donné une, qui ne nous est parvenue qu'incomplète, parce que apparemment la
mort ne lui permit pas de l'achever. L'objet étoit son retour de Rome dans
la Gaule, sa patrie. Mais, comme il n'avoit voyagé que par mer, il ne put
voir et décrire que des ports et des cotes; et de là nécessairement a
resulté pour son ouvrage, une monotonie, qu'un homme de génie auroit pu
vaincre sans doute, mais qu'il étoit au dessus de ses forces de surmonter.
D'ailleurs, il a voulu donner un poème: ce qui l'oblige à prendre le ton
poétique, et à faire des descriptions poétiques, ou soi-disant telles.
Enfin ce poème est en vers élégiaques. Or qui ne sait que cette sorte de
versification, dont le propre est de couper la pensée de deux en deux vers
et d'assujettir ces vers au retour continuel d'une chute uniforme, est peut
être celle de toutes qui convieent le moins en genre descriptif? Quand
l'imagination a beaucoup à peindre; quand sans cesse elle a besoin de
tableaux brillans et variés, il lui faut, pour développer avantageusement
toutes ses richesses, une grande liberté; et elle ne peut par conséquent
s'accommoder d'une double entrave, dont l'effet infaillible seroit
d'éteindre son feu.
Payen de religion, Rutilius a montré son aversion pour la religion
chrétienne dans des vers où, confondant ensemble les chrétiens et les
Juifs, il dit du mal des deux sectes.
C'est par une suite des mêmes sentimens qu'ayant vu, sur sa route, des
moines dans lile Capraia, il fit contre le monachisme ces autres vers, que
je citerai pour donner une idée de sa manière.
Processu pelagi jam se Capraria tollit;
Squalet lucifugis insula plena viris.
Ipsi se monachos, Graio cognomine, dicunt,
Quòd, soli, nullo vivere teste, volunt.
Munera fortunæ metuunt, dum damna verentur:
Quisquam sponte miser, ne miser esse queat.
Quænam perversi rabies tam crebra cerebri,
Dum mala formides, nec bona posse pati?
[Footnote: "He afterwards," says Gibbon, "mentions a religious madman on
the isle of Gorgona. For such profane remarks, Rutilius and his
accomplices, are styled, by his commentator, Barthius, rabiosi canes
diaboli."]
Son ouvrage contient des détails précieux pour le géographe; il y en a même
quelques uns pour l'antiquaire et l'historien: tels par exemple, que sa
description d'un marais salant, et l'anecdote des livres Sibyllins brûlés à
Rome par l'ordre de Stilicon.
[Footnote: The verses relating to Stilicho are very spirited and elegant. I
will transcribe them.
Quo magis est facinus diri Stilichonis acerbum,
Proditor arcani qui fuit imperii,
Romano generi dum nititur esse superstes,
Crudelis summis miscuit ima furor.
Dumque timet, quicquid se fecerat ipse timeri,
Immisit Latiæ barbara tela neci.
Visceribus nudis armatum condidit hostem,
Illatæ cladis liberiore dolo.
Ipsa satellitibus pellitis Roma patebat,
Et captiva prius, quam caperetur, erat.
Nec tantum Geticis grassatus proditor armis:
Ante Sibyllinæ fata cremavit opis.
Odimus Althæam consumti funere torris:
Niseum crinem flere putantur aves:
At Stilicho æterni fatalia pignora regni;
Et plenas voluit præcipitare colus.
Omnia Tartarei cessent tormenta Neronis,
Consumat Stygias tristior umbra faces.
Hic immortalem, mortalem perculit ille:
Hic mundi matrem perculit, ille suam.
Claudian draws a very different portrait of Stilicho. Indeed, as Gibbon
observes, "Stilicho, directly or indirectly, is the perpetual theme of
Claudian."]
Enfin on y remarque quelques beaux vers, et particulièrement celui-ci sur
une ville ruinée.
