Ce manuscrit, auquel son écriture, sa conservation, ses miniatures, et le

beaux choix de son vélin donnent déjà beaucoup de prix, me paroît en

acquérir d'avantage encore sous un autre aspect, en ce qu'il est composé,

selon moi, des traités originaux présentés par leurs auteurs à

Philippe-le-Bon, ou de l'exemplaire, commandé par lui à l'un de ses

copistes sur l'autographe des auteurs, pour être placé dans sa

bibliothèque.

Je crois voir la preuve de cette assertion non seulement dans la beauté du

manuscrit, et dans l'écusson du prince, qui s'y trouve armorié en quatre

endroits, et deux foix avec sa devise <i>Aultre n'aray</i>; mais encore

dans la vignette d'un des deux frontispices, ainsi que dans la miniature de

l'autre.

Cette vignette, qui est en tête du volume, représente Miélot à genoux,

faisant l'offrande de son livre au duc, lequel est assis et entouré de

plusieurs courtisans, dont trois portent, comme lui, le collier de la

Toison.

Dans la miniature qui précède le Voyage, on voit la Brocquière faire de la

même manière son offrande. Il est en costume Sarrasin, ainsi qu'il a été

dit ci-dessus, et il a auprès de lui son cheval, dont j'ai parlé.

Quant à ce duc Philippe qu'on surnomma le Bon, ce n'est point ici le lieu

d'examiner s'il mérita bien véritablement ce titre glorieux, et si

l'histoire n'auroit pas à lui faire des reproches de plus d'un genre. Mais,

comme littérateur, je ne puis m'empêcher de remarquer ici, à l'honneur de

sa mémoire, que les lettres au moins lui doivent de la reconnoissance; que

c'est un des princes qui, depuis Charlemagne jusqu'à François I'er, ait le

plus fait pour elles; qu'au quinzième siècle il fut dans les deux

Bourgognes, et dans la Belgique sur-tout, ce qu'au quatorzième Charles V.

avoit été en France; que comme Charles, il se créa une bibliothèque,

ordonna des traductions et des compositions d'ouvrages, encouragea les

savans, les dessinateurs, les copistes habile; enfin qu'il rendit peut-être

aux sciences plus de services réels que Charles, parce qu'il fut moins

superstitieux.

Je donnerai, dans l'Histoire de la littérature Française, à laquelle je

travaille, des détails sur ces différens faits. J'en ai trouvé des preuves

multipliées dans les manuscrits, qui de la Belgique ont passé à la

Bibliothèque nationale, ou, pour parler plus exactement, dans les

manuscrits de la bibliothèque de Bruxelles, qui faisoient une des portions

les plus considérables de cet envoi.

Cette bibliothèque, pour sa partie Française, qui est spécialement confiée

à ma surveillance, et qu'à ce titre j'ai parcourue presque en entier, étoit

composée de plusieurs fonds particuliers, dont les principaux sont:

1°. Un certain nombre de manuscrits qui précédemment avoient formé la

bibliothèque de Charles V, celle de Charles VI, celle de Jean, duc de

Berri, frère de Charles V, et qui pendant les troubles du royaume sous

Charles VI, et dans les commencemens du règne de son fils, furent pillés et

enlevés par les ducs de Bourgogne. Ceux de Jean sont reconnoissables à sa

signature, apposée par lui à la dernière page du volume et quelquefois en

plusieurs autres endroits. On reconnoit ceux de deux rois à l'écu de France

blasonné qu'on y a peint, à leurs épitres dédicatoires, à leurs vignettes,

qui représentent l'offrande du livre fait au monarque, et le monarque

revêtu du manteau royal. Il en est d'autres, provenus de ces deux dépots,

sur l'enlèvement desquels je ne puis alléguer des preuves aussi

authentiques, parce que dans le nombre il s'en trouvoit beaucoup qui

n'étoient point ornés de miniatures, ou qui n'avoient point été offerts au

roi, et qui par conséquent ne peuvent offrir les mêmes signalemens que les

premiers; mais j'aurois, pour avancer que ceux-là ont été pris également,

tant de probabilités, tant de conjectures vraisemblables, qu'elles

équivalent pour moi à une preuve positive.

