Rubruquis, rendu près de Sartach, put s'y convaincre sans peine combien

étoient fabuleux les contes que de temps en temps les chrétiens orientaux

faisoient courir sur ces prétendues conversions de princes Tartares. Pour

ne pas perdre tout-à-fait le fruit de son voyage il sollicita près de ce

chef la permission de prêcher l'évangile dans ses états. Sartach répondit

qu'il n'osoit prendre sur lui une chose aussi extraordinaire; et il envoya

le convertisseur à son père Baathu, qui le renvoya au grand Kan.

Pour se présenter devant celui-ci, Rubruquis et ses deux camarades se

revêtirent chacun d'une chape d'église. L'un d'eux portoit une croix et un

missel, l'autre un encensoir, lui une bible et un psautier et il s'avance

ainsi entre eux deux en chantant des cantiques. Ce spectacle, que d'après

sès préjugés monastiques, il croyoit imposant, et qui n'étoit que

burlesque, ne produisit rien, pas même la risée du Tartare; et peu content

sans doute d'un voyage très-inutile il revint en rendre compte au roi.

Louis n'étoit plus en Syrie. La mort de Blanche sa mère l'avoit rappelé

enfin en France, d'où il n'auroit jamais du sortir, et où néanmoins il ne

se rendit qu'après une année de retard encore. Rubruquis s'apprêtoit à l'y

suivre quand il reçut de son provincial une défense de partir, avec ordre

de se rendre au couvent de Saint-Jean d'Acre, et là d'écrire au roi pour

l'instruire de sa mission. Il obéit. Il envoya au monarque une relation,

que le temps nous a conservée, et qui, comme la précédente, se trouve

traduite dans Bergeron; mais c'est à la contrariété despotique d'un

supérieur dur et jaloux que nous la devons. Peut-être que si le voyageur

avoit obtenu permission de venir à la cour, il n'eut rien ecrit.

Ainsi des quatre ambassadeurs monastiques envoyés en Tartarie tant par

Innocent que par le roi, il n'y a que les deux Franciscains de Carpin et

Rubruquis, qui aient laissé dés mémoires; et ces ouvrages, quoiqu'ils se

ressentent de leur siècle et particulièrement de la profession de ceux qui

les composèrent, sont cependant précieux pour nous par les détails

intéressans qu'ils contiennent sur une contrée lointaine dont alors on

connoissoit à peine le nom, et avec laquelle nous n'avons depuis cette

époque conservé aucun rapport.

On y admirera sur tout le courage de Rubruquis, qui ne craint pas de

déclarer assez ouvertement au roi que David étoit un imposteur qui l'avoit

trompé. Mais Louis avoit le fanatisme du prosélytisme et des conversions;

et c'est-là chez certains esprits une maladie incurable.

Dupé deux fois, il le fut encore par la suite pour un roi de Tunis qu'on

lui avoit représenté comme disposé à se faire baptiser. Ce baptême fut

long-temps sa chimère. Il regardoit comme le plus beau jour de sa vie celui

où il seroit le parrain de ce prince. Il eut consenti volontiers,

disoit-il, à passer le reste de sa vie dans les cachots d'Afrique, si à ce

prix il eut pu le voir chrétien. Et ce fut pour être le parrain d'un

infidèle qu'il alla sur les côtes de Tunis perdre une seconde flotte et une

seconde armée, déshonorer une seconde fois les armes Françaises qu'avoit

tant illustrées la journée de Bovines, enfin perir de la peste au milieu de

son camp pestiféré, et mériter ainsi, par les malheurs multipliés de la

France, d'être qualifié martyr et saint.

Quant à Bergeron, il n'est personne qui ne convienne qu'en publiant sa

traduction il a rendu aux lettres et aux sciences un vrai service, et je

suis bien loin assurément de vouloir en déprécier le mérite. Cependant je

suis convaincu qu'elle en auroit d'avantage encore s'il ne se fut point

permis, pour les différens morceaux qu'il y a fait entrer, une traduction

trop libre, et surtout s'il s'y fut interdit de nombreux retranchemens qui

à la vérité nous épargnent l'ennui de certains détails peu faits pour

plaire, mais qui aussi nous privent de l'inestimable avantage d'apprécier

l'auteur et son siècle. Lui-même, dans la notice préliminaire d'un des

voyages qu'il a imprimés, il dit l'avoir tiré d'un Latin assez grossier où

il étoit écrit selon le temps, pour le faire voir en notre angue avec un

peu plus d'élégance et de clarté. [Footnote: Tome I. p. 160, à la suite du

Voyage de Rubruquis.] Dé-là il est arrivé qu'en promettant de nous donner

des relations du treizième et du quatorzième siéecle [sic--KTH], il nous en

donne de modernes, qui toutes ont la même physionomie à peu près, tandis

que chacune devroit avoir la sienne propre.