Cernimus exemplis oppida posse mori.
Mais il pèche par la composition, Ses tableaux sont secs et froids; sa
manière petite et mesquine. Du reste, point de génie, point d'imagination,
et par conséquent, point d'invention ni de coloris. Voilà ce qu'il
présente, ou au moins ce que j'ai cru y voir; et ce sont probablement ces
défauts qui ont fait donner à son poeme le nom dégradant d'Itinéraire, sous
lequel il est connu.
Nous en avons une traduction Française par le Franc de Pompignan.
[Footnote: Mélanges de littér. de poés. et d'hist. par l'Acad. de
Montauban. p.81.]
Vers 505, Arculfe, évôque Gaulois, étoit allé en pélerinage à Jérusalem. A
son retour, il voulut en publier la relation; et il chargea de cette
rédaction un abbé écossais, nommé Adaman, auquel il donna des notes tant
manuscrites que de vive voix. La relation composée par Adaman, intitulée:
De locis sanctis, est divisée en trois livres: a été imprimée par Gretser,
puis, plus complète encore, par Mabillon. [Footnote: Acta ord. S. Bened.
sec. 3.1.2 p. 502.]
Arculfe, aprés avoir visité la Terre Sainte, sétoit embarqué pour
Alexandrie. D'Alexandrie, il avoit passé à l'île de Cypre, et de Cypre à
Constantinople, d'où il étoit revenu en France. Un pareil voyage promet
assurément beaucoup; et certes l'homme qui avoit à décrire la Palestine,
l'Egypte et la capitale de l'Empire d'Orient pouvoit donner une relation
intéressante. Mais pour l'exécution d'un projet aussi vaste il falloit une
philosophie et des connoissance que son siècle étoit bien loin d'avoir.
C'est un pélerinage, et non un voyage, que publie le prélat. Il ne nous
fait connoitre ni les lois, ni les moeurs, ni les usages des peuples, ni
ce qui concerne les lieux et la contrée qu'il parcourt, mais les reliques
et les objets de dévotion qu'on y révéroit.
Ainsi dans son premier livre, qui traite de Jérusalem, il vous parlera de
la colonne où Jésus fut flagellé, de la lance qui lui perça le coté, de son
suaire, d'une pierre sur laquelle il pria et qui porte l'empreinte de ses
genoux, d'une autre pierre sur laquelle il étoit quand il monta au ciel, et
qui porte l'empreinte de ses pieds, d'un linge tissu par la Vierge et qui
le représente: du figuier où se pendit Judas; enfin de la pierre sur
laquelle expira saint Etienne, etc etc.
Dans son second livre, où il parcourt les divers lieux de la Palestine que
visitoient les pélerins, il suit les mêmes erremens. A Jéricho, il cite la
maison de la courtisane Raab; dans la vallée de Mambré, les tombeaux
d'Adam, d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Sara, de Rébecca, de Lia; à
Nazareth, l'endroit où l'ange vint annoncer à Marie qu'elle seroit mère en
restant vierge; à Bethléem, la pierre sur laquelle Jésus fut lavé à sa
naissance; les tombeaux de Rachel, de David, de saint Jérôme, de trois des
bergers qui vinrent à l'adoration, etc.
Le troisième livre enfin est consacré en grand partie à Constantinople;
mais il n'y parle que de la vraie croix, de saint George, d'une image de la
Vierge, qui, jettée par un Juif dans les plus dégoûtantes ordures, avoit
été ramassée par un chretien et distilloit une huile miraculeuse.
Pendant bien des siècles, les relations d'outre mer ne continrent que les
pieuses et grossières fables qu'imaginoient journellement les Orientaux
pour accréditer certains lieux qu'ils tentoient. d'ériger en pélerinages,
et pour soutirer ainsi à leur profit l'argent des pélerins. Ceux-ci
adoptoient aveuglément tous les contes qu'on leur débitoit; et ils
accomplissoient scrupuleusement toutes les stations qui leur étoient
indiquées. A leur retour en Europe, c'étoitlà tout ce qu'ils avoient à
raconter; mais cétoitlà aussi tout ce qu'on leur demandoit.