2°. Les manuscrits qui appartinrent légitimement aux ducs de Bourgogne,

c'est-à-dire qui furent, ou acquis par eux, ou dédiés et présentés à eux,

ou commandés par eux, soit comme ouvrages, soit comme simples copies. Dans

la classe des dédiés, le très-grand nombre l'a été à Philippe-le-Bon; dans

celle des faits par ordre, presque tous furent ordonnés par lui: et c'est

là qu'on voit, comme je l'ai dit plus haut, l'obligation qui lui ont les

lettres et tout ce qu'il fit pour elles.

3°. Les manuscrits qui, après avoir appartenu à des particuliers, ou à de

grands seigneurs des estats de Bourgogne, ont passé en différens temps et

d'une manière quelconque dans la bibliothèque de Bruxelles. Parmi ceux-ci

l'on doit distinguer specialenient ceux de Charles de Croy, comte de

Chimay, parrain de Charles-Quint, chevalier de la toison, fait en 1486

prince de Chimay par Maximilien. Les siens sont assez nombreux, et ils

portent pour signe distinctif ses armoiries et sa signature, apposé par

lui-même.

De tout ceci il résulte, quant au mérite de la collection Française de

Bruxelles, qu'elle ne doit guère offrir que des manuscrits modernes. J'en

ai effectivement peu vu qui soient précieux par leur ancienneté, leur

rareté, la nature de l'ouvrage; mais beaucoup sont curieux par leur

écriture, leur conservation, et spécialement par leurs miniatures; et ces

miniatures seront un objet intéressant pour les personnes qui, comme moi,

entreprendont l'histoire des arts dans les bas siècles. Elles leur

prouveront qu'en Belgique l'état florissant de certaines manufactures y

avôit fort avancé l'art de la peinture et du dessin. Mais je reviens aux

trois traités de notre volume.

Je ne dirai qu'un mot sur la description de la Palestine par Brochard,

parce que l'original Latin ayant, été imprimé elle est connue, et que

Miélot, dans le préambule de sa traduction, assure, ce dont je me suis

convaincu, n'y avoir adjousté rien de sien. Brochard, de son côté, proteste

de son exactitude. Non seulement il a demeuré vingt-quatre ans dans le

pays, mais il l'a traversé dans son double diamètre du nord au sud, depuis

le pied de Liban jusqu'à Bersabée; et du couchant au levant, depuis la

Mediterranée jusqu'à la mer Morte. Enfin il ne décrit rien qu'il n'ait,

pour me servir des termes de son traducteur, veu corporellement, lui,

estant en iceulx lieux.

La traduction commence au folio 76 de notre volume, et elle porte pour

titre: Le livre de la description de la Terre-Saincte, fait en l'onneur et

loenge de Dieu, et completé jadis, l'an M.III'e.XXXII, par frère Brochard,

l'Aleman, de l'ordre des Preescheurs.

Son second ouvrage étant inédit, j'en parlerai plus au long, mais

uniquement d'après la traduction de Miélot.

Le volume est composé de deux parties, et porte pour titre, Advis directif

(conseils de marche et de direction) pour faire le passage d'oultremer.

On a pour ce passage, dit Brochard, deux voies différentes, la terre et la

mer; et il conseille au roi de les employer toutes les deux à la fois, la

première pour l'armée, la seconde pour le transport des vivres, tentes,

machines, et munitions de guerre, ainsi que pour les personnes qui sont

accoutumées à la mer.

Celle-ci exigera dix à douze galères, qu'on pourra, par des négociations et

des arrangemens, obtenir des Génois et des Vénitiens. Les derniers

possèdent Candie, Négrepont et autres îles, terres, ou places importantes.

Les Génois ont Péra, près de Constantinople, et Caffa, dans la Tartarie.

D'ailleurs les deux nations connoissent bien les vents et les mers d'Asie,

de même que la langue, les îles, côtes et ports du pays.

Si l'on choisit la voie de mer, on aura le choix de s'embarquer, soit à

Aigues-Mortes soit à Marseille ou à Nice: puis on relâchera en Cypre, comme

fit Saint Louis. Mais la mer et le séjour des vaisseaux ont de nombreux

inconvéniens, et il en résulte de fâcheuses maladies pour les hommes et

pour les chevaux. D'ailleurs on dépend des vents: sans cesse on est réduit

à craindre les tempêtes et le changement de climat. Souvent même, lorsqu'on

ne comptoit faire qu'une relâche, on se voit forcé de séjourner. Ajoutez à

ces dangers les vins de Cypre, qui de'leur nature sont trop ardents. Si

vous y mettez de l'eau, ils perdent toute leur saveur; si vous n'en mettez

point, ils attaquent le cerveau et brûlent les entrailles. Quand Saint

Louis hiverna dans l'île, l'armée y éprouva tous ces inconvéniens. Il y

mourut deux cens et cinquante, que contes, que barons, que chevaliers, des

plus noble qu'il eust en son ost.

