que depuis ce
jour aucun d'eux n'a osé y retourner.
II y a aussi un autre bâtiment miraculeux qu'on a changé en église. C'étoit
auparavant une maison de Juifs. Un jour que ces gens-là avoient trouvé une
image de Notre Seigneur, ils se mirent à la lapider, comme leurs pères
jadis l'avoient lapidé lui-même; mais l'image ayant versé du sang, ils
furent tellement effrayés du miracle, qu'ils se sauvèrent, allèrent
s'accuser à l'évêque, et donnèrent même leur maison en réparation du crime.
On en a fait une église, qui aujourd'hui est desservie par des cordeliers.
Je logeai chez un marchand Vénitien nommé Paul Barberico; et comme je
n'avois nullement renoncé à mes deux pélerinages de Nazareth et du Thabor,
malgré les obstacles que j'y avois rencontrés et tout ce qu'on m'avoit dit
pour m'en détourner, je le consultai sur ce double voyage. Il me procura un
moucre qui se chargea de me conduire, et qui s'engagea même pardevant lui à
me mener sain et sauf jusqu'à Damas, et à lui en rapporter un certificat
signé par moi. Cet homme me fit habiller en Sarrasin; car les Francs, pour
leur sûreté, quand ils voyagent, ont obtenu du soudan de prendre en route
cet habillement.
Je partis donc de Barut avec mon moucre le lendemain du jour où la galère
avoit mis à la voile, et nous primes le chemin de Saïette, entre la mer et
les montagnes. Souvent ces montagnes s'avancent si près du rivage qu'on est
obligé de marcher sur la grève, et quelquefois elles en sont éloignées de
trois quarts de lieue.
Après une heure de marche je trouvai un petit bois de hauts sapins que les
gens du pays conservent bien précieusement. Il est même sévèrement défendu
d'en abattre aucun; mais j'ignore la raison de ce règlement.
Plus loin étoit une rivière assez profonde. Mon moucre me dit que c'étoit
celle qui vient de la vallée de Noë, mais qu'elle n'est pas bonne à boire.
Elle a un pont de pierre, près duquel se trouve un kan où nous passâmes la
nuit.
Le lendemain je vins à Séyde, ville située sur la marine (sur la mer), et
fermée du côté de terre par des fossés peu profonds.
Sur, que les Maures nomment Four, est située de même. Il est abreuvé par
une fontaine qu'on trouve à un quart de lieue vers le midi, et dont l'eau,
très-bonne, vient, par-dessur des arches, se rendre dans la ville.
Je ne fis que la traverser, et elle me parut assez belle; cependant elle
n'est pas forte, non plus que Séyde, toutes deux ayant été détruites
autrefois, ainsi qu'il paroît par leurs murailles, qui ne valent pas, à
beaucoup près, celles de nos villes.
La montagne, vers Sur, s'arrondît en croissant, et s'avance par ses deux
pointes jusqu'à la mer. L'espace vide entre l'une et l'autre n'a point de
villages; mais il y en a beaucoup le long de la montagne.
Une lieue au-delà on trouve une gorge qui vous oblige de passer sur une
falaise au haut de laquelle est une tour. Les cavaliers qui vont de Sur à
Acre n'ont point d'autre route que ce passage, et la tour a été construite
pour le garder.
Depuis ce défilé jusqu'à Acre les montagnes sont peu élevées, et l'on y
voit beaucoup d'habitations qui, pour la plupart, sont remplies d'Arabes.
Près de la ville je rencontrai un grand seigneur du pays nommé Fancardin.
Il campoit en plein champ, et portoit avec lui ses tentes.
Acre, entourée de trois côtés par des montagnes, quoique avec une plaine
d'environ quatre lieues, l'est de l'autre par la mer. J'y fis connoissance
d'un marchand de Venise, nommé Aubert Franc, qui m'accueillit bien et qui
me procura sur mes deux pélerinages des renseignemens utiles dont je
profitai.
A l'aide de ses avis je me mis en route pour Nazareth, et, après avoir
traversé une grande plaine, je vins à la fontaine dont Notre Seigneur
changea l'eau en vin aux noces d'Archétéclin; [Footnote: Architriclinus est
un mot Latin formé du Grec, par lequel l'Evangile désigne le maître d'hôtel
ou majordôme qui présidoit aux noces de Cana. Nos ignarans auteurs des bas
siècles le prirent pour un nom d'homme, et cet homme ils en firent un
saint, qu'ils appelèrent saint Architriclin. Dans la relation de la
Brocquière, Architriclin est le marié de Cana.] elle est près d'un village
où l'on dit que naquit saint Pierre.
Nazareth n'est qu'un autre gros village bâti entre deux montagnes; mais le
lieu où l'ange Gabriel vint annoncer à la vierge Marie qu'elle seroit mère
fait pitié à voir. L'église qu'on y avoit bâtie est entièrement détruite,
et il n'en subsiste plus qu'une petite chose (case), là où Nostre-Dame
estoit quand l'angèle lui apparut.