Cependant notre saint (car à sa mort il a été déclaré tel, ainsi que son
rédacteur Adaman) a, dans son second livre, quelques phrases historiques
sur Tyr et sur Damas. Il y parle également et avec plus de détails encore
d'Alexandrie; et je trouve même sous ce dernier article deux faits qui
m'ont paru dignes d'attention.
L'un concerne les crocodiles, qu'il répresente comme si multipliés dans la
partie inférieure du Nil, que dès l'instant où un boeuf, un cheval, un âne,
s'avançoient sur les bords du fleuve, ils étoient saisis par eux, entraînés
sous les eaux, et dévorés; tandis qu'aujourd'hui, si l'on en croit le
rapport unanime de nos voyageurs modernes, il n'existe plus de crocodiles
que dans la haute Egypte; que c'est un prodige d'en voir descendre un
jusqu'au Caire, et que du Caire à la mer on n'en voit pas un seul.
L'autre a rapport à cet île nommée Pharos, dans laquelle le
Ptolémée-Philadelphe fit construire une tour dont les feux servoient de
signal aux navigateurs, et qui porta également le nom de Phare. On sait
que, postérieurement à Ptolémée, l'île fut jointe au continent par un mole
qui, à chacune de ses deux, extrémités, avoit un pont; que Cléopatre acheva
l'isthme, en détruisant les ponts et en faisant la digue pleine; enfin
qu'aujourd'hui l'île entière tient à la terre ferme. Cependant notre prélat
en parle comme si, de son temps, elle eût été île encore: "in dextera parte
portûs parva insula habetur, in qua maxima turris est quam, in commune,
Græci ac Latini, ex ipsius rei usu, Pharum vocitaverunt." Il se trompe sans
doute. Mais, probablement, à lépoque où il la vît, elle n'avoit que sa
digue, encore: les atterrissemens immenses qui en ont fait une terre, en la
joignant au continent, sont postérieurs à lui; et il n'aura pas cru qu'un
môle fait de main d'homme empêchât une ile d'être ce que l'avoit faite la
nature.
Au neuvième siècle, nous eûmes une autre sorte de Voyage par Hetton, moine
et abbé de Richenou, puis évéque Bàle. Cet homme, habile dans les affaires,
et employé comme tel par Charlemagne, avoit été en 811 envoyé par lui en
ambassade à Constantinople. De retour en France, il y publia, sur sa
mission, une relation, que jusqu'ici l'on n'a pas retrouvée, et que nous
devons d'autant plus regretter qu'infailliblement elle nous fourniroit des
détails curieux sur un Empire dont les rapports avec notre France etoient
alors si multipliés et si actifs. Peut être au reste ne doit on pas la
regarder comme tout-à-fait perdue; et il seroit possible qu'après être
restée pendant plusieurs siècles ensevelie dans un manuscrit ignoré, le
hasard l'amenât un jour sous les yeux de quelqu'un de nos savans, qui la
donneroit au public.
C'est ce qui est arrivé pour celle d'un autre moine Français nommé Bernard;
laquelle, publiée en 870, a été retrouvée par Mabillon et mise par lui au
[Footnote: Ubi supra. p. 523.] jour. Ce n'est, comme celle d'Arculfe, qu'un
voyage de Terre Sainte à la vérité beaucoup plus court que le sien, écrit
avec moins de prétention, mais qui, à l'exception de quelques details
personnels à l'auteur, ne contient de même qu'une sèche énumération des
saints lieux: ce qui l'a fait de même intituler: De locis sanctis.
Cependant la route des deux pélerins fut différente. Arculfe étoit allé
directment en Palestine, et de là il s'etoit embarqué une seconde fois pour
voir Alexandrie. Bernard, au contraire, va d'abord débarquer à Alexandrie.