Il est un autre passage composé de mer et de terre, et celui-ci offre deux

routes; l'une, par l'Afrique, l'autre par l'Italie.

La voie d'Afrique est extrêmement difficile, à raison des châteaux

fortifiés qu'on y rencontrera, du manque de vivres auquel on sera exposé,

de la traversée des déserts et de l'Egypte qu'il faudra franchir. Le chemin

d'ailleurs est immense par sa longueur. Si l'on part du détroit de

Gibraltar, on aura, pour arriver à deux petites journées de Jérusalem, 2500

milles à parcourir; si l'on part de Tunis, on en aura 2400. Conclusion: la

voie d'Afrique est impracticable, il faut y renoncer.

Celle d'Italie présente trois chemins divers. L'un par Aquilée, par

l'Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie (Servie) et Thessalonique

(Salonique), la plus grande cité de Macédoine, laquelle n'est qu'à huit

petites journées de Constantinople. C'est la route que suivoient les

Romains quand ils alloient porter la guerre en Orient. Ces contrées sont

fertiles; mais le pays est habité de gens non obeïssans à l'église de Rome.

Et quant est de leur vaillance et hardiesse à résister, je n'en fais nulle

mention, néant plus que de femmes.

Le second est par la Pouille. On s'embarqueroit à Brandis (Brindes), pour

débarquer à Duras (Durazzo) qui est à monseigneur le prince de Tarente.

Puis on avanceroit par l'Albanie, par Blaque et Thessalonique.

La troisième traverse également la Pouille: mais il passe par Ydronte

(Otrante), Curpho (Corfou) qui est à mondit seigneur de Tarente, Desponte,

Blaque, Thessalonique. C'est celui qu'à la première croisade prirent

Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Normandie; Hugues, frère du roi

Philippe I'er, et Tancrède, prince de Tarente.

Après avoir parlé du passage par mer et du passage composé de terre et de

mer, Brochard examine celui qui auroit lieu entièrement par terre.

Ce dernier traverse l'Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce fut celui

qu'à la même première expédition suivit une grande partie de l'àrmée de

France et d'Allemagne, sous la conduite de Pierre l'hermite, et c'est celui

que l'auteur conseille au roi.

Mais quand on est en Hongrie on a deux routes à choisir: l'une par la

Bulgarie, l'autre par l'Esclavonie, qui fait partie du royaume de Rassie.

Godefroi de Bouillon, ses deux frères, et Baudouin, comte de Mons, prirent

la première. Raimond, comte de Saint-Gilles, et Audemare, évêque du Puy et

légat du Saint-Siège, prirent la seconde, quoique quelques auteurs

prétendent qu'ils suivirent celle d'Aquilée et de Dalmatie.

Si le roi adoptoit ce passage par terre, l'armée, arrivée en Hongrie,

pourrait se diviser en deux; et alors, pour la plus grande commodité des

vivres, chacune des deux parties suivroit un des deux chemins; savoir,

l'une, celui de là Bulgarie; l'autre, celui de l'Esclavonie. Le roi

prendroit la première route, comme la plus courte. Quant aux Languedociens

et Provençaux, qui sont voisins de l'Italie, il leur seroit permis d'aller

par Brindes et Otrante. Leur rendezvous seroit à Thessalonique, où ils

trouveroint le corps d'armée, qui auroit pris par Aquilée.

A ces renseignemens sur les avantages et les inconvéniens des des divers

passages, le dominicain en ajoute quelques autres sur les princes par les

états desquels il faudra passer, et sur les ressources que fourniront ces

états.

La Rassie est un pays fertile, dit il; elle a en activité cinq mines d'or,

cinq d'argent, et plusieurs autres qui portent or et argent. Il ne faudroit

pour la conquête de cette contrée que mille chevaliers et six mille hommes

d'infanterie. Ce seroit un joyel (joyau) gracieux et plaisant à acquérir.