Le recueil de Bergeron, bon pour son temps, ne l'est plus pour le notre.

Composé d'ouvrages qui contiennent beaucoup d'erreurs, nous y voudrions des

notes critiques, des discussions historiques, des observations savantes; et

peut-être seroit-ce aujourd'hui une entreprise utile et qui ne pourroit

manquer d'être accueillie très-favorablement du public, que celle d'une

édition nouvelle des voyages anciens, faite ainsi, surtout si l'on y

joignoit, autant qu'il seroit possible, le texte original avec la

traduction. Mais cette traduction, il faudrait qu'elle fut

très-scrupuleusement fidèle. Il faudroit avant tout s'y interdire tout

retranchement, ou au moins en prévenir et y présenter en extrait ce qu'on

croiroit indispensable de retrancher. Ce n'est point l'agrément que

s'attend de trouver dans de pareils ouvrages celui qui entreprend la

lecture; c'est l'instruction. Dès le moment où vous les dénaturerez, où

vous voudrez leur donner une tournure moderne et ètre lu des jeunes gens et

des femmes, tout est manqué. Avez-vous des voyages, quels qu'ils soient, de

tel ou tel siècle? Voilà ce que je vous demande, et ce que vous devez me

faire connoitre.

Si parmi ceux de nos gens de lettres qui avec des connoissances en histoire

et en géographie réunissent du courage et le talent des recherches, il s'en

trouvoit quelqu'un que ce travail n'effrayât pas, je là préviens que, pour

ce qui concerne le Speculum hîstoriale, il en existe à la Bibliothéque

nationale quatre exemplaires manuscrits, sous les numéros 4898, 4900, 490l,

et 4902.

Les deux Voyageurs du quatorzième siècle qui ont publié des relations ne

sont point nés Français; mais tous deux écrivirent primitivement dans notre

langue: ils nous appartiennent à titre d'auteurs, et sous ce rapport je

dois en parler. L'un est Hayton l'Arménien; l'autre, l'Anglais Mandeville.

Hayton, roi d'Arménie; avoit été dépouillé de ses états par les Sarrasins.

Il imagina d'aller solliciter les secours des Tartares, qui en effet

prirent les armes pour lui et le rétablirent. Ses négociations et son

voyage lui parurent mériter d'être transmis à la postérité, et il dressa

des mémoires qu'en mourant il laissa entre les mains d'Hayton son neveu,

seigneur de Courchi.

Celui-ci, après avoir pris une part très-active tant aux affaires d'Arménie

qu'aux guerres qu'elle eut à soutenir encore, vint se faire Prémontré en

Cypre, où il apprit la langue Française, qui portée là par les Lusignans, y

étoit devenue la langue de la cour et celle de tout ce qui n'étoit pas

peuple.

De Cypre, le moine Hayton ayant passé à Poitiers, voulut y faire connoitre

les mémoires de son oncle, ainsi que les événemens dans lesquels lui-même

avoit été, ou acteur, ou témoin. Il intitula ce travail Histoire d'Orient,

et en confia la publication à un autre moine nommé de Faucon, auquel il le

dicta de mémoire en Français. L'ouvrage eut un tel succès que, pour en

faire jouir les peuples auxquels notre langue étoit étrangère, Clement V.

chargea le même de Faucon de le traduire en Latin. Celui-ci fit paroitre en

1307, sa version, dont j'ai trouvé parmi le les manuscrits de la

Bibliothèque nationale trois exemplaires sous les numéros 7514, 7515--A, et

6041. (Page 180) à la fin du numéro 7515, on lit cette note de l'éditeur,

qui donne la preuve de ce que je viens de dire du livre.

