autre chaine de montagnes (l'Apennin). Florence est une grande ville où la
commune se gouverne par ellemême. De trois en trois mois elle se choisit,
pour son administration, des magistrats qu'elle appelle prieurs, et qui
sont pris dans diverses professions. Tant qu'ils restent en place on les
honore; mais, quand leurs trois mois sont expirés, chacun retourne à son
état. [Footnote: Pour donner une idée favorable du talent de la Brocquière,
ne pourroit-on pas citer le court et bel éloge qu'il fait ici du
gouvernmement représentatif et républicain qu'avoit alors Florence?]
De Florence j'allai à Mont-Poulchan (Monte-Pulciano), château bâti sur une
hauteur et entouré de trois côtés par un grand lac (le lac de Pérouse); à
Espolite (Spoléte); à Mont-Flaschon (Monte Fiascone); enfin à Rome.
Rome est connue. On sait par des écrits véridiques que pendant sept cents
ans elle a été maîtresse du monde. Mais quand ces écrits, ne
l'attesteroient pas, on n'en auroit pas moins la preuve dans tous ces beaux
édifices qu'on y voit encore, dans ces grands palais, ces colonnes de
marbre, ces statues et tous ces monumens aussi merveilleux à voir qu'à
décrire.
Joignez à cela l'immense quantité de belles reliques qu'elle possède, tant
de choses qui N. S. a touchées, tant de saints corps d'apôtres, de martyrs,
de confesseurs et de vierges; enfin plusieurs églises, où les saints
pontifes ont accordé plein pardon de peine et de coulpe (indulgence
plénière).
J'y vis Eugène IV, Vénitien, qui venoit d'être élu pape.[Footnote: On va
voir que la Brocquière sortit de Rome le 25 Mars, et Eugène avoît été élu
dans les premiers jours du mois.] Le prince de Salerne lui avoit déclaré la
guerre. Celui-ci étoit un Colonne, et neveu du pape Martin.[Footnote:
Martin V, prédécesseur d'Eugène, étoit de la maison des Colonne, et il y
avoit inimitié declarée entre cette famille et celle des Ursins. Eugène,
dès qu'il se vît établi sur le Saint-Siège, prit parti entre ces deux
maisons. Il se déclara pour la seconde contre la première, et sur-tout
contre ceux des Colonne, qui étoient neveux de Martin. Ceux ci prirent les
armes et lui firent la guerre.]
Je sortis de Rome le 25 Mars, et passant par une ville du comte de
Thalamoné, parent du cardinal des Ursins, par Urbin; par la seigneurie des
Malatestes, par Reymino (Rimini), par Ravenne, qui est aux Vénitiens, je
traversai trois fois le Pô (trois branches de l'embouchure du Pô), et vins
à Cloge (Chiosa), ville des Vénitiens qui autrefois avoit un bon port,
lequel fut détruit par eux quand les Jennevois (Génois) vinrent assiéger
Venise. [Footnote: Jennevois ou Gennevois. Les auteurs de ce temps
appellent toujours ainsi les Génois. Je n'emploierai désormais que cette
dernière dénomination, l'autre étant aujourd'hui exclusivement consacrée
aux habitans de Genève.] Enfin, de Cloge je me rendis à Venise, qui en est
distante de vingt-cinq milles.
Venise, grande et belle ville, ancienne et marchande, est bâtie au milieu
de la mer. Ses divers quartiers, séparés par les eaux, forment des iles; de
sorte qu'on ne peut aller de l'une à l'autre qu'en bateau.
On y posséde le corps de sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin,
ainsi que plusieurs autres que j'ai vus, et spècialement plusieurs des
Innocens, qui sont entiers. Ceux-ci se trouvent dans une ile qu'on appelle
Réaut (Realto), ile renommée par ses fabriques de verre.
Le gouvernement de Venise est sage. Nul ne peut être membre du conseil ou y
posséder quelque emploi s'il n'est noble et né dans la ville. Il y a un duc
qui sans cesse, pendant le jour, est tenu d'avoir avec lui six des anciens
du conseil les plus remarquables. Quand il meurt, on lui donne pour
successeur celui qui a montré le plus de sagesse et le plus de zèle pour le
bien commun.
Le 8 Mai je m'embarquai, pour accomplir mon voyage, sur une galée (galère)
avec quelques autres pélerins. Elle côtoya l'Esclavonie, et relâcha
successivement à Pole (Pola), Azarre (Zara), Sébénich (Sebenico) et Corfo
(Corfou).