L'auteur veut qu'on ne fasse aucun traité d'alliance ni avec ce roi ni même

avec l'empereur Grec; et, pour mieux motiver sont assertion, il rapporte

quelques détails sur le personnel de ces princes, et principalement sur le

premier, qu'il dit être un usurpateur.

Quant à l'autre, il demande non seulement qu'on ne fasse avec lui ni paix

ni trève, mais encore qu'on lui déclare la guerre. En conséquence il donne

des moyens pour assiéger Constantinople, Andrinople et Thessalonique. Et

comme, d'après ce qui es-arrivé, il ne doute nullement de ce qui doit

arriver encore, c'est-à dire de la prise de Constantinople, il propose

divers réglemens pour gouverner l'empire d'Orient quand on l'aura conquis

une seconde fois, et pour le ramener à la religion Romaine.

Il termine ses avis directifs par avertir les croisés de se mettre en garde

contre la prefidie des Grecs, ainsi que contre les Syriens, les Hassassins

et autres habitans de l'Asie. Il leur détaille une partie des piéges qu'on

leur tendra, et leur enseigne à s'en garantir.

Brochard, dans sa première partie, a conduit par terre jusqu'à

Constantinople l'ost de Nostre Seigneur, et il lui a fait prendre cette

ville. Dans la seconde il lui fait passer le détroit et le mène en Asie. Au

reste il connoissoit très-bien ces contrées; et indépendamment de ses

vingt-quatre ans de séjour dans la Palestine, il avoit parcouru encore

l'Arménie, la Perse, l'empire Grec, etc.

Selon lui, ce qui, dans les croisades précédentes, avoit fait échouer les

rois de France et d'Angleterre, c'est que mal adroitement on attaquoit à la

fois et les Turcs et le soudan d'Egypte. Il propose de n'attaquer que les

premiers, et de n'avoir affaire qu'à eux seuls.

Pour le faire avec succès il donne des renseigemens sur la Turquie, nommée

Anachély (Anotolie) par les Grecs; sur la manière de tirer par mer des

vivres pour l'armée; sur l'espoir bien fondé de réussir contre un peuple

nécessairement abandonné de Dieu, parce que sa malice est accomplie; contre

un peuple qui intérieurement est affoibli par des guerres intestines et par

le manque de chefs; dont la cavalerie est composée d'esclaves; qui, avec

peu de courage et d'industrie n'a que des chevaux petits et foibles, de

mauvaises armes, des arcs Turquois et des haubergeons de cuir qu'on

pourrait appeler des cuirasses [Footnote: Le haubert et le haubergeon

(sorte de haubert plus léger et moins lourd) étoient une sorte de chemise

en mailles de fer, laquelle descendoit jusqu'à micuisse. Les haubergeons

Turcs, au contraire, étoient si courts qu'on pouvoit selon l'auteur, les

qualifier du nom de cuirasses.]; contre un peuple enfin qui ne combat qu'en

fuyant, et qui, après les Grecs et les Babyloniens, est le plus vil de tout

Orient, en fais d'armes.

L'auteur déclare en finissant que dans tout cet Orient il n'est presque

aucune nation qu'il n'ait veue aller en bataille, et que la seule puissance

de France, sans nuls aydes quelsconques, peut défaire, non seulement les

Turcs et les Egyptiens [Footnote: Les Turcs et les Egyptiens! frère

Brochard, vous oubliez Louise-le-Jeune et saint Louis.], mais encore les

Tartres (Tatars) fors (excepté) les Indiens, les Arabes, et les Persains.

La collection de Bruxelles contient un autre exemplaire de l'Advis

directif, in fol pap miniat. No. 352. Celui-ci forme un volume à part. Sa

vignette représente Brochard travaillant à son pupitre. Vient ensuite une

miniature où on le voit présentant son livre au roi: puis une autre où le

roi est en marche avec son armée pour la Terre Sainte.

J'ai également trouvé dans la même collection les deux traités Latins de

l'auteur, réunis en un seul volume in fol. pap. No. 319, couvert en basane

rouge. Le premier porte en titre: Directorium ad passagium faciendum,

editum per quemdam fratrem ordinis Predicatorum, scribentem experta et visa

potiùs quàm audita; ad serenissimum principemet dominum Philippum, regem

Francorum, anno Domini M.CCC'mo. xxxii°.