"Explicit liber Historiarum Parcium [Partium] Orientis, à religioso, viro

fratre Haytono, ordinis beati Augustini, domino Churchi, consanguineo regis

Armeniæ, compilato [compilatus] ex mandato summi pontificis domini

Clementis papæ quinti, in civitate pictaviensi regni Franchiæ: quem ego

Nicolaus Falconi, primò scripsi in galico ydiomate, sicut idem frater H.

michi [mihi] ore suo dictabat, absque nota sive aliquo [Footnote:

L'exemplaire no. 5514 ajoute a verbo ad verbum.] exemplari. Et de gallico

transtuli in latinum; anno domini M°CCC°. septimo, mense Augusti."

Bergeron a publié l'histoire d'Hayton. Mais, au lieu donner le texte

Français original, au ou moins la version Latine de l'éditeur, il n'a donné

qu'une version Française de ce Latin: de sorte que nous n'avons ainsi

qu'une traduction de traduction.

Pour ce qui regarde Mandeville, il nous dit que ce voyageur composa son

ouvrage dans les trois langues, Anglaise, Française et Latine. C'est une

erreur. J'en ai en ce moment sous les yeux un exemplaire manuscrit de la

Bibliothèque nationale, no. 10024 [Footnote: Il y en a dans la même

bibliothèque un autre exemplaire noté 7972; mais celui-ci, mutilé,

incomplet, trèsdifficile à lire, par la blancheur de son encre, ne peut

guères avoir de valeur qu'en le collationant avec l'autre.] écrit en 1477

ainsi que le porte une note finale du copiste. Or, dans celui-ci je lis ces

mots:

Je eusse mis cest livre en latin, pour plus briefment délivrez (pour aller

plus vite, pour abréger le travail). Mais pour ce que plusieurs ayment et

endendent mîeulx romans [le français] que latin, l'ai-ge [je l'ai] mis en

Romans, affin que chascun l'entende, et que les seigneurs et les chevaliers

et aultres nobles hommes qui ne scèvent point de latin, ou petit [peu] qui

ont esté oultre-mer, saichent se je dy voir [vrai], ou non.

D'ailleurs, au temps de Mandeville, c'étoit la langue Française qu'on

parloit en Angleterre. Cette langue y avoit été portée par

Guillaume-le-Conquérant. On ne pouvoit enseigner qu'elle dans les écoles.

Toutes les sentences des Tribunaux, tous les actes civils devoient être en

Français; et quand Mandeville écrivoit en Français, il écrivoit dans sa

langue. S'il se fût servi de la Latine, c'eût été pour être lu chez les

nations qui ne connoissoient pas la nôtre.

A la vérité, son Français se ressent du sol. Il a beaucoup d'anglicismes et

de locutions vicieuses; et la raison n'en est pas difficile à deviner. On

sait que plus un ruisseau s'éloigne de sa source, et plus ses eaux doivent

s'altérer. Mais c'est là, selon moi, le moindre défaut de l'auteur. Sans

goût, sans jugement, sans critique, non seulement il admet indistinctement

tous les contes et toutes les fables qu'il entend dire; mais il en forge

lui-même à chaque instant.

A l'entendre il s'embarqua l'an 1332, jour de Saint-Michel; il voyagea

pendant trente-cinq ans, et parcourut une grande partie dé l'Asie et de

l'Afrique. Eh bien, ayez comme moi le courage de le lire; et si vous lui

accordez d'avoir vu peut-être Constantinople, la Palestine et l'Egypte (ce

que moi je me garderois bien de garantir), à coup sûr au moin vous resterez

convaincu que jamais i, ne mit le pied dans tous ces pays dont il parle à

l'aveugle; Arabie, Tartarie, Inde, Ethiopie, etc. etc.