De Nazareth j'allai au Thabor, où fut faite la transfiguration de Notre
Seigneur, et plusieurs autres miracles. Mais comme les paturages y attirent
beaucoup d'Arabes qui viennent y mener leurs bêtes, je fus obligé de
prendre pour escorte quatre autres hommes, dont deux étoient Arabes
eux-mêmes.
La montée est trés-rude parce qu'il n'y a point de chemin; je la fis à dos
de mulet, et j'y employai deux heures. La cime se termine par un plateau
presque rond, qui peut avoir en longeur deux portées d'arc et une de large.
Jadis il fut enceient d'une muraille dont on voit encore des restes avec
des fossés, et dans le pourtour, en dedans du mur, étoient plusieurs
églises, et spéciàlement une où l'on gagne encore, quoiqu'elle soit ruinée,
plain pardon de paine et de coulpe.
Au levant du Thabor, et au pied de la montagne, on aperçoit Tabarie
(Tibériade), au-delà de laquelle coule le Jourdain; au couchant est une
grande plaine fort agréable par ses jardins remplis de palmiers portant
dattes, et par de petits bosquets d'arbres, plantés comme des vignes, et
sur lesquels croit le coton. Au lever du soleil ceux-ci présentent un
aspect singulier. En voyant leurs feuilles vertes couvertes de coton, on
diroit qu'il a neigé sur eux. [Footnote: Il est probable qu'ici le voyageur
s'est trompe. Le cotonnier a par ses feuilles quelque ressemblance avec
celles de la vigne. Elles sont lobées de même; mais le coton naît dans des
capsules, et non sur des feuilles. On connoît en botanique plusieurs arbres
dont les feuilles sont couvertes à leur surface extérieure d'un duvet
blanc; mais on n'en connoît aucune qui produise du coton.]
Ce fut dans cette plaine que je descendis pour me reposer et diner; car
j'avois apporté des poulets crus et du vin. Mes guides me conduisirent dans
une maison dont le maître, quand il vit mon vin, me prit pour un homme de
distinction et m'accueillit bien. Il m'apporta une écuelle de lait, une de
miel, et une branche chargée de dattes nouvelles. C'étoit la première fois
de ma vie que j'en voyois. Je vis encore comment on travailloit le coton,
et pour ce travail les ouvriers étoient des hommes et des femmes. Mais là
aussi mes guides voulurent me rançonner, et, pour me reconduire à Nazareth
où je les avois pris, ils exigèrent de moi un marché nouveau.
Je n'avois point d'épée, car j'avoue que je l'aurois tirée, et c'eût été
folie à moi, comme c'en seroit une à ceux qui m'imiteroient. Le résultat de
la querelle fut que, pour me débarrasser d'eux, il me fallut leur donner
douze drachmes de leur monnoie, lesquelles valent un demi-ducat. Dès qu'ils
les eurent reçues ils me quittèrent tous quatre; de sorte que je fus obligé
de m'en revenir seul avec mon moucre.
Nous avions fait peu de chemin, quand nous vimes venir à nous deux Arabes
armés à leur manière et montés sur de superbes chevaux. Le moucre, en les
voyant, eut grande peur. Heureusement ils passèrent sans nous rien dire;
mais il m'avoua que, s'ils m'eussent soupçonné d'être chrétien, nous étions
perdus, et qu'ils nous eussent tués tous deux sans rémission, ou pour le
moins dépouillés en entier.
Chacun d'eux portoit une longue et mince perche ferrée par les deux bouts,
don't l'un étoit tranchant, l'autre arrondi, mais garni de plusieurs
taillans, et long d'un empan. Leur écu (bouclier) étoit rond, selon leur
usage, convexe dans la partie du milieu, et garni au centre d'une grosse
pointe de fer; mais depuis cette pointe jusqu'au bas il étoit orné de
longues franges de soie. Ils avoient pour vêtement des robes dont les
manches, larges de plus d'un pied et demi, dépassoient leur bras, et pour
toque un chapeau rond terminé en pointe, de laine cramoisie, et velu; mais
ce chapeau, au lieu d'avoir sa toile tortillée tout autour, comme l'ont les
autres Maures, l'avoit pendante fort bas des deux côtés, dans toute sa
largeur.
Nous allâmes de là loger à Samarie, parce que je voulois visiter la mer de
Tabarie (lac de Tibériade), où l'on dit que saint Pierre pèchoit
ordinairement, et y a aucuns (quelques) pardons; c'étoient les quatre-temps
de Septembre. Le moucre me laissa seul toute la journée. Samarie est située
sur la pointe d'une montagne. Nous n'y entrames qu'à la chute de jour, et
nous en sortimes à minuit pour nous rendre au lac. Le moucre avoit préféré
cette heure, afin d'esquiver le tribut que paient ceux qui s'y rendent;
mais la nuit m'empêcha de voir le pays d'alentour.