Le second est intitulé: Libellus de Terrâ Sanctâ, editus à fratre Brocardo,

Theutonico, ordinis fratrum predicatorum. A la fin de celui-ci on lit qu'il

a été écrit par Jean Reginaldi, chanoine de Cambrai. Comme l'autre est

incontestablement de la même main, je de doute nullement qu'il ne soit

aussi de Reginaldi.

Il me reste maintenant à faire connoître notre troisième ouvrage Français,

ce Voyage de la Brocquière que je publie aujourd'hui.

L'auteur étoit gentilhomme, et l'on s'en aperçoit sans peine quand il parle

de chevaux, de châteaux forts et de joutes.

Sa relation n'est qu'un itinéraire qui souvent, et surtout dans la

description du pays, et des villes, présente un peu de monotonie et des

formes peu variées; mais cet itinéraire est intéressant pour l'histoire et

la géographie du temps. Elles y trouveront des matériaux très-précieux, et

quelquefois même des tableaux et dés aperçus qui ne sont pas sans mérite.

Le voyageur est un homme d'un esprit sage et sensé, plein de jugement et de

raison. On admirera l'impartialité avec laquelle il parle des nations

infidèles qu'il a occasion de connoître, et spécialement des Turcs, dont la

bonne foi est bien supérieure, selon lui, à celle de beaucoup de chrétiens.

Il n'a guère de la superstition de son siècle que la dévotion pour les

pélerinages et les reliques; encore annonce-t-il souvent peu de foi sur

l'authenticité des reliques qu'on lui montre.

Quant aux pélerinages, on verra en le lisant combien ils étoient multipliés

en Palestine, et son livre sera pour nous un monument qui, d'une part,

constatera l'aveugle crédulité avec laquelle nos dévots occidentaux avoient

adopté ces pieuses fables; et de l'autre l'astuce criminelle des chrétiens

de Terre-Sainte, qui pour soutirer l'argent des croisés et des pélerins, et

se faire à leurs dépens un revenu, les avoient imaginées.

La Brocquière écrit en militaire, d'un style franc et loyal qui annonce de

la véracité et inspire la confiance; mais il écrit avec négligence et

abandon; de sorte que ses matières n'ont pas toujours un ordre bien

constant, et que quelquefois il commence à raconter un fait dont la suite

se trouve à la page suivante. Quoique cette confusion soit rare, je me suis

cru permis de la corriger et de rapprocher ce qui devoit être réuni et ne

l'étoit pas.

Notre manuscrit a, pour son orthographe, le défaut qu'ils ont la plupart,

c'est que, dans certains noms, elle varie souvent d'une page à l'autre, et

quelquefois même dans deux phrases qui se suivent. On me blâmeroit de

m'astreindre à ces variations d'une langue qui, alors incertaine,

aujourd'hui est fixée. Ainsi, par exemple, il écrit Auteriche, Autherice,

Austrice, Ostrice. Je n'emploierai constamment que celui d'Autriche.

Il en sera de même des noms dont l'orthographe ne varie point dans le

manuscrit, mais qui en ont aujourd'hui une différente. J'écrirai Hongrie,

Belgrade, Bulgarie, et non Honguerie, Belgrado, Vulgarie.

D'autres noms enfin ont changé en entier et ne sont plus les mêmes. Nous ne

disons plus la mer Majeure, la Dunoë; mais la mer Noire, le Danube. Quant à

ceux-ci je crois intéressant pour cela de les citer une fois. Ainsi la

première fois que dans la relation le mot Dunoë s'offrira, j'écrirai Dunoë;

mais par la suite je dirai toujours Danube et il en sera de même pour les

autres.

On m'objectera, je m'y attends, qu'il est mal de prêter à un auteur des

expressions qui n'étoient ni les siennes ni souvent même celles de son

siècle; mais, après avoir bien pesé les avantages et les inconvéniens d'une

nomenclature très-littérale, j'ai cru reconnoitre que cette exactitude

rigoureuse rendroit le texte inintelligible ou fatigant pour la plupart des

lecteurs; que si l'on veut qu'un auteur soit entendu, il faut le faire

parler comme il parleroit lui-même s'il vivoit parmi nous; enfin qu'il est

des choses que le bon sens ordonne de changer ou de supprimmer, et qu'il

seroit ridicule, par exemple, de dire, comme la Brocquière, un seigneur

hongre, pour un seigneur Hongrois; des chrétiens vulgaires, pour des

chrétiens Bulgares, etc.