Il remonte le Nil jusqu'à Babylone, redescend à Damiette, et, traversant le
désert sur des chameaux, il se rend par Gaza en Terre Sainte.
Là, il fait, comme saint Arculfe, différens pélerinages, mais moins que lui
cependant, soit que sa profession ne lui eût point permis les même
dépenses, soit qu'il ait négligé de les mentionner tous.
Je remarquerai seulement que dans certaines églises on avoit imaginé,
depuis l'évèque, de nouveaux miracles, et qu'elles en citoient dont il ne
parle pas, et dont certainement il eût fait mention s'ils avoient eu lieu
de son temps. Tel étoit celui de l'église de Sainte-Marie, où jamais il ne
pleuvoit, disoit-on, quoiqu'elle fût sans toit. Tel celui auquel les Grecs
ont donné tant de célébrité, et qui, tous les ans, la veille de Pâques,
s'opéroit dans l'églisè du Saint-Sépulcre, ou un ange descendoit du ciel
pour allumer les cierges: ce qui fournissoit aux chrétiens de la ville un
feu nouveau, qui leur étoit communiqué par le patriarche, et qu'ils
emportoient réligieusement chez eux.
Bernard rapporte, sur son passage du désert, une anecdote qui est à
recueillir: c'est que, dans la traversée de cette immense mer de sable, des
marchands païens et chrétiens avoient formé deux hospices, nommés l'un
Albara, l'autre Albacara, où les voyageurs trouvoient à se pourvoir de tous
les objets dont ils pouvoient avoir besoin pour leur route.
Enfin l'auteur nous fait connoitre un monument formé par Charlemagne dans
Jérusalem en faveur de ceux qui parloient _la langue Romane_, et que les
Français, et les gens de lettres spécialement, n'apprendront pas, sans
beaucoup de plaisir, avoir existé.
Ce prince, la gloire de l'Occident, avoit, par ses conquêtes et ses grandes
qualités, attiré l'attention d'un homme qui remplissoit également l'Orient
de sa renommée: c'étoit le célèbre calife Haroun-al-Raschild. Haroun,
empressé de témoigner à Charles l'estime et la considération qu'il lui
portoit, lui portoit, lui avoit envoyé des ambassadeurs avec des présens
magnifiques; et ces ambassadeurs, disent nos historiens, étoient même
chargés de lui présenter, de la part de leur maître, les clés de Jérusalem.
Probablement Charles avoit profité de cette faveur pour établir dans la
ville un hôpital ou hospice, destiné aux pélerins de ses états Français.
Tel étoit l'esprit du temps. Ces sortes de voyages étant réputés l'action
la plus sainte que put imaginer la dévotion, un prince qui les favorisoit
croyoit bien mériter de la religion. Charlemagne d'ailleurs avoir le gout
des pélerinages; et son historien Eginhard [Footnote: Vita Carol. Mag. Cap.
27.] remarque avec surprise que, malgré la prédilection qu'il portoit à
celui de Saint-Pierre de Rome, il ne l'avoit fait pourtant que <i>quatre
fois</i> dans sa vie.
Mais souvent le grand homme se montre grand encore jusqu'au sein des
prejugés qui l'entourent. Charles avoit été en France le restaurateur des
lettres; il y avoit rétabli l'orthographe, régénéré l'écriture, formé de
belles bibliothèques: il voulut que son hospice de Jérusalem eût une
bibliothèque aussi à l'usage des pélerins. L'établissement la possédoit
encore tout entière, au temps de Bernard: "nobilissimam habens
bibliothecam, studio Imperatoris;" et l'empereur y avoit même attaché, tant
pour Pentretien du depôt et celui du lieu, que pour la nourriture des
pélerins, douze manses situées dans la vallée de Josaphat, avec des terres,
des vignes et un jardin.