Au moins, si les fictions qu'il imagine offroient ou quelque agrément ou

quelque intérêt! s'il ne faisoit qu'user du droit de mentir, dont se sont

mis depuis si long-temps en possession la plupart des voyageurs! Mais chez

lui ce sont des erreurs géographiques si grossières, des fables si sottes,

des descriptions de peuples et dé contrées imaginaires si ridicules, enfin

des âneries si révoltantes, qu'en vérité on ne sait quel nom lui donner. Il

en coûteroit d'avoir à traiter de charlatan un écrivain. Que seroit-ce donc

si on avoit à la qualifier de hâbleur effronté? Cependant comment désigner

le voyageur qui nous cite des géans de trente pieds de long; des arbres

dont les fruits se changent en oiseaux qu'on mange; d'autres arbes qui tous

les jours sortent de terre et s'en élèvent depuis le lever du soleil

jusqu'à midi, et qui depuis midi jusqu'au soir y rentrent en entier; un val

périlleux, dont il avoit près la fiction dans nos vieux romans de

chevalerie, val ou il dit avoir éprouvé de telles aventures

qu'infalliblement il y auroit péri si précédemment il n'auoit reçeu Corpus

Domini (s'il n'avoit communié); un fleuve qui sort du paradis terrestre et

qui, au lieu d'eau, roule des pierres précieuses; ce paradis qui, dit-il,

est au commencement de la terre et placé si haut qu'il touche de près la

lune; enfin mille autres impostures ou sottisses de même espèce, qui

dénotent non l'erreur de la bêtise et de la crédulité, mais le mensonge de

la réflexion et de la fraude?

Je regarde même comme tels, ces trente-cinq ans qu'il dit avoir employés à

parcourir le monde sans avoir songé à revenir dans sa patrie que quand

enfin la goute vint le tourmenter.

Quoiqu'il en existe trois éditions imprimées, l'une en 1487 chez Jean Cres,

l'autre en 1517 chez Regnault, la troisième en 1542 chez Canterel, on ne le

connoît guère que par le court extrait qu'en a publié Bergeron. Et en effet

cet éditeur l'avoit trouvé si invraisemblable et si fabuleux qu'il l'a

réduit à douze pages quoique dans notre manuscrit il en contienne cent

soixante et dix-huit.

Dans le quinzième siècle, nous eûmes deux autres voyages en Terre-Sainte:

l'un que je publie aujourd'hui; l'autre, par un carme nommé Huen, imprimé

en 1487, et dont je ne dirai rien ici, parce qu'il est posterieur à

l'autre.

La même raison m'empêchera de parler d'un ouvrage mis au jour par Mamerot,

chantre et chanoine de Troyes. D'ailleurs celui-ci, intitulé passages faiz

oultre-mer par les roys de France et autres princes et seigneurs François

contre les Turcqs et autres Sarrasins et Mores oultre-marins, n'est point,

à proprement parler, un voyage, mais une compilation historique des

différentes craisades qui ont eu lieu en France, et que l'auteur, d'après

la fausse Chronique de Turpin et nos romans de chevalerie, fait commencer à

Charlemagne. La Bibliothèque nationale possède de celui-ci un magnifique

exemplaire, orné d'un grand nombre de belles miniatures et tableaux.

Je viens à l'ouvrage de la Brocquière; mais celui-ci demande quelque

explication.

Seconde Partie.

La folie des Croisades, comme tous les genres d'ivresse, n'avoit eu en

France qu'une certaine durée, ou, pour parler plus exactement, de même que

certaines fièvres, elle s'étoit calmée après quelques accès. Et assurément

la croisade de Louis-le-Jeune, les deux de saint Louis plus désastreuses

encore, avoient attiré sur le royaume assez de honte et de malheurs pour y

croire ce fanatisme éteient à jamais.

Cependent la superstition cherchoit de temps à le rallumer. Souvent, en

confession et dans certains cas de pénitence publique, le clergé imposoit

pour satisfaction un pélerinage à Jérusalem, ou un temps fixe de croisade.

Plusieurs fois même les papes employèrent tous les ressorts de leur

politique et l'ascendant de leur autorité pour renouer chez les princes

chrétiens quelqu'une de ces ligues saintes, où leur ambition avoit tant à

gagner sans rien risquer que des indulgences.

Philippe-le-Bel, par hypocrisie de zèle et de religion, affecta un moment

de vouloir en former une nouvelle pour la France. Philippe-de-Valois, le

prince le moins propre à une enterprise si difficile et qui exigeoit tant

de talens, parut s'en occuper pendant quelques années. Il reçut une

ambassade du roi d'Arménie, entama des négociations avec la cour de Rome,

ordonna même des préparatifs dans le port de Marseille. Enfin dans

l'intervalle de ces mouvemens, l'an 1332, un dominicain nommé Brochard

(surnommé l'Allemand, du nom de son pays), lui présenta deux ouvrages

Latins composés à dessein sûr cet objet.