* * * * *

VOYAGE DE LA BROCQUIERE.

Cy commence le voyage de Bertrandon de la Brocquière en la Terre d'Oultre

Mer l'an de grace mil quatre cens et trente deux.

Pour animer et enflammer le coeur des nobles hommes qui desirent voir le

monde;

Et par l'ordre et commandement de très-haut, très-puissant et mon

très-redouté seigneur, Philippe, par la grace de Dieu, duc de Bourgogne, de

Lothrik (Lorraine), de Brabant et de Limbourg; comte de Flandres, d'Artois

et de Bourgogne; [Footnote: La Bourgogne étoit divisée en deux parties,

duché et comté. Cette dernière, qui depuis fut connue sous le nom de

Franche-Comté, commença dès-lors à prendre ce nom; voilà pourquoi l'auteur

désigne à la fois Philippe et comme duc de Bourgogne, et comme comte de

Bourgogne.] palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Namur;

marquis du Saint-Empire; seigneur de Frise, de Salins et de Malines:

Je, Bertrandon de la Brocquière, natif du duché de Guienne, seigneur de

Vieux-Chateau, conseiller et premier écuyer tranchant de mondit

très-redouté seigneur;

D'après ce que je puis me rappeler et ce que j'avoîs consigné en abrégé

dans un petit livret en guise de mémorial, j'ai rédigé par écrit ce peu de

voyage que j'ai fait;

Afin que si quelque roi ou prince chrétien vouloit entreprendre la conquête

de Jérusalem et y conduire par terre une armée, ou si quelque noble homme

vouloit y voyager, les uns et les autre pussent connoître, depuis le duché

de Bourgogne jusqu'à Jérusalem, toutes les villes, cités, régions,

contrées, rivières, montagnes et passages du pays, ainsi que les seigneurs

auxquels ils appartiennent.

La route d'ici à la cité sainte est si connue que je ne crois pas devoir

m'arrêter à la décrire. Je passerai donc légèrement sur cet article, et ne

commencerai à m'étendre un peu que quand je parlerai de la Syrie. J'ai

parcouru ce pays entier, depuis Gazère (Gaza), qui est l'entrée de

l'Egypte, jusqu'à une journée d'Halep, ville située au nord sur la

frontière et où j'on se rend quand on veut aller en Perse.

J'avoîs résolu de faire le saint pélerinage de Jérusalem. Déterminé à

l'accomplir, je quittai, au mois de Février l'an 1432, la cour de mon

très-redoute seigneur, qui alors étoit à Gand. Après avoir traversé la

Picardie, la Champagne, la Bourgogne, j'entrai en Savoie où je passai le

Rhône, et arrivai à Chambéri par le Mont-du-Chat.

Là commence une longue suite de montagnes, dont la plus haute, nommée mont

Cénis, forme un passage dangereux dans les temps de neige. Par-tout la

route, étant couverte et cachée, il faut avoir, si l'on ne veut pas se

perdre, des guides du pays, appelés marrons. Ces gens vous recommandent de

ne faire en chemin aucune sorte de bruit qui puisse étonner la montagne,

parce qu'alors la neige s'en détache et vient très-impétueusement tomber au

bas. Le mont Cénis sépare l'Italie de la France.

Descendu de là dans le Piémont, pays beau et agréable, qui par trois côtés

est clos de hautes montagnes, je passai par Turin, où je traversai le Pô;

par Ast, qui est au duc d'Orléeans; par Alexandrie, dont la plupart des

habitans sont usuriers, dit-on; par Plaisance, qui appartient au nuc de

Milan; enfin par Bologne-la-Grasse, qui est au pape. L'empereur Sigismond

étoit dans Plaisance. Il venoit de Milan, ou il avoit reçu sa seconde

couronne, et alloit à Rome chercher la troisième. [Footnote: En 1414,

Sigismond, élu empereur, avoit reçu la couronne d'argent à Aix-la-Chapelle.

Au mois de Novembre 1431, peu avant le passage de notre voyageur, il avoit

reçu à Milan la couronne de fer. Ce ne fut qu'en 1443 qu'il reçut à Rome,

des mains du pape, celle d'or.]

The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10 Asia, Part III · 第 10 / 27 段