J'allai ensuite au puits qu'on nomme puits de Jacob, parce que Jacob y fut
jeté par ses frères. Il y a là une belle mosquée, dans laquelle j'entrai
avec mon moucre, parce que je feignis d'être Sarrasin.
Plus loin est un pont de pierre sur lequel on passe le Jourdain, et qu'on
appelle le pont de Jacob, à cause d'une maison qui s'y trouve, et qui fut,
dit-on, celle de ce patriarche. Le fleuve sort d'un grand lac situé au pied
d'une montagne vers le nordouest (nord-ouest), et sur la montagne est un
beau chateau possédé par Nancardin.
Du lac je pris le chemin de Damas. Le pays est assez agréable, et quoiqu'on
y marche toujours entre deux rangs de montagnes, il a constamment une ou
deux lieues de large. Cependant on y trouve un endroit fort étrange. Là le
chemin est réduit uniquement à ce qu'il faut pour le passage des chevaux
tout le reste, à gauche, dans une largeur et une longueur d'une lieue
environ, ne présente qu'un amas immense de cailloux pareils à ceux de
rivière, et dont la plupart sont gros comme des queues de vin.
Au débouché de ce lieu est un très-beau kan, entouré de fontaines et de
ruisseaux. A quatre ou cinq milles de Damas il y en a un autre, le plus
magnifique que j'aie vu de ma vie. Celui-ci est près d'une petite rivière
formée par des sources; et en général plus on approche de la ville et plus
le pays est beau.
Là je trouvai un Maure tout noir qui venoit du Caire à course de chameau,
et qui étoit venu en huit jours, quoiqu'il y eût, me dit-on, seize journées
de marche. Son chameau lui avoit échappé: à l'aide de mon moucre je parvins
à le lui faire reprendre. Ces coureurs ont une selle fort singulière, sur
laquelle ils sont assis les jambes croisées; mais la rapidité des chameaux
qui les conduisent est si grande que, pour résister à l'impression de
l'air, ils se font serrer d'un bandage la tête et le corps.
Celui-ci étoit porteur d'un ordre du soudan. Une galère et deux galiotes du
prince de Tarente avoient pris devant Tripoli de Syrie une griperie
[Footnote: Griperie, grip, sorte de bâtiment pour aller en course, vaisseau
corsaire.] de Maures: le soudan, par représailles, envoyoit saisir à Damas
et dans toute la Syrie tous les Catalans et les Génois qui s'y trouvoient.
Cette nouvelle, dont je fus instruit par mon moucre, ne m'effraya pas.
J'entrai hardiment dans la ville avec les Sarrasins, parce que, habillé
comme eux, je crus n'avoir rien à craindre. Mon voyage avoit duré sept
jours.
Le lendemain de mon arrivée je vis la caravane qui revenoit de la Mecque.
On la disoit composée de trois mille chameaux: et en effet elle employa
pour entrer dans la ville près de deux jours et deux nuits. Cet événement
fut, selon l'usage, une grande fête. Le seigneur de Damas, ainsi que les
plus notables, allèrent au devant de la caravane, par respect pour
l'Alkoran qu'elle avoit. Ce livre est la loi qu'a laissée aux siens
Mahomet. Il étoit enveloppé d'une étoffe de soie peinte et chargée de
lettres morisque, et un chameau le portoit, couvert lui-même également de
soie.
En avant du chameau marchoient quatre ménestrels (musiciens) et une grande
quantité de tambours et de nacquaires (timbales) qui faisoient ung hault
bruit. Devant et autour de lui étoient une trentaine d'hommes dont les uns
portoient des arbalètes, les autres des épées nues, d'autres de petits
canons (arquebuses) qu'ils tiroient de temps en temps. [Footnote: L'auteur
ne dit pas si ces arquebuses étoient à fourchette, à mèche, à rouet; mais
il est remarquable que nos armes à feu portatives; dont l'invention étoit
encore assez récente en Europe, fussent dès-lors en usage chez les
Mahométans d'Asie.] Par derrière suivoient huit vieillards, qui montoient
chacun un chameau de course près duquel on menoit en lesse leur cheval,
magnifiquement couvert et orné de riches selles, selon la mode du pays.
Après eux enfin venoit une dame Turque, parente de grand-seigneur: elle
étoit dans une litière que portoient deux chameaux richement parés et
couverts. Il y avoit plusieurs de ces animaux couverts de drap d'or.
La caravane étoit composée de Maures, de Turcs, Barbes (Barbaresques),
Tartres (Tatars), Persans et autres sectateurs du faux prophète Mahomet.