L'un, dans lequel il lui faisoit connoître la contrée qui alloit être le

but de la conquête, étoit une description de la Terre-Sainte; et comme il

avoit demeuré vingt-quatre ans dans cette contrée en qualité de

missionnaire et de prédicateur, peu de gens pouvoient alléguer autant de

droits que lui pour en parler.

L'autre, devisé en deux livres, par commémoration des deux épées dont il

est mention dans l'Evangile, sous-divisé en douze chapitres à l'honneur des

douze apôtres, traitoit des différentes routes entre lesquelles l'armée

avoit à choisir, des précautions de détail à prendre pour le succès de

l'entreprise, enfin des moyens de diriger et d'assurer l'expédition.

Quant à celui-ci, dont les matières concernent entièrement la marine et

l'art militaire, on est surpris de voir l'auteur l'avoir entrepris, lui qui

n'étoit qu'un simple religieux. Mais qui ne sait que, dans les siècles

d'ignorance, quiconque est moins ignorant que ses contemporains, s'arroge

le droit d'écrire sur tout? D'ailleurs, parmi les conseils que Brochard

donnoit au roi et à ses généraux, son expérience pouvoit lui en avoir

suggéré quelquesuns d'utiles. Et après tout, puisque dans la classe des

nobles auxquels il eut appartenu de traiter ces objets, il ne se trouvoit

personne peut-être qui put offrir et les mêmes connoissances locales que

lui et un talent égal pour les écrire, pourquoi n'auroit-il pas hasardé ce

qu'ils ne pouvoient faire?

Quoiqu'il en soit du motif et de son excuse, il paroît que l'ouvrage fit

sur le roi et sur son conseil une impression favorable. On voit au moins,

par la continuation de la Chronique de Nangis, que le monarque envoya <i>in

terram Turcorum</i> Jean de Cépoy et l'évêque de Beauvais avec quelque peu

d'infanterie <i>ad explorandos portus et passus, ad faciendos aliquas

munationes et præparationes victualium pro passagio Terre Sanctæ</i>; et

que la petite troupe, après avoir remporté quelques avantages aussi

considérables que le permettoient ses foibles forces, revint en France l'an

1335. [Footnote: Spicil. t. II. p. 764.]

Au reste tout ce fracas d'armemens, de préparatifs et de menaces dont le

royaume retentit pendant quelques années, s'évanouit en un vain bruit. Je

ne doute point que, dans les commencemens, le roi ne fut de bonne foi. Sa

vanité s'étoit laissée éblouir par un projet brillant qui alloit fixer sur

lui les yeux de l'Asie et de l'Europe; et les esprits médiocres ne savent

point résister à la séduction de pareilles chimères. Mais bientôt, comme

les caractères foibles, fatigué des difficultés, il chercha des prétextes

pour se mettre à l'écart; et dans ce dessein il demanda au pape des titres

et de l'argent, que celui-ci n'accorda pas. Alors on ne parla plus de

l'expédition; et tout ce qu'elle produisit fut d'attirer la colère et la

vengeance des Turcs sur ce roi d'Arménie, qui étoit venu en France

solliciter contre eux une ligue et des secours.

Au siècle suivant, la même fanfaronnade eut lieu à la cour de Bourgogne,

quoique avec un début plus sérieux en apparence.

L'an 1432, cent ans après la publication des deux ouvrages de Brochard,

plusieurs grands seigneurs des états de Bourgogne et officiers du duc

Philippe-le-Bon font le pélerinage de la Terre-Sainte. Parmi eux est son

premier écuyer tranchant nommé la Brocquière. Celui-ci, après plusieurs

courses dévotes dans le pays, revient malade à Jérusalem, et pendant sa

convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie

de terre. C'étoit s'engager à traverser toute la partie occidentale d'Asie,

toute l'Europe orientale; et toujours, excepté sur la fin du vovage, à

travers la domination musulmane. L'exécution de cette entreprise, qui

aujourd'hui même ne seroit point sans difficultés, passoit alors pour

impossible. En vain ses camarades essaient de l'en détourner: il s'y

obstine; il part, et, après avoir surmonté tous les obstacles, il revient,

dans le cours de l'année 1433, se présenter au duc sous le costume

Sarrasin, qu'il avoit été obligé de prendre, et avec le cheval qui seul

avoit fourni à cette étonnante traite.

Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire à la cour un

grand effet. Le duc voulut que le voyageur en rédigeat par écrit la

relation. Celui-ci obéit; mais son ouvrage ne parut que quelques années

après, et même postérieurement à l'année 1438, puisque cette époque y est

mentionnée, comme on le verra ci-dessous.

Il n'étoit guère possible que le duc eut journellement sous les yeux son

écuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte

terre des Mécréans; et il ne pouvoit guère l'entendre, sur-tout à table,

sans que sa tête ne s'échauffat, et ne format aussi des chimères de

croisade et de conquête.

Ce qui me fait présumer qu'il avoit demandé à la Brocquière des

renseignemens de ce genre, c'est que celui-ci a inséré dans sa relation un

long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les

combattre vigoureusement, et, quoiqu'avec une armée médiocre mais bien

conduite et bien organisée, de pénétrer sans risques jusqu'à Jérusalem.

Assurément un épisode aussi étendu et d'un résultat aussi important est à

remarquer dans un ouvrage présenté au duc et composé, par ses ordres; et

l'on conviendra qu'il n'a guère pu y être placé sans un dessein formel et

une intention particulière.

En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands

desseins; mais plus occupé de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven

les quinze batards connus qu'il a laissés, toute sa forfanterie s'évaporoit

en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chrétienté, alarmée des

conquêtes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l'armement

terrible qu'il préparoit contre Constantinople, crut qu'il n'y avoit plus

de digue à lui opposer qu'une ligue générale.

Le duc, qui, par l'étendue et la population de ses états, étoit plus

puissant que beaucoup de rois, pouvoit jouer dans la coalition un rôle

important. Il affecta de se montrer en scène un des premiers; et pour le

faire avec éclat, il donna dans Lille en 1453 une fête splendide et

pompeuse, ou plutôt un grand spectacle à machines, fort bizarre dans son

ensemble, fort disparate dans la multitude de ses parties, mais le plus

étonnant de ceux de ce genre que nous ait transmis l'histoire. Ce spectacle

dont j'ai donné ailleurs la description, [Footnote: Hist. de la vie privée

des Français, t. III, p. 324.] et qui absorba en pur faste des sommes

considérables qu'il eut été facile dans les circonstances d'employer

beaucoup mieux, se termina par quelques voeux d'armes tant de la part du

duc que de celle de plusieurs seigneurs de sa cour: et c'est tout ce qui en

résulta. Au reste il eut lieu en février, et Mahomet prit Constantinople en

Mai.

La nouvelle de ce désastre, les massacres horribles qui avoieni accompagné

la conquête, les suites incalculables qu'elle pouvon avoir sur le sort de

la chrétienté, y répendirent la consternation. Le duc alors crut qu'il

devoit enfin se prononcer autrement que par des propos et des fêtes. Il

annonça une croisade, leva en conséquence de grosses sommes sur ses sujets,

forma même une armée et s'avança en Allemagne. Mais tout-à-coup ce lion

fougueux s'arrêta. Une incommodité qui lui survint fort à propos lui servit

de prétexte et d'excuse; et il revint dans ses états.

Néanmoins il affecta de continuer à parler croisades comme auparavant. Il

chargea même un de ses sujets, Joseph Miélot, chanoine de Lille, de lui

traduire en Français les deux traités de Brochard dont j'ai parlé

ce-dessus. Enfin, quand le Pape Pie II. convoqua dans Mantoue en 1459, une

assemblée de princes chrétiens pour former une ligue contre Mahomet, il ne

manqua pas d'y envoyer ses ambassadeurs, à la tête desquels étoît le duc de

Clèves.

Mielot finit son travail en 1455, et le court préambule qu'il à mis en tête

l'annonce. Les deux traductions se trouvent dans un de ces manuscrits que

la Bibliothèque nationale a reçus récemment de la Belgique. Elles sont,

pour l'écriture, de la même main que le voyage de la Brocquière; mais

quoique des trois ouvragés celui-ci ait du paroître avant les deux autres,

tout trois cependant, soit par economie de reliure, soit par analogie de

matières, ont été réunis ensemble; et ils forment ainsi un gros volume

in-folio, numéroté 514, relié en bois avec basane rouge, et intitulé au

dos, Avis directif de Brochard.

The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10 Asia, Part III · 第 9 / 27 段