Quoique notre historien dût être rassasie de pélerinages, il fit néanmoins
encore, à son retour par l'Italie, celui de Rome: puis quand il fut rentré
en France, celui du mont Saint-Michael.
Sur ce dernier, il observe que ce lieu, situé au milieu d'une grève des
côtes de Normandie, est deux fois par jour, au temps du flux, baigné des
eaux de la mer. Mais il ajoute que, le jour de la fête du saint l'accés du
rocher et de la chapelle reste libre; que l'Océan y forme, comme fit la Mer
rouge, au temps de Moise, deux grands murs, entre lesquels on peut passer à
pied sec; et que ce miracle, que n'a lieu que ce jour-là, dure tout le
jour.
Notre littérature nationale possédoit quatre voyages; un des cotes
d'Isalie, un de Constantinople, deux de Terre-Sainte. Au treizième siècle,
une cause fort étrange lui en procura deux de Tartarie.
Cette immense contrée dont les habitans, en divers temps et sous différens
noms, ont peuplé, conquis, ou ravagé la très-grande partie de l'Europe et
de l'Asie, se trouvoit pour ainsi dire tout entière en armes.
Fanatisés par les incroyables conquêtes d'un de leurs chefs, le fameux
Gengis-Kan; persuadés que la terre entière devoit leur obéir, ces nomades
belliqueux et féroces étoient venus, après avoir soumis la Chine, se
précipiter sur le nord-est de l'Europe. Par tout où s'étoient portées leurs
innombrables hordes, des royaumes avoient été ravagés; des nations entières
exterminées ou trainées en esclavage; la Hongrie, la Pologne, la Bohème,
les frontières de l'Autriche, dévastées d'une manière effroyable. Rien
n'avoit pu arrêter ce débordement qui, s'il éprouvoit, vers quelque côte,
une résistance, se jetoit ailleurs avec plus de fureur encore. Enfin la
chrétienté fut frappée de terreur, et selon l'expression d'un de nos
historiens, elle trembla jusqu'à l'Océan.
Dans cette consternation générale, Innocent IV voulut se montrer le père
commun des fidèles. Ce tendre père se trouvoit à Lyon, ou il étoit venu
tenir un concile pour excommunier le redoutable Frédéric II, qui trois fois
déja l'avoit été vainement par d'autres papes. Là, en accablant l'empereur
de toutes ses foudres, Innocent forme un projet dont l'idée seule annonce
l'ivresse de la puissance; celui d'envoyer aux Tartares des lettres
apostoliques, afin de les engager à poser les armes et à embrasser la
religion chrétienne: "ut ab hominum strage desistement et fidei veritatem
reciperent." [Footnote: Vincent Bellovac. Spec histor. lib. xxxii. cap. 2.]
Il charge de ses lettres un ambassadeur; et l'ambassadeur est un
Frère-mineur nommé Jean du Plan de Carpin (Joannes de Plano Carpini,) qui
le jour de Pâques, 1245, part avec un de ses camarades, et qui en chemin se
donne un troisiéme compagnon, Polonois et appelé Benoit.
Soit que l'ordre de Saint-Dominique eût témoigné quelque déplaisir de voir
un pareil honneur déféré exclusivement à l'ordre de Saint François; soit
qu'Innocent craignit pour ses ambassadeurs les dangers d'un voyage aussi
pénible; soit enfin par quelque motif que nous ignorons, il nomma une
seconde ambassade, à laquelle il fit prendre une autre route, et qui fut
composée uniquement de Frères-prêcheurs. Ceux-ci, au nombre de cinq,
avoient pour chef un nommé Ascelin, et parmi eux étoit un frère Simon, de
Saint-Quentin, dont j'aurai bientot occasion de parler. Ils étoient, comme
les Frères-mineurs, porteurs de lettres apostoliques, et avoient auprès des
Tartares la même mission, celle de déterminer ce peuple formidable à
s'abstenir de toute guerre et à recevoir le baptême.
