Au Ksar

Au milieu des ruines, çà et là, quelques ruelles encore debout,

habitées, couvertes, comme presque toutes les rues ksouriennes, en

poutrelles de palmiers: avenues obscures et fraîches, avec des bancs de

terre ménagés dans l’épaisseur des murailles, où se tiennent les

palabres des djemaâ berbères.

Brusquement, des trouées de soleil, coupant les ombres bleues, les

ombres fauves des passages couverts.

Ailleurs, parmi les décombres, des maisons éventrées, montrant des

restes d’humbles ménages arabes: poteries d’argile brisées, chiffons

achevant de déteindre au soleil, traces de fumée noire sur les parois

claires.

La vie se retire du vieux ksar, pour passer au village nouveau,

utilitaire, bruyant et laid.

Vers le Sud, les maisons descendent au fond de l’oued desséché, aux

berges déchirées capricieusement. Là, c’est le règne humide des jardins

coupés de petits murs en terre, pour intercepter les ardeurs du soleil.

[Illustration]

Çà et là, des «feggaguir» sources souterraines, captées et dirigées à

travers un labyrinthe de couloirs souvent praticables, sous les jardins

et sous les rues,--toute une ville pleine d’ombre éternelle et de

mystère, d’où, aux jours brûlants de l’été, fusent les rires et les voix

des femmes qui se baignent. C’est là qu’elles prennent la pâleur de cire

de leurs visages et la langueur de leurs gestes.

En haut, vers l’Ouest, une large fondrière au milieu des décombres. Un

sentier de chèvres la traverse, aboutissant au vieux rempart presque

intact en cet endroit. La crête seule s’effrite lentement, en dentelures

bizarres.

Une petite porte méfiante, étroite, si basse qu’il faut se ployer en

deux pour y passer, s’ouvre sur le grand cimetière sans clôture et sans

tristesse, où l’impression de la mort s’évanouit dans la monotonie vide

du décor.

Au delà des sépultures, entre quelques touffes de dattiers grêles, c’est

encore la koubba de Sidi Slimane.

Les heures s’écoulent, monotones, sur le ksar mourant. Seul, sur l’ocre

mat du rempart, le lambeau de ciel que découpe la porte change, passant

du mauve irisé des matins au bleu incandescent des midis, au rouge

carminé taché d’or des couchants et aux transparences marines des nuits

lunaires.

Le soir, la petite porte semble s’ouvrir sur une fournaise dont le

reflet ardent descend jusqu’au fond des ruines.

* * * * *

Au ksar comme au village, comme partout dans la vallée de Beni-Ounif, il

y a l’éternelle poussière de chaux rougeâtre qui embrume et ternit les

choses, qui voltige, oppressante, dans l’air embrasé, aux jours

d’adjedj[7].

[7] _Adjedj_, tourmente de sable.

Les passants sont rares.

Parfois un fellah, poussant devant lui un petit âne disparaissant sous

une charge de palmes qui frôlent les murs avec un bruissement

métallique. L’homme marche, l’œil vague, le bâton sur l’épaule, tenu

très droit, d’un geste hiératique comme on en voit aux personnages des

bas-reliefs égyptiens. Il chante, pour lui tout seul, doucement, une

vieille mélopée berbère; il échange quelques salam distraits avec les

fantômes blancs immobiles le long des murs. Une vieille paraît, courbée

sous une outre pesante. Assis ou à demi couchés sur les bancs de terre,

les ksouriens berbères blancs, ou les kharatine, autochtones noirs,

parlent sans hâte, se grisant d’ombre et d’immobilité longue.

Les Zoua, Arabes fortement métissés de Berbère; drapent en d’épaisses

laines blanches leurs corps chétifs: l’afflux du vieux sang ksourien

appauvri à travers les siècles, et la vie somnolente, toujours à

l’ombre, ont abâtardi leur sang arabe, et ils n’ont plus ni la belle

prestance ni la robustesse souple des nomades. Quelques-uns sont beaux,

pourtant, mais d’une pâle beauté efféminée, comme on devait en voir aux

jeunes hommes, sur les carrefours de Carthage. Ce sont des artisans et

des scribes, et non des hommes de guerre.

Pourtant les Zoua se distinguent des fellah de pure race berbère. Ils

parlent entre eux l’arabe et font bande à part, très fiers de leurs

origines maraboutiques; ils revendiquent tous la lignée de Sidi Tadj,

descendant de Sidi Slimane Bou-Semakha et des Sidi-Cheikh. Ils sont donc

les parents de Bou-Amama.

Les Zoua restés à Beni-Ounif, après l’exode des leurs à la suite de

Bou-Amama, vivent du produit de leurs jardins et aussi de la ziara,

offrandes à Sidi Slimane, qu’ils se partagent.

Leur chef est aujourd’hui le portier de la koubba, un certain Ben

Cheikh, homme d’une quarantaine d’années, pauvrement vêtu, de manières

douces et insinuantes. Pourtant, son masque émacié et bronzé, aux yeux

fuyants, respire l’astuce et la volonté.

Au-dessous des Zoua et des fellah berbères blancs, il y a les kharatine,

les vrais indigènes du Sahara, de sang noir presque pur. Grands, aux

longs membres grêles, la face allongée et osseuse, ils ressemblent à

toutes les tribus noires disséminées dans le Sahara.

Ils parlent le Chel’ha, idiome berbère qui se rapproche un peu de la

Zenatia du M’Zab.

D’autres noirs, des esclaves ceux-là, venus du Touat ou du Gourara,

voire même du Soudan, parlent d’autres idiomes d’origine nigritique,

connus sous le nom générique de Kouria.

Quand les Zoua eurent quitté en grande partie Beni-Ounif, après

l’occupation française, les kharatine restèrent maîtres du pays, ce qui

explique, outre certaines raisons politiques, pourquoi c’est l’un deux,

Bou-Scheta, qui a été nommé caïd, au grand mécontentement des Zoua.

Tous les blancs, même les ksouriens berbères, méprisent les kharatine,

naguère encore leurs esclaves. Pas plus que les juifs, les kharatine,

musulmans pourtant, n’avaient voix dans les djemaâ.

Le caïd Bou-Scheta est d’ailleurs d’extérieur plutôt comique. Très

grand, avec de longs bras, d’allures gauches, sans dignité dans ses

attitudes, Bou-Scheta ne revêt son beau burnous rouge et ne se donne des

airs graves qu’aux jours de fêtes, pour se présenter aux chefs français.

Les Zoua se moquent ouvertement du caïd, l’appelant: El Khartani ou

Elabd (le nègre, l’esclave).

Bou-Scheta, débonnaire avec son large sourire à dents jaunes et ses

gestes simiesques, fait semblant de ne s’apercevoir de rien, gardant au

fond de lui-même la peur des marabouts.

Notes de route · 第 18 / 68 题