Les enfants, seule note vivante, seule note gaie dans le silence de
nécropole, dans la tristesse nostalgique du ksar.
Les tout petits surtout sont drôles, noirs pour la plupart, nus sous des
chemises trop courtes, avec, au sommet de leurs crânes rasés, une longue
mèche de cheveux laineux entremêlés de menus coquillages blancs ou
d’amulettes.
Ils ont déjà appris à mendier des sous aux officiers qui passent. Ils
sautent autour d’eux; ils trépignent, ils s’acharnent avec des grâces et
des câlineries de petits chats. Puis ils se battent férocement pour les
monnaies de cuivre qu’on leur jette; ils se roulent et mordent la
poussière.
La meneuse, c’est petite Fathma.
Elle peut avoir onze ans. Son corps impubère, d’une souplesse féline,
disparaît sous des loques de laine verte, retenues sur sa poitrine frêle
par une superbe agrafe en argent repoussé, ornée de corail très rouge et
d’une forme rare.
Petite Fathma est métisse. Son visage rond, aux joues veloutées, d’une
chaude couleur cuivrée, est à la fois effronté et doux, avec des yeux de
caresse et des lèvres déjà voluptueuses. Dans peu d’années, Fathma sera
très belle et très impudique.
[Illustration]
Menant le vol turbulent des bambins ambrés ou noirs, elle galope à
travers les ruines, égrenant son rire limpide de nymphe folle. Elle
apparaît tout à coup, hasardeusement posée sur le bord d’une terrasse
effondrée, ou sur la crête d’un mur branlant. Elle implore, elle
minaude, elle sourit.
Un jour, je l’ai vue, en guise de remerciement, prendre la main d’un
roumi, un officier, entre ses menottes tièdes, et lui dire avec un
sérieux troublant: «Je t’aime beaucoup, ya sidi!» L’homme sourit et
attribua cette caresse au désir d’avoir plus de sous. Alors petite
Fathma eut une moue chagrine avec un hochement de tête grondeur.--«Non,
non, ce n’est pas cela. Je t’aime comme ça, pour Dieu!» Ce qui
signifiait, en arabe, que sa tendresse subite était désintéressée.
Étrange petite créature, qui est comme l’âme charmante mais décevante et
fugitive des ruines rougeâtres.