De Carpin cependant avoit, avec la sienne, reçu l'ordre particulier et
secret d'examiner attentivement et de recueillir avec soin tout ce qui chez
ce peuple lui paroitroit digne de remarque. Il le fit; et à son retour il
publia une relation, qui est composée dans cet esprit, et qu'en conséquence
il a intitulée Gesta Tartarorum. Effectivement il n'y emploie, en détails
sur sa route et sur son voyage, qu'un seul chapitre. Les sept autres sont
consacrés à décrire tout ce qui concerne les Tartares; sol, climat, moeurs,
usages, conquêtes, manière de combattre, etc. Son ouvrage est imprimé dans
la collection d'Hakluyt. J'en ai trouvé parmi les manuscrits de la
Bibliothèque nationale (No. 2477, à la page 66) un exemplaire plus complet
que celui de l'édition d'Hakluyt, et qui contient une assez longue préface
de l'auteur, que cette édition n'a pas. Enfin, à l'époque où parut ce
Voyage, Vincent de Beauvais l'avoit inséré en grande partie dans son
Speculum historiale.
Ce frére Vincent, religieux dominicain, lecteur et prédicateur de saint
Louis, avoit été invité par ce prince à entreprendre différens ouvrages,
qu'en effet il mit au jour, et qui aujourd'hui forment une collection
considérable. De ce nombre est une longue et lourde compilation historique,
sous le titre de Speculum historiale, dans laquelle il a fait entrer et il
a fondu, comme je viens de le dire, la relation de notre voyageur. Pour
rendre celle-ciplus intéressante et plus complète, il y a joint, par une
idée assez heureuse, certains détails particuliers que lui fournit son
confrère Simon de Saint-Quentin, l'un des associés d'Ascelin dans la
seconde ambassade. Ayant eu occasion de voir Simon à son retour de
Tartarie, il apprit de lui beaucoup de choses qu'il a insérées en plusieurs
endroits de son Miroir et spécialement dans le 32'e et dernier livre. Là,
avec ce qu'avoit écrit et publié de Carpin, et ce que Simon lui raconta de
vive voix, il a fait une relation mixte, qu'il a divisée en cinquante
chapitres; et c'est celle que connoissent nos modernes. Bergeron en a donné
une traduction dans son recueil des voyages faits pendant le douzième
siècle et les trois suivans. Cependant il a cru devoir séparer ce qui
concernoit de Carpin d'avec ce qui appartient à Simon, afin d'avoir des
mémoires sur la seconde ambassade comme on en avoit sur la première. Il a
donc détaché du récit de Vincent six chapitres attribués par lui à Simon;
et il en a fait un article à part, qu'il a mis sous le nom d'Ascelin, chef
de la seconde légation. C'est tout ce que nous savons de celle ci.
Quant au succès qu'eurent les deux ambassades, je me crois dispensé d'en
parler. On devine sans peine ce qu'il dut être; et il en fut de même de
deux autres que saint Louis, quoique par un autre motif, envoya peu après
dans la même contrée.
Ce monarque se rendoit en 1248 à sa désastreuse expédition d'Egypte, et il
venoit de relacher en Cypre avec sa flotte lorsqu'il reçut dans cette ile,
le 12 Décembre, une députation des Tartares, dont les deux chefs portoient
les noms de David et de Marc. Ces aventuriers se disoient délégués vers lui
par leur prince, nouvellement converti à la foi chrétienne, et qu'ils
appeloient Ercalthay. Ils assuroient encore que le grand Kan de Tartarie
avoit également reçu le baptême, ainsi que les principaux officiers de sa
cour et de son armée, et qu'il desiroit faire alliance avec le roi.
Quelque grossière que fut cette imposture, Louis ne put pas s'en défendre.