Ces gens-là prétendent que, quand ils ont fait une fois le voyage de la
Mecque, ils ne peuvent plus être damnés. Cest ce que m'assura un esclave
renégat. Vulgaire (Bulgare) de naissance, lequel appartenoit à la dame dont
je viens de parler. Il s'appeloit Hayauldoula, ce qui en Turc signifie
serviteur de Dieu, et prétendoit avoir été trois fois à la Mecque. Je me
liai avec lui, parce qu'il parloit un peu Italien, et souvent même il me
tenoit compagnie la nuit ainsi que le jour.
Plusieurs fois, dans nos entretiens, je l'interrogeai sur Mahomet, et lui
demandai où reposoit son corps. Il me répondit que c'étoit à la Mecque; que
la fiertre (chasse) qui le renfermoit se trouvoit dans une chapelle ronde,
ouverte par le haut: que c'étoit par cette ouverture que les pélerins
alloient voir la fiertre, et que parmi eux il y en avoit qui, après l'avoir
vue, se faisoient crever les yeux, parce qu'après cela le monde ne pouvait
rien offrir, disoient-ils, qui méritat leur regards. Effectivement il y en
avoit deux dans la troupe, l'un d'environ seize ans, l'autre de vingt-deux
à vingt-trois, qui c'étoient fait aveugler ainsi.
Hayauldoula me dit encore que c'nest point à la Mecque qu'on gagne les
pardons, mais à Méline (Médine), ville où saint Abraham fist faire une
maison qui y est encoires. [Footnote: Notre voyageur a confondu: c'est à
Médine, et non à la Mecque, qu'est le tombeau de Mahomet; c'est à la
Mecque, et non à Médine, qu'est la prétendue maison d'Abraham, que les
pélerins gagnent les pardons et que se fait le grand commerce.] La maison
est en forme de cloitre, et le pélerins en font le tour.
Quant à la ville, elle est sur le bord de la mer. Les hommes de la terre du
prêtre Jean (les Indiens) y apportent sur de gros vaisseaux les épices et
autres marchandises que produit leur pays. C'est là que les Mahométans vont
les acheter. Ils les chargent sur des chameaux ou sur d'autres bêtes de
somme, et les portent au Caire, à Damas et autres lieux, ainsi qu'on sait.
De la Mecque à Damas il y a quarante journées de marche à travers le
désert; les chaleurs y sont excessives, et la caravane avoit eu plusieurs
personnes étouffées.
Selon l'esclave renégat, celle de Médine doit annuellement être compossée
de sept cent mille personnes; et quand ce nombre n'est pas complet, Dieu;
pour le remplir, y envoie des agnes. Au grand jour du jugement Mahomet fera
entrer en paradis autant de personnes qu'il voudra, et la ils auront à
discrétion du lait et des femmes.
Comme sans cesse j'entendois parler de Mohomet, je voulus savoir sur lui
quelque chose, et m'adressai pour cela à un prêtre qui dans Damas étoit
attaché au consul des Vénitiens, qui disoit souvent la messe à l'hôtel
confessoit les marchands de cette nation, et, en cas de danger, régloit
leurs affaires. Je me confessai à lui, je réglai les miennes, et lui
demandai s'il connoissoit l'historie de Mahomet. Il me dit que oui, et
qu'il savoit tout son Alkoran. Alors je le suppliai le mieux qu'il me fut
possible de rédiger par écrit ce qu'il en connoissoit, afin que je pusse le
présenter à monseigneur le duc. [Footnote: Le duc de Bourgogne, auquel
étoit attaché la Brocquière. Par tout ce que cit ici le voyageur on voit
combien peu étoit connu en Europe le fondateur de l'Islamisme et l'auteur
du Koran.] Il le fit avec plaisir, et j'ai apporté avec moi son travail.
Mon projet étoit de me rendre à Bourse. On m'aboucha en conséquence avec un
Maure qui s'engagea dam'y conduire en suivant la caravane. Il me demandoit
trente ducats et sa dépense: mais on m'avertit de me défier des Maures
comme gens de mauvaise foi, sujets à fausser leur promesse, et je m'abstins
de conclure. Je dis ceci pour l'instruction des personnes qui auroient
affaire à eux; car je les crois tels qu'on me les a peints. Hayauldoula me
procura de son côté la connoissance de certains marchands du pays de Karman
(de Caramanie). Enfin je pris un autre moyen.
Le grand-Turc a pour les pélerins qui vont à la Mecque un usage qui lui est
particulier, au moins j'ignore si les autres puissances Mahométanes
l'observent aussi: c'est que, quand ceux de ses états partent, il leur
donne à son choix un chef auquel ils sont tenus d'obéir ainsi qu'à lui.
Celui de la caravane s'appeloit Hoyarbarach; il étoit de Bourse, et c'étoit
un des principaux habitans.