Pola me parut avoir été autrefois une grande et forte ville. Elle a un
très-beau port. On voit à Zara le corps de ce saint Siméon à qui N. S. fut
présenté dans le temple. Elle est entourée de trois côtés par la mer, et
son port, également beau, est fermé d'une chaîne de fer. Sebenico
appartient aux Vénitiens, ainsi que l'île et la ville de Corfou, qui, avec
un très-beau port, a encore deux châteaux.
De Corfou nous vînmes à Modon, bonne et belle ville de Morée, qu'ils
possèdent aussi; à Candie, ile très-fertile, dont les habitans sont
excellens marins et où la seigneurie de Venise nomme un gouverneur qui
porte le titre de duc, mais qui ne reste en place que trois ans; à Rhodes,
où je n'eus que le temps de voir la ville; à Baffe, ville ruinée de l'ile
de Cypre; enfin à Jaffe, en la sainte terre de permission.
C'est à Jaffa, que commencent les pardons de ladite sainte terre. Jadis
elle appartint aux chrétiens, et alors elle étoit forte; maintenant elle
est entièrement détruite, et n'a plus que quelques cahuttes en roseaux, où
les pélerins se retirent pour se défendre de la chaleur du soleil. La mer
entre dans la ville et forme un mauvais havre peu profond, où il est
dangereux de rester, parce qu'on peut être jeté à la côte par un coup de
vent. Elle a deux sources d'eau douce, dont l'une est couverte des eaux de
mer quand le vent de Ponent souffle un peu fort. Dès qu'il débarque au port
quelques pélerins, aussitôt des truchemens et autres officiers du soudan
[Footnote: C'est du Soudan d'Egypte, qu'il s'agit ici. C'étoit à lui
qu'obéissoient alors la Palestine et la Syrie. Il en sera souvent mention
dans le cours du voyage.] viennent pour s'assurer de leur nombre, pour leur
servir de guides, et recevoir en son nom le tribut d'usage.
Rames (Ramlé), où nous nous rendimes de Jaffe, est une ville sans
murailles, mais bonne et marchande, sise dans un canton agréable et
fertile. Nous allâmes dans le voisinage visiter ung village où monseigneur
saint Georg fu martirié; et de retour à Rames, nous reprimes notre route,
et arrivâmes en deux jours en la sainte cité de Jhérusalem, où nostre
Seigneur Jhésu Crist reçut mort et passion pour nous.
Après y avoir fait les pélerinages qui sont d'usage pour les pélerins, nous
fîmes ceux de la montagne où Jésus jeûna quarante jours; du Jourdain, où il
fut baptisé; de l'église de Saint-Jean, qui est près du fleuve; de celle de
Sainte-Marie-Madelaine et de Sainte-Marthe, où notre Seigneur ressuscita le
Ladre (Lazare); de Bethléem, où il prit naissance; du lieu où naquit
Saint-Jean-Baptiste; de la maison de Zacharie; enfin de Sainte-Croix, où
crût l'arbre de la vraie croix: après quoi nous revînmes à Jérusalem.
Il y a dans Bethléem des cordeliers qui ont une église où ils font le
service divin; mais ils sont dans une grande sujétion des Sarrasins. La
ville n'a pour habitans, que des Sarrasins et quelques chrétiens de la
ceinture. [Footnote: L'an 235 de l'hégire, 856 de l'ère chrétienne, le
calife Motouakkek astreignit les chrétiens et les Juifs à porter une large
ceinture de cuir, et aujourd'hui encore ils la portent dans l'Orient. Mais
depuis cette époque les chrétiens d'Asie, et spécialement ceux de Syrie,
qui sont presque tous Nestoriens ou Jacobites, furent nommés chrétiens de
la ceinture.]
Au lieu de la naissance de sainte Jean Baptiste, on montre une roche qui,
pendant qu'Hérode persécutoit les innocens, s'ouvrît miraculeusement en
deux. Sainte Elisabeth y cacha son fils; aussitôt elle se ferma, et
l'enfant y resta, dit-on, deux jours entiers.
Jérusalem est dans un fort pays des montagnes, et c'est encore aujourd'hui
une ville assez considérable, quoiqu'elle paroisse l'avoir été autrefois
bien davantage. Elle est sous la domination du soudan; ce qui doit faire
honte et douleur à la chrétienté. Il n'y a de chrétiens Francs que deux
cordeliers qui habitent au Saint-Sépulcre, encore y sont ils bien vexés des
Sarrasins; et je puis en parler avec connoissance de cause, moi qui pendant
deux mois en ai été le témoin.
Dans l'église du Sépulcre se trouvent aussi d'autres sortes de chrétiens:
Jacobites, Erménins (Arméniens), Abécins (Abyssins), de la terre du prêtre
Jehan, et chrétiens de la ceinture; mais de tous ce sont les Francs qui
éprouvent la sujétion la plus dure.
Après tous ces pélerinages accomplis, nous en entreprîmes un autre
également d'usage, celui de Sainte-Catherine au mont Sinaï; et pour
celui-ci nous nous réunîmes dix pélerins: messire André de Thoulongeon,
messire Michel de Ligne, [Footnote: On sait que le nom de messire ou de
monseigneur étoit un titre qu'on donnoit aux chevaliers.] Guillaume de
Ligne son frère, Sanson de Lalaing, Pierre de Vaudrey, Godefroi de Thoisi,
Humbert Buffart, Jean de la Roe, Simonnet (le nom de la famile est en
blanc), et moi. [Footnote: Ces noms, dont le cinq premiers sont ceux de
grands seigneurs des états du duc de Bourgogne, attestent que plusieurs
personnes de la cour du duc s'étoient réunies pour le voyage d'outremer, et
ce sont probablement celles qui s'embarquèrent à Venise avec notre auteur,
quoique jusquà présent il ne les ait pas nommées. Toulongeon, cette même
année 1432, fut créé chevalier de la toison d'or; mais il ne reçut pas
l'ordre, parce qu'il étoit pélerin et qu'il mourut en route.]
Pour l'instruction de ceux qui, comme moi, voudroient l'entreprendre, je
dirai que l'usage est de traiter avec le grand trucheman de Jérusalem; que
celui-ci commence par percevoir un droit pour le soudan et un autre pour
lui, et qu'alors il envoie prévenir le trucheman de Gaza, qui à son tour
traite du passage avec les Arabes du désert. Ces Arabes jouissent du droit
de conduire les pélerins; et comme ils ne sont pas toujours fort soumis au
soudan, on est obligé de se servir de leurs chameaux, qu'ils louent à deux
ducats par bête.
Le Sarrasin qui remplissoit alors l'emploi de grand trucheman se nommoit
Nanchardin. Quand il eut reçu la réponse des Arabes, il nous assembla
devant la chapelle qui est à l'entrée et à la gauche de l'église de Saint
Sépulcre. Là il prit par écrit nos âges, noms, surnoms et signalemens
très-détaillés, et en envoya le double au grand trucheman du Caire. Ces
précautions ont lieu pour la sûreté des voyageurs, afin que les Arabes ne
puissent en retenir aucun; mais je suis persuadé qu'il y entre aussi de la
méfiance, et qu'on craint quelque échange ou quelque substitution qui fasse
perdre le tribut.
Prêts à partir, nous achetames du vin pour la route, et fîmes notre
provision de vivre, excepté celle de biscuit, parce que nous devions en
trouver à Gaza. Nanchardin nous fournit, pour notre monture et pour porter
nos provisions, des anes et des mulets. Il nous donna un trucheman
particulier, nommé Sadalva, et nous partîmes.
Le premier lieu par lequel nous passâmes est un village, jadis beaucoup
plus considérable et maintenant habité par des chrétiens de la ceinture,
qui cultivent des vignes. Le second est une ville appellée Saint-Abraham;
et située dans la vallée d'Hebron, où Notre Seigneur forma premièrement
Adam, notre premier père. Là sont inhumés ensemble Abraham, Isaac et Jacob,
avec leurs femmes. Mais ce tombeau est aujourd'hui enfermé dans une mosquée
de Sarrasins. Nous desirions fort d'y entrer, et nous avançâmes même
jusqu'à la porte; mais nos guides et notre trucheman nous dirent qu'ils
n'oseroient nous y introduire de jour, à cause des risques qu'ils
courroient, et que tout chrétien qui pénètre dans une mosquée est, mis à
mort, à moins qu'il ne renonce à sa foi.
Après la vallée d'Hébron nous en traversâmes une autre fort grande, près de
laquelle on montre la montagne où saint Jean Baptiste fit sa pénitence. De
là nous vînmes en pays désert loger dans une de ces maisons que la charité
a fait bâtir pour les voyageurs, et qu'on appelle kan, et du kan nous nous
rendîmes à Gaza.
Gaza, située dans un beau pays, près de la mer et à l'entrée du désert, est
une forte ville, quoique sans fermeture aucune. On prétend quelle appartint
jadis au fort Sanson. On y montre encore son palais, ainsi que les colonnes
de celui qu'il abbattit; mais je n'oserois garantir que ce sont les mêmes.
Souvent les pélerins y sont traités durement, et nous en aurions fait
l'épreuve sans le seigneur (le gouverneur), homme d'environ soixante ans et
né Chercais (Circassien), qui reçut nos plaintes et nous rendit justice.
Trois fois nous fûmes obligés de parôitre devant lui: l'une à raison de nos
épées que nous portions; les deux autres pour des querelles que nous
cherchoient les Moucres Sarrasins du pays.
Plusieurs de nous vouloient acheter des ânes, parce que le chameau a un
branle très-dur qui fatigue extrêmement quand on n'y est pas accoutumé. Un
âne à Gaza se vendoit deux ducats; et les Moucres vouloient, non seulement
nous empêcher d'en acheter, mais nous forcer d'en louer des leurs, et de
les louer cinq ducats chacun jusqu'à Sainte Catherine. Le procès fut porté
devant le seigneur. Pour moi, qui jusque-là n'avoîs point cessé de monter
un chameau, et qui me proposois de ne point changer, je leur demandai de
m'apprendre comment je pourrois monter un chameau et un âne tout à la fois.
Le seigneur prononça en notre faveur, et il décida que nous ne serions
obligés de louer des ânes aux Moucres qu'autant que cela nous conviendroit.
Nous achetâmes les nouvelles provisions qui nous étoient nécessaires pour
continuer notre voyage; mais, la veille de notre départ, quatre d'entre
nous tombèrent malades, et ils retournèrent à Jérusalem. Moi, je partis
avec les cinq autres, et nous vînmes à un village situé à l'entré du
désert, et le seul qu'on trouve depuis, Gaza jusqu'à Sainte Catherine. Là
messire Sanson de Lalaing nous quitta et s'en retourna aussi; de sort que
je restai dans la compagnie de messire André (de Toulongeon), Pierre de
Vaudrei, Godefroi (de Toisi) et Jean de la Roe.
Nous voyageâmes ainsi deux journées dans le désert, sans y rien voir
absolument qui mérite d'être raconté. Seulement un matin, avant le lever du
soleil, j'aperçus courir un animal à quatre pattes, long de trois pieds
environ, et qui n'avoit guère en hauteur plus qu'une palme. A sa vue nos
Arabes s'enfuirent, et la bête alla se cacher dans une broussaille qui se
trouvoit là. Messire André et Pierre de Vaudrey mirent pied à terre, et
coururent à elle l'épée en main. Elle se mit à crier comme un chat qui voit
approcher un chien. Pierre de Vaudrey la frappa sur le dos de la pointe dé
son épée; mais il ne lui fit aucun mal, parce qu'elle est couverte de
grosses écailles, comme un esturgeon. Elle s'élança sur messire André, qui
d'un coup de la sienne lui coupa la cou en partie, la tourna sur le dos,
les pieds en l'air, et la tua. Elle avoit la tête d'un fort lièvre, les
pieds comme les mains d'un petit enfant, et une assez longue queue,
semblable à celle des gros verdereaux (lézards verts). Nos Arabes et notre
trucheman nous dirent qu'elle étoit fort dangereuse. [Footnote: D'après la
description vague que donne ici la Brocquière, il paroît que l'animal dont
il parle est le grand lézard appelé monitor, parce qu'on prétend qu'il
avertit da l'approche du crocodile. Quant à la terreur qu'en avoient les
Arabes, elle n'étoit point fondée.]
A la fin de la seconde journée je fus saisi d'une fièvre ardente, si forte
qu'il me fut impossible d'aller plus loin. Mes quatre compagnons, bien
désolés de mon accident, me firent monter un âne, et me recommandèrent à un
de nos Arabes, qu'ils chargèrent de me reconduire à Gaza, s'il étoit
possible.
Cet homme eut beaucoup soin de moi; ce qui ne leur est point ordinaire
vis-à-vis des chrétiens. Il me tint fidèle compagnie, et me mena le soir
passer la nuit dans un de leurs camps, qui pouvoit avoir quatre-vingts et
quelques tentes, rangées en forme de rues. Ces tentes sont faites avec deux
fourches qu'on plante en terre par leur gros bout à une certaine distance
l'une de l'autre. Sur les deux fourches est posée en traverse une perche et
sur la perche une grosse couverture en laine ou en gros poil.
Quand j'arrivai, quatre ou cinq Arabes de la connoissance du mien vinrent
au devant de nous. Ils me descendirent de mon âne, me firent coucher sur un
matelas que je portois, et là, me traitant à leur guise, ils me pétirent et
me pincèrent tant avec les [Footnote: C'est ce que nous appelons masser.
Cette méthode est employée dans beaucoup de contrées de l'Orient pour
certaines maladies.] mains que, de fatigue et de lassitude, je m'endormis
et reposai six heures.
Pendant tout ce temps aucun d'eux ne me fit le moindre déplaisir, et ils ne
me prirent rien. Ce leur étoit cependant chose bien aisée; et je devois
d'ailleurs les tenter, puisque je portois sur moi deux cents ducats, et que
j'avois deux chameaux chargés de provisions et de vin.
Je me remis en route avant le jour pour regagner Gaza: mais quand j'y
arrivai je ne retrouvai plus ni mes quatre compagnons, ni même messire
Sanson de Lalaing. Tous cinq étoient retournés à Jérusalem, et ils avoient
emmené avec eux le truceman. Heureusement je trouvai un Juif Sicilien de
qui je pus me faire entendre. Il fit venir près de moi un vieux Samaritain
qui, par un remède qu'il me donna, appaisa la grande ardeur que j'endurois.
Deux jours après, me sentant un peu mieux, je partis dans la compagnie d'un
Maure. Il me mena par le chemin de la marine (de là côte.) Nous passâmes
près d'Esclavonie (Ascalon), et vînmes, à travers un pays toujours agréable
et fertile, à Ramlé, d'où je repris le chemin de Jérusalem.
La première journée, je rencontrai sur ma route l'amiral (commandant) de
cette ville. Il revenoit d'un pélerinage avec une troupe de cinquante
cavaliers et de cent chameaux, montés presque tous par des femmes et des
enfans qui l'avoient accompagné au lieu de sa dévotion. Je passai la nuit
avec eux; et, le lendemain, de retour a Jérusalem, j'allai loger chez les
cordeliers, à l'église du mont de Sion, où je retrouvai mes cinq camarades.
En arrivant je me mis au lit pour me faire traiter de ma maladie, et je ne
fus guéri et en état de partir que le 19 d'Août. Mais pendant ma
convalescence je me rappelai que plusieurs fois j'avois entendu différentes
personnes dire qu'il étoit impossible à un chrétien de revenir par terre de
Jérusalem en France. Je n'oserois pas même, aujourd'hui que j'ai fait le
voyage, assurer qu'il est sûr. Cependant il me sembla qu'il n'y a rien
qu'un homme ne puisse entreprendre quand il est assez bien constitué pour
supporter la fatigue, et qu'il possède argent et santé. Au reste, ce n'est
point par jactance que je dis cela; mais, avec l'aide de Dieu et de sa
glorieuse mère, qui jamais ne manque d'assister ceux qui la prient de bon
coeur, je résolus de tenter l'aventure.
Je me tus néanmoins pour le moment sur mon projet, et ne m'en ouvris pas
même à mes compagnons. D'ailleurs je voulois, avant de l'entreprendre,
faire encore quelques autres pélerinages, et spécialement ceux de Nazareth
et du mont Thabor. J'allai donc prévenir de mon dessein Nanchardin, grand
trucheman du soudan à Jérusalem, et il me donna pour mon voyage un
trucheman particulier. Je comptois commerce par celui du Thabor, et déjà
tout étoit arrangé; mais quand je fus au moment de partir, le gardien chez
qui je logeois m'en détourna, et s'y opposa même de toutes ses forces. Le
trucheman, de son coté, s'y refusa, et il m'annonça que je ne trouverois
dans les circonstances personne pour m'accompagner, parce qu'il nous
faudroit passer sur le territoire de villes qui étoient en guerre, et que
tout récemment un Vénitien et son trucheman y avoient été assassinés.
Je me restreignis done au second pélerinage, et messire Sanson de Lalaing
voulut m'y accompagner, ainsi que Humbert. Nous laissames au mont de Sion
messire Michel de Ligne, qui étoit malade. Son frère Guillaume resta près
de lui avec an serviteur pour le garder. Nous autres nous partimes le jour
de la mi-août, et notre intention étoit de nous rendre à Jaffa par Ramlé,
et de Jaffa à Nazareth; mais avant de me mettre en route, j'allai au
tombeau de Notre Dame implorer sa protection pour mon grand voyage.
J'entendis aux cordeliers le service divin, et je vis là des gens qui se
disent chrétiens, desquels il y en a de bien estranges, selon nostre
manière.
Le gardien de Jérusalem nous fit l'amitié de nous accompngner jusqu'à
Jaffa, avec un frère cordelier du couvent de Beaune. La ils nous
quittèrent, et nous prîmes une barque de Maures qui nous conduisit au port
d'Acre.
Ce port est beau, profond et bien fermé. La ville elle-même paroît avoir
été grande et forte; mais il n'y subsiste plus maintenant que trois cent
maisons situées à l'une de ses extrémités, et assez loin de la marine.
Quant à notre pélerinage, nous ne pûmes l'accomplir. Des marchands
Vénitiens que nous consultames nous en détournèrent, et nous primes le
parti d'y renoncer. Il nous apprirent en même temps qu'on attendoit à Barut
une galére de Narbonne. Mes camarades voulurent en profiter pour retourner
en France, eten conséquence nous prîmes le chemin de cette ville.
Nous vîmes en route Sur, ville fermée et qui a un bon port, puis Saïette
(Séyde), autre port de mer assez bon. [Footnote: Sur est l'ancienne Tyr;
Saiette, l'ancienne Sidon; Barut, l'ancienne Bérite.] Pour Barut, elle a
été plus considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais son port est beau
encore, profond et sûr pour les vaisseaux. On voit à l'une de ses pointes
les restes d'un chateau fort qu'elle avoit autrefois, et qui est détruit.
[Footnote: Les notions que nous donne ici la Brocquière sont intéressantes
pour la géographie. Elles prouvent que tous ces ports de Syrie, jadis si
commerçans et si fameux, aujourd'hui si dégradés et si complétement
inutiles, étoient de son temps propres encore la plupart au commerce.]
Moi qui n'étois occupé que de mon grand voyage, j'employai mon séjour dans
cette ville à prendre sur cet objet des renseignemens et j'ai m'adressai
pour cela à un marchand Génois nommé Jacques Pervézin. Il me conseilla
d'aller à Damas; m'assura que j'y trouverois des marchands Vénitiens,
Catalans, Florentins, Génois et autres, qui pourroient me guider par leurs
conseils, et me donna même, pour un de ses compatriotes appelé Ottobon
Escot, une lettre de recommendation.
Résolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai à messire
Sanson d'aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il
accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre.
J'ai déja dit qu'en Syrie les moucres sont des gens dont le métier est de
conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.
Au sortir de Barut nous eûmes à traverser de hautes montagnes jusqu'à une
longue plaine appelée vallée de Noë, parce que Noë, dit-on, y batit son
arche. La vallée a tout au plus une lieue de large; mais elle est agréable
et fertile, arrosée par deux rivières et peuplée d'Arabes.
Jusqu'à Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles
on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je préviens ceux qui,
comme moi, auront à les traverser, de songer à se bien munir pour la nuit;
car de ma vie je n'ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause
la chute de la rosée; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la
chaleur a été grande pendant le jour, plus la rosée est abondante et la
nuit froide.
II y a deux journées de Barut à Damas.
Par toute la Syrie les Mahométans ont établi pour les chrétiens une coutume
particulière qui ne leur permet point d'aller à cheval dans les villes.
Aucun d'eux, s'il est connu pour tel, ne l'oseroit, et en conséquence notre
moucre, avant d'entrer, nous fit mettre pied à terre, messire Sanson et
moi.
A peine étions nous entrés qu'une douzaine de Sarrasins s'approcha pour
nous regarder. Je portois un grand chapeau de feutre, qui n'est point
d'usage dans le pays. Un d'eux vint le frapper par dessous d'un coup de
baton, et il me le jeta par terre. J'avoue que mon premier mouvement fut de
lever le poing sur lui. Mais le moucre, se jetant entre nous deux, me
poussa en arrière, et ce fut pour moi un vrai bonheur; car en un instant
trente ou quarante autres personnes accoururent, et, si j'avois frappé, je
ne sais ce que nous serions devenus.