Il résolut d'envoyer, au prince et au Kan convertis une ambassade pour les
féliciter de leur bonheur et les engager à favoriser et à propager dans
leurs états la religion chrétienne. L'ambassadeur qu'il nomma fut un
Frère-prêcheur nommé André Longjumeau ou Longjumel, et il lui associa deux
autres Dominicains, deux clercs, et deux officiers de sa maison.
David et Marc, pour lui en imposer davantage, affectèrent de se montrer
fervens chrétiens. Ils assistèrent avec lui fort dévotieusment aux offices
de Noel; mais ils lui firent entendre que ce seroit une chose fort agréable
au Kan d'avoir une tente en écarlate. C'étoit-là que vouloient en venir les
deux fripons. Et en effet le roi en commanda une magnifique, sur laquelle
il fit broder l'Annonciation, la Passion, et les autres mystères du
christianisme. A ce présent il en ajouta, un autre, celui de tout ce qui
étoit nécessaire, soit en ornemens soit en vases et argenterie pour une
chapelle. Enfin il donna des reliques et du bois de la vraie croix:
c'est-à-dire ce que, dans son opinion, il estimoit plus que tout au monde.
Mais une observation que je ne dois point omettre ici, parce qu'elle
indique l'esprit de cette cour Romaine qui se croyoit faite pour commander
à tous les souverains: c'est que le légat que lé pape avoit placé dans
l'armée du roi pour l'y représenter et ordonner en son nom, écrivit, par la
voie des ambassadeurs, aux deux souverains Tartares, et que dans sa lettre
il leur annonçoit qu'il les adoptoit et les réconnoissoit enfans de
l'église. Il en fut pour ses prétentions et les avances de sa lettre, ainsi
que le roi, pour sa tente, pour sa chappelle et ses reliques. Longjumeau,
arrivé en Tartarie, eut beau chercher le prince Ercalthay et ce grand Kan
baptisé avec sa cour; il revint comme il étoit parti. Cependant il devoit
avoir, sur cette contrée, quelques renseignemens. Déja il y avoit voyagé,
disoit-on; et même quand David parut devant lui en Cypre, il prétendit le
reconnoitre, comme l'ayant vu chez les Tartares.
Ces circonstances nous ont été transmises par les historiens du temps. Pour
lui, il n'a rien laissé sur sa mission. On diroit qu'il en a eu honte.
Louis avoit été assez grossiérement dupé pour partager un peu ce sentiment,
ou pour en tirer au moins une leçon de prudence. Et néanmoins très-peu
d'années après il se laissa tromper encore: c'étoit en 1253; et il se
trouvoit alors en Asie.
Quoique au sortir de sa prison d'Egypte tout lui fit une loi de retourner
en France, où il avoit tant de plaies à fermer et tant de larmes à tarir,
une devotion mal éclairée l'avoit conduit en Palestine. Là, sans songer ni
à ses sujets ni à ses devoirs de roi, non seulement il venoit de perdre
deux années, presque uniquement occupé de pélerinages; mais malgré
l'épuisement des finances de son royaume, il avoit dépensé des sommes
très-considérables à relever et à fortifier quelques bicoques que les
chrétiens de ces contrées y possédoient encore.
Pendant ce temps, le bruit courut qu'un prince Tartare nommé Sartach avoit
embrassé le christianisme. Le baptême d'un prince infidèle étoit pour Louis
une de ces béatitudes au charme desquelles il ne savoit pas résister. Il
résolut d'envoyer une ambassade à Sartach pour le féliciter, comme il en
avoit envoyé une à Ercalthay. Sa première avoit été confiée à des
Frères-prêcheurs; il nomma, pour celle-ci, des Franciscains, et pour chef
frère Guillaume Rubruquis. Déja Innocent avoit de même donné successivement
une des deux siennes à l'un des deux autres. Suivre cet exemple étoit pour
Louis une grande jouissance. Il avoit pour l'un et pour l'autre une si
tendre affection, que tout son voeu, disoit-il, eut été de pouvoir se
partager en deux, afin de donner à chacun des deux une moitié